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L'Empire Invisible

Jérôme NOIREZ

Première parution : Nantes, France : Gulf Stream, Courants noirs, 2008


Illustration de Marc SIMONETTI

J'AI LU (Paris, France), coll. Fantastique (2007 - ) n° 9159
Dépôt légal : janvier 2010
Roman, 224 pages, catégorie / prix : 5,60 €
ISBN : 978-2-290-01636-7   
Genre : Hors Genre



    Quatrième de couverture    
     1858. Sous le soleil brûlant de la Caroline-du-Sud, les esclaves ramassent le coton, avec la mort comme seule promesse d'une vie meilleure. Nat Walker est l'un d'eux, le chef officieux de leur communauté. La nuit, en secret, il offre à ses pairs un peu de réconfort en disant la messe pour ceux qui n'ont plus d'espoir. Mais les milices privées du maître ont l'alcool violent et la main lourde : Nat est battu à mort sous les yeux de sa fille, Clara.
     Désormais, Clara ne vit plus que pour se venger, se repaître du sang de ses bourreaux. Seule, elle ne peut rien, mais un étrange personnage, un esclave qui dit s'être libéré de ses chaînes par la mort et par le feu, lui propose un pacte. Jusqu'où la mènera la voie de la vengeance ?

     JÉRÔME NOIREZ
     Conteur et musicien, Jérôme Noirez est l'auteur d'une dizaine de romans pour les adultes (Féérie pour les ténèbres, Leçons du monde fluctuant) et pour les adolescents (Fleurs de dragon, Le chemin des ombres), au fil desquels s'est affirmé un imaginaire à nul autre comparable. L'empire invisible nous ramène aux plus sombres heures de l'histoire des États-Unis, aux origines du Ku Klux Klan.

     « L'écrivain démontre encore une fois son talent à croquer des personnages on ne peut plus charismatiques. »
Le Cafard Cosmique
 
    Critiques    
     L'empire invisible se déroule en 1858, dans une plantation de Caroline du Sud. Clara est une jeune esclave qui trime toute la journée dans les champs de coton. Lorsque son père est battu à mort par quelques brutes avinées au service du maître, elle décide de se venger ; elle appelle à l'aide un « Marron » au comportement inquiétant. L'intrigue devient plus complexe avec l'arrivée chez les Blancs d'un spirite venu des états abolitionnistes du Nord.

     Ce court roman est écrit dans un style rapide et efficace. Les personnages sont bien typés, vivants, crédibles. L'intrigue progresse sans temps morts, portée par une évocation forte du contexte historique, sans que celui-ci ne devienne envahissant ou didactique.

     Les lecteurs qui avaient apprécié la plume élégante de Jérôme Noirez dans un roman comme Leçons du monde fluctuant, ou encore dans son récent recueil de nouvelles, Le diapason des mots et des misères, seront cependant légèrement déçus par L'empire invisible : ici, à l'exception d'un très beau prologue, on est nettement un cran en dessous en termes de qualité littéraire, l'écriture est beaucoup plus dépouillée, simplifiée. En un mot, utilitariste. On a un peu l'impression que ce roman était initialement destiné à de jeunes lecteurs ; sentiment renforcé par certaines notes de l'auteur, qui juge par exemple utile d'expliquer un mot comme « mulâtre ».

     On pourrait aussi s'interroger sur l'appartenance de L'empire invisible aux littératures de l'imaginaire : tous les éléments en apparence irrationnels qui sont introduits dans l'histoire trouvent une explication logique, et seuls les différents protagonistes, par croyance ou par superstition, leur attribuent un caractère fantastique. Mais cette question relève davantage de la politique de l'éditeur que des qualités intrinsèques du roman qui, malgré les réserves exprimées ici, reste un très bon livre.

     Au-delà de son caractère de roman historique bien construit et bien mené, il faut souligner l'expérience bouleversante que constitue la lecture des deux premiers chapitres. En quelques pages très sobres, Jérôme Noirez dresse un portrait d'une douloureuse brutalité de la traite négrière, de la souffrance physique et morale qu'elle fût pour ses victimes. Rien que pour cela, L'empire invisible mérite d'être lu.


