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La Planète des singes et autres romans

Pierre BOULLE



OMNIBUS , coll. Omnibus
Dépôt légal : juin 2011
Recueil de romans, 1024 pages, catégorie / prix : 27 €
ISBN : 978-2-258-09066-8



Quatrième de couverture
     Autour du maître-livre qu'est La Planète des singes, sont réunis ici les romans, contes de l'absurde ou nouvelles assez peu charitables qui constituent l'oeuvre de science-fiction de Pierre Boulle.
     En moraliste, à la manière d'un Swift ou d'un H.G. Wells, Pierre Boulle utilise les ressources de son imagination débordante pour interroger le présent en dessinant un avenir pavé de paradoxes. Humaniste ironique, il nous invite à nous regarder dans d'étranges miroirs pour survivre aux contradictions de notre époque.
Critiques

Pierre Boulle est un écrivain de la seconde moitié du XXème siècle. De formation scientifique, il a choisi l'écriture pour métier au sortir de la guerre, après avoir vécu une première vie comme ingénieur dans une plantation en Asie. Il est aujourd'hui universellement connu pour le film tiré de son roman Le pont de la rivière Kwaï, qui repose sur ses souvenirs de captivité, et également pour les films ou la série basés sur La planète des singes. Ce dernier est un récit de pure science-fiction et, comme le souligne Jacques Goimard dans sa postface, l'originalité de Pierre Boulle est d'avoir écrit une proportion importante de récits appartenant à ce genre, à une époque où le terme apparaissait tout juste en France. Or si de nombreux écrivains ont tâté de l'anticipation, de la fiction spéculative ou du fantastique à cette époque où les genres n'étaient pas si cloisonnés, Pierre Boulle fait figure d'exception par la proportion de sa production sur ce thème, même aux côtés d'un René Barjavel. Voilà qui justifie ce volume de plus de 1000 pages, avec une sélection de ses premières nouvelles ainsi qu'une série de romans dont les dates de parution courent de 1963 à 1988.

La science-fiction de Pierre Boulle se caractérise tout d'abord par sa bonne connaissance de la science de son époque. Sa formation et son intérêt continu pour les découvertes contemporaines lui permettent d'exposer très clairement ses idées. Mais elle se caractérise également par son humour. Qui peut être simple et populaire, comme dans la nouvelle L'amour et la pesanteur, un long gag dont le titre dit tout. Ou plus narquois, comme dans Une nuit interminable, où l'ironie s'entrelace avec la précision du savoir de l'auteur pour livrer un jeu jouissif sur les paradoxes temporels ; l'écriture est d'époque, mais le ton proche de celui de The curse of Fatal Death, l'épisode parodique de la série britannique Doctor Who dans lequel le Docteur et le Maître remontent toujours plus loin dans le passé pour contrecarrer les plans de l'autre.

Avec Le poids d'un sonnet, Pierre Boulle imite le principe d'enquête méthodique de Poe dans Le scarabée d'or, mais en exploitant jusqu'à l'infaisabilité une idée technique parfaitement rationnelle. Souvent, ses histoires ressemblent à une fable. Ainsi en va-t-il de Le parfait robot, qui raconte la quête d'entreprises concurrentes qui cherchent à reproduire l'homme et ne parviennent à la perfection que lorsque leurs créations reproduisent également l'imperfection. Dans L'homme qui haïssait les machines, un homme confie au narrateur son combat contre les machines et l'asservissement par les calculateurs. Ce combat, puéril et sympathique au début, se mue rapidement en une véritable obsession et l'homme s'enfonce dans la folie et la paranoïa, jusqu'à perdre lui-même la raison qu'il tentait de détruire chez les machines.

La langue de Pierre Boulle, son vocabulaire riche et la naïveté ou les exclamations dont il use font immédiatement penser à l'écriture des auteurs du milieu du siècle dernier. Ce style, vu d'ici, a parfois encore quelque chose du fantastique ou du merveilleux scientifique. Mais il faut se garder de juger ces textes sans considérer la distance qui nous sépare d'eux. Encore une fois, la science y est souvent stricte et maîtrisée, et malgré l'atmosphère parfois surannée ou étrange qui s'en dégage ils sont d'une implacable modernité. Car s'il décrit la ville et les campagnes françaises comme René Fallet, Pierre Boulle s'intéresse avant tout à l'actualité des sciences ou de la société.

Cette actualité, c'est d'abord la guerre froide et le péril atomique. Ainsi Les luniens reprend, avec une grande ironie encore, le développement scientifique parallèle des russes et des américains qui installent des bases sur la lune et louent les extra-terrestres qu'ils y rencontrent jusqu'à ce qu'ils prennent conscience de leur identité. Dans E=MC² ou le roman d'une idée, Boulle s'interroge sur la pertinence du progrès et l'innocence des savants en imaginant une histoire alternative du développement de la physique quantique qui aboutit à un Hiroshima aussi dramatique que celui que nous connaissons, malgré des intentions parfaitement opposées. Dans Les jeux de l'esprit (1971), les tensions politiques et l'incompétence qui ont mené le monde au bord du chaos sont le point de départ d'un futur (maintenant antérieur) dans lequel les hommes et les femmes de science prennent le pouvoir. L'avenir semble radieux et la faim et les guerres disparaissent en un temps record. Mais le sens de la vie ne se résume pas à une simple planification logique des ressources de la planète, et la science doit faire marche arrière afin de trouver comment occuper l'humanité.

