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Nous allons tous très bien, merci

Daryl GREGORY

Titre original : We Are All Completely Fine, 2014
Première parution : in chabook éponyme, Tachyon, 2014

Traduction de Laurent PHILIBERT-CAILLAT
Illustration de Aurélien POLICE

BÉLIAL'
Dépôt légal : août 2015
Première édition
Nouvelle, 200 pages, catégorie / prix : 16 €
ISBN : 978-2-84344-136-3
Format : 13,0 x 19,9 cm  
Genre : Fantastique



    Quatrième de couverture    
Il y a d’abord Harrison, qui, adolescent, a échappé à une telle horreur qu’on en a fait un héros de romans. Et puis Stan, sauvé des griffes d’une abomination familiale l’ayant pour partie dévoré vif. Barbara, bien sûr, qui a croisé le chemin du plus infâme des tueurs en série et semble convaincue que ce dernier a gravé sur ses os les motifs d’un secret indicible. La jeune et belle Greta, aussi, qui a fui les mystères d’une révélation eschatologique et pense conserver sur son corps scarifié la clé desdits mystères. Et puis il y a Martin, Martin qui jamais n’enlève ses énormes lunettes noires... Tous participent à un groupe de parole animé par le Dr Jan Sayer. Tous feront face à l’abomination, affronteront le monstre qui sommeille en eux... et découvriront que le monstre en question n’est pas toujours celui qu’on croit...

Nous allons tous très bien, merci, roman finaliste des plus grands prix littéraires du domaine — Nebula, Locus, Theodore Sturgeon et World Fantasy — , lauréat du prestigieux Shirley Jackson Award, est actuellement en cours d’adaptation par Wes Craven en série télévisée. Il s’agit du second livre de Daryl Gregory publié en France après L’éducation de Stony Mayhall.

« Ce roman pluriel — méchamment drôle, horrible
et néanmoins curieusement inspirant — s’avère
une réussite pleine de ténèbres, un récit en équilibre
entre le dégénéré et le sublime...« 
Publishers Weekly

    Prix obtenus    
World Fantasy, novella / Court roman, 2015
Shirley Jackson, novella / Court roman, 2014
 
    Critiques    
     Nous allons tous très bien, merci est le roman de l’Après : comme le dit l’auteur dans le très intéressant entretien qui clôt l’ouvrage, le projet consiste à aller voir ce qui se passe après qu’on ait refermé un Stephen King, après le générique de fin d’un film d’horreur des années 70. Quand les protagonistes survivants essayent de reprendre une vie normale.
     Cinq victimes traumatisées, qui semblent rescapées d’un roman d’épouvante ou d’un slasher-movie, sont donc réunies dans un groupe de parole par une psychothérapeute. Séance après séance, la confiance s’installe, les langues se délient... Et puis l’horreur revient progressivement, parce que, comme le savent les amateurs du genre, le Mal ne peut jamais être totalement vaincu.
     L’originalité de Nous allons tous très bien, merci réside dans le fait de traiter les héros habituels des histoires fantastiques comme des personnages normaux, des victimes de stress post-traumatique qui ont besoin d’aide. Par cet effet de réel, Daryl Gregory apporte un surcroît de crédibilité au genre, il permet au lecteur de s’identifier aux divers personnages puisqu’on lui montre que ceux-ci réagissent comme tout un chacun avec les mêmes faiblesses.

 

     On pourrait craindre un roman un peu statique et très verbeux. Au contraire, une tension très forte s’installe dès les premières pages et ne retombe jamais. Elle tient au contraste entre la description du rituel des séances de psychothérapie dans un décor minimaliste et l’histoire que raconte chaque personnage, narration difficile, à demi-mots, entrecoupée de silences et de mensonges. Dans les non-dits, les euphémismes, l’horreur des expériences vécues par les protagonistes transparaît avec d’autant plus de force qu’il y a peu de détails repoussants, d’effets gore ou d’outrances. Daryl Gregory sait que ce que l’auteur décrit n’est jamais aussi terrifiant que ce que le lecteur imagine se cacher dans les recoins sombres du récit.

 

     Le style est sobre, tempéré d’un humour un peu cynique, de quelques références à la culture geek et d’une véritable chaleur humaine. La construction est rigoureuse, le rythme efficace et on sent chez l’auteur une grande maîtrise du cliffhanger et de l’art de jouer avec les attentes du lecteur et les codes du genre pour ne dévoiler que le strict nécessaire des éléments fantastiques.

 

     Ce court roman, aussi intelligent que captivant, se lit d’une traite sans jamais perdre de son intérêt. À la fois un très bon moment de lecture et une réflexion pertinente sur le fantastique et l’horreur.

 

 

 


Jean-François SEIGNOL
Première parution : 10/11/2015 nooSFere


            Voilà un astucieux récit sur le thème de la monstruosité qui échappe aux canons du genre. Car il n’est pas ici question des monstres et de leurs exactions, mais de leurs victimes, réunies par le Dr Jan Sayer pour un groupe de parole. On ne connaît donc qu’indirectement les affres par lesquelles elles sont passées, par fragments révélés au fil des séances, personne ne se dévoilant entièrement la première fois. Harrison a échappé, adolescent, à de telles horreurs qu’il est devenu un héros de bandes dessinées ; le plus âgé d’entre eux, Stan, un homme-tronc, fut la victime d’une famille ayant dévoré vifs ses amis ; le tortionnaire de Barbara a ouvert ses chairs pour graver sur ses os des illustrations délivrant un secret ; Greta, belle et distante, a été scarifiée par les membres d’une secte aujourd’hui démantelée ; Martin ne quitte jamais ses lunettes noires qui lui révèlent la monstrueuse réalité des choses…

            Ainsi, la thérapie est en même temps le lieu de l’énonciation et celui de la dissimulation, la partie qu’elle est censée révéler sous-tend l’intérêt du récit au même titre que les exactions commises. Progressivement, il s’avère que ces récits disparates s’agencent comme les pièces d’un puzzle appartenant à un seul et même cauchemar. En effet, des agressions semblent indiquer que tout n’est pas fini. Une interview de l’auteur en fin d’ouvrage explique l’origine de ce scénario original : il est impossible que les survivants d’atrocités, à la fin d’un film d’horreur, s’en sortent sans séquelles psychologiques. C’est pour Gregory le moment où le récit commence, et il s’en donne à cœur joie…

            Le roman est bref, dense, macabre tout en évitant de sombrer dans les poncifs narratifs du genre horrifique – auquel il est rendu hommage comme le prouvent les discrètes références. La tension ne se relâche à aucun moment de la lecture, jouant alternativement sur les révélations du passé et les motivations de chacun, sans oublier celles qui ont poussé le Dr Sayer à réunir de tels survivants.

            La construction est également admirable, qui suit à chaque chapitre le point de vue d’un personnage, puis recommence en en incluant deux à la fois, jusqu’à les mettre tous en scène à la fois vers la fin. Se glisse également ici et là un « nous » parcimonieux, jusqu’à ce que le pronom de la première personne du pluriel se répète de façon à inclure chaque protagoniste au sein d’un groupe qui a fini par s’agglomérer.

            Daryl Gregory est un scénariste de comics, et cela se voit par son sens très visuel du récit dans des séquences