Jean-François SEIGNOL
Première parution : 21/6/2010 nooSFere


     Ce roman part d'un pari un rien osé : montrer à la jeunesse — L'Empire invisible fut en effet tout d'abord publié chez l'éditeur nantais Gulf Stream — toute l'ignominie que constitue l'esclavage (en l'occurrence, des Noirs aux Etats-Unis), dans toute sa noirceur quotidienne, faite de brimades, de conditions de vie dégradantes, voire même d'expéditions punitives. Du fait du lectorat initialement visé par ce roman réédité ensuite chez J'ai Lu, dans une collection adulte, Noirez se fend d'une préface pour éviter tout malentendu : oui, il emploiera le terme « nègre », parce que c'est celui qui doit être employé, avec sa connotation ouvertement raciste, si l'on veut retranscrire fidèlement l'ambiance. Une fois cette parenthèse politiquement correcte nécessaire (à chaque époque ses habitudes, qu'on les trouve idiotes ou non) refermée, le roman peut démarrer. On y suit les pas d'une fillette, Clara, esclave comme son père, Nat. Ce dernier, un homme bon et pieux, mène officieusement la communauté des esclaves, dont le seul tort est de se retrouver la nuit au fond des bois pour chanter leur amour de Dieu et leur soif d'un monde plus juste. Charles Wingard, le propriétaire de la plantation où travaillent les esclaves, mène d'une main de fer son commerce, bien aidé en cela par son fils et son intendant ; lesquels, souvent, succombent aux sirènes de l'alcool, jusqu'à commettre l'irréparable : battre à mort Nat, sous les yeux de Clara. Celle-ci n'aura dès lors qu'un seul but : se venger de ces hommes, dût-elle emprunter les chemins menant à l'Empire invisible. Et ce même si l'arrivée de M. Hodgkin, un faux médium habitué à détrousser les familles, mais qui sera le seul Blanc à voir Clara comme une petite fille et non comme un sous-être corvéable à merci, lui offre une autre possibilité d'accomplissement.

     Le début du roman nous fait entrer de plain-pied dans la vie miséreuse de ces Noirs de Caroline du Sud ; la première image de Clara nous la montre sous une chaleur écrasante, au labeur dans les champs, le dos cassé. Notre empathie pour elle est donc instantanée, et ne nous quittera plus du reste du livre. L'une des grandes forces de l'écriture de Noirez, sa profonde humanité, transparaît de manière éclatante ici, puisque viendront peu à peu peupler ces pages des personnages bien travaillés, jusqu'aux propriétaires de la plantation, les Wingard, plus nuancés qu'ils n'y paraissent au premier abord. C'est bien là ce qui fait le plus froid dans le dos : l'idée que cet esclavagisme, dans cette société-là, était une chose admise par tous, qui semblait naturelle. Les esclaves eux-mêmes apparaissent comme résignés, ne montrant que peu de volontés de révolte ; il faut dire que ceux qui se rebellaient risquaient les passages à tabac et autres joyeusetés orchestrées par le Ku Klux Klan. Durant toute la première partie du roman, cette âpreté rejaillit partout, et Noirez atteint son but : sans idéalisme ni manichéisme, il dresse un portrait brut de cette Amérique négrière, bousculant son lecteur.

     Pourtant, une fois le décor planté, il faut se rendre à l'évidence : on s'ennuie pas mal dans ce roman. La faute sans doute à plusieurs facteurs : tout d'abord un déroulement de l'intrigue assez linéaire, sans surprise, et du coup assez convenu. L'irruption du cyclone viendra secouer un peu tout cela, mais elle se produit bien tardivement. Ensuite, une écriture efficace mais qui ne convainc pas vraiment, là où l'auteur nous a déjà habitués à quelque chose de beaucoup plus stylé, plus personnel (on ne dira pas plus travaillé, parce qu'il en faut aussi, du travail, pour obtenir un style fluide sans qu'il devienne sans saveur). Enfin, un imaginaire réduit à sa portion congrue ; on aurait bien aimé que ce fameux Empire invisible du titre intervienne davantage dans l'histoire, le roman en aurait sans doute gagné en profondeur. Bref, on n'y décerne pas la touche habituelle de l'auteur, cette noirceur insidieuse qui recouvre tous les personnages. Peut-être le thème traité ici, l'esclavagisme, est-il déjà suffisamment atroce pour que Noirez n'ait pas souhaité assombrir encore davantage le tableau pour ne pas trop effrayer ses jeunes lecteurs ?

     Malgré un réel pouvoir évocateur et une galerie de personnages particulièrement bien brossée, L'Empire invisible se révèle donc une légère déception, un ouvrage mineur dans la bibliographie de Jérôme Noirez, du fait de son intrigue prévisible et de son style plus dépouillé qu'habituellement.