Avec Le bon Léviathan (1977) vient la découverte de la pollution et du cynisme du capitalisme : le Gargantua, un cargo à propulsion nucléaire d'une taille jamais vue, est construit puis attaché à un port de la côte atlantique française. D'abord craint par les populations locales et par tous les marins du monde, il attire ensuite à lui tous les miséreux lorsqu'un étrange miracle se produit à son contact. Dans Miroitements (1982), la critique du progrès se double d'un commentaire sur la politique. Un président écologiste est élu sur la promesse d'une énergie propre, peu chère, et de la libération grâce à elle des travailleurs. Hélas, l'enfer est pavé de bonnes intentions et le gouvernement va devoir louvoyer pour tenir cette promesse jusqu'à totalement renier ses motivations. Plus étrange et fantastique, L'énergie du désespoir (1981) prend l'expression de son titre au pied de la lettre et décrit l'exploitation du mal être des jeunes au moment de la puberté afin de produire presque gratuitement de l'électricité. Il s'agit peut-être du récit le plus cynique du lot.

Il semble qu'on doive aujourd'hui reprocher à Pierre Boulle son parti pris à l'encontre de l'écologie. Mais c'est davantage les personnes que la matière qu'il critique, et les écologistes savent être aussi radicaux et obtus que les scientifiques ou les politiciens. Au contraire, l'écologie dans son sens premier et son équilibre fragile sont présents à travers maintes descriptions de lieux, en particulier dans Miroitements. Avec La baleine des Malouines (1983), Pierre Boulle s'attendrit pour une baleine qui perturbe l'armada britannique en route pour la guerre des Falkland. L'auteur y décortique encore les contradictions des hommes, et c'est la rigidité toute militaire qui est cette fois dans son viseur alors que les hommes de la mer font figure de sagesse. Dans Le professeur Mortimer (1988), le bien être animal est encore davantage ausculté. Médecin réputé, à la pointe de la recherche contre le cancer, le professeur qui donne son titre au roman abandonne ses cours, son laboratoire et ses patients pour prendre sa retraite et se retirer sur une île où il fait bâtir un centre pour poursuivre seul ses travaux. Mais son intérêt pour la médecine dépasse celui qu'il a pour son prochain.

Il est intéressant de considérer enfin La planète des singes (1963), le roman le plus ancien et le plus connu du recueil, au regard des thèmes développés ensuite. Car s'il est connu, c'est surtout pour les adaptations cinématographiques auxquelles il a donné naissance, et en particulier au film de 1968 avec ses images si marquantes. Il faut donc oublier ici un instant Charlton Heston, la statue de la Liberté, la guerre atomique... Dans son roman, Pierre Boulle se penche sur l'évolution de l'homme, en tant que créature et en tant qu'animal social. Il s'interroge sur ce qui fait la société, sur l'origine de nos rituels. Et déjà, il y analysait le comportement et les relations des singes (donc de hommes) en les catégorisant en trois castes ; le personnel scientifique, les politiciens et les tenants de l'ordre.

Il n'y a pas de Héros chez Boulle, et il semble qu'il n'existe aucune Vérité. Tout le monde a ses faiblesses, toute action a ses avantages et ses inconvénients, et personne ne détient la solution au bonheur, ou même à la simple paix dans le monde. Dans son univers, la science semble être la voie à suivre mais elle se pare parfois de mysticisme et il faut savoir se garder du progrès qui n'est pas systématiquement une bénédiction. Tout au long des récits réunis dans cet Omnibus, Pierre Boulle exacerbe les intentions des ingénieurs, des hommes politiques, des entrepreneurs, des écologistes, des militaires... Il les revoie dos à dos, montre leur naïveté ou leur étroitesse d'esprit, leur incapacité à communiquer ou à comprendre les autres, au risque parfois de décrire de simples archétypes. L'ensemble est agréable à lire, bien que l'intérêt de l'intrigue marque le pas sur les romans les plus tardifs. La baleine des Malouines peut presque se réduire à une succession de scènes incongrues. Le professeur Mortimer quant à lui ne laisse pas planer grand mystère sur son dénouement, et seule la description de certains personnages permet de conserver le plaisir de la lecture. Mais pour qui aime la science-fiction française qui va de Maurice Renard à Michel Jeury, Pierre Boulle offre fait partie des auteurs qu'il est intéressant de lire.

 

David SOULAYROL
Première parution : 29/11/2021 nooSFere

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