Bruno PARA (lui écrire)
Première parution : 1/10/2011 dans Bifrost 64
Mise en ligne le : 22/2/2013

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition GULF STREAM, Courants noirs (2009)


[Recension portant sur deux romans jeunesse de l'auteur : Le Chemin des ombres et L'Empire invisible]

     Livre après livre, Jérôme Noirez se taille une place de choix dans le paysage de l'imaginaire français. Le cycle « Féerie pour les ténèbres » (éditions Nestiveqnen), projet aussi fou que génial, annonçait des débuts plus que prometteurs, tandis que son roman suivant, Leçons du monde fluctuant (Denoël coll. « Lunes d'encre »), qui transposait le mythe d'Alice dans la culture africaine, manquait de peu le Grand Prix de l'Imaginaire (critique dubitative in Bifrost 48). C'est maintenant à la littérature pour la jeunesse que Jérôme consacre son talent, en publiant d'abord Fleurs de dragon, dont nous avions dit le plus grand bien dans ces pages (in Bifrost 51), puis aujourd'hui L'Empire invisible chez le même éditeur nantais (Gulf Stream) et Le Chemin des ombres, dans la collection animée par notre collaborateur en Bifrosty Xavier Mauméjean, « Royaumes perdus » aux éditions Mango.

     Longue entrée en matière pour une dichotomie que les textes ne justifient guère, la distinction entre littérature adulte et romans pour la jeunesse étant ici bien floue. Car si l'on perçoit dans ces derniers une véritable dimension pédagogique, Jérôme Noirez n'y ménage pas la sensibilité de ses lecteurs, jeunes ou pas. Le Chemin des ombres est sans doute aucun son livre le plus noir et le plus violent à ce jour (quoique la violence y soit plus psychologique que physique). Commençons donc par ce roman qui nous plonge aux racines mêmes de la mythologie shinto.

     La paix qui règne à Nichu est bien précaire. Ultime bastion de résistance aux aspirations hégémoniques de la reine Himiko, le village vit sous la menace constante d'une invasion, et la confusion qui règne chez ses dirigeants n'arrange rien. La jeune Amaterasu a bien du mal à endosser son rôle d'Uji-no-kami, ou chef spirituel et politique de la communauté : sa mère Izanami est morte en couches, son père Izanagi a disparu peu de temps après, et son frère Susanowo vit reclus quelque part dans la forêt, dévoré par la haine qu'il porte à sa sœur. Répondant à l'appel d'Izanami, devenue la reine du Yomi, le royaume des morts, ce dernier entreprend de kidnapper Amaterasu et de l'emmener de force dans le monde d'en bas, où leur mère nourrit le fantasme de réunir à nouveau les siens par-delà le trépas. Mais cet enlèvement prend vite des allures de voyage initiatique dès lors que les kamis, esprits ou divinités de toute chose, s'en mêlent, entraînant les deux adolescents sur le chemin du souvenir et, peut-être, de la rédemption.

     Tableau d'une période trouble et douloureuse de l'histoire, L'Empire invisible délaisse le Japon médiéval pour la Caroline du Sud du milieu du XIXe siècle. Fille d'esclave, Clara Walker endure stoïquement sa vie de labeur dans les champs de coton, jusqu'au jour où son père, Nathaniel, se fait tabasser à mort par la milice privée de leur maître — milice qui préfigure le Ku Klux Klan. Alors Clara refuse de se taire. Alors Clara s'engage sur une voie qui ne lui apportera nul apaisement, mais à laquelle elle ne peut échapper : celle de la vengeance.

     Deux récits qui ne se ressemblent guère, et qui ont pourtant beaucoup en commun, à commencer par des héros d'une touchante humanité, pétris de doutes, mais dont le courage se révèle à la lumière de l'inacceptable. Ils sont d'ailleurs secondés par une galerie de personnages hétéroclites qui, loin de se contenter de servir l'intrigue, acquièrent, on ne sait trop par quel miracle, une vie propre, tantôt grandiose, tantôt pathétique, mais jamais anecdotique. Autre point de convergence, cette écriture à la fois sobre et musicale qui impose chaque phrase, chaque réplique, comme une évidence, sans jamais prendre le pas sur le propos. Enfin, et c'est bien là le principal, cette faculté qu'a l'auteur de faire de l'histoire des uns celle de tous, cette propension à l'universel qui s'adresse à chacun d'entre nous — jeune ou moins jeune — et qui tombe juste à chaque coup.

Thibaud ELIROFF
Première parution : 1/1/2009
dans Bifrost 53
Mise en ligne le : 29/9/2010




 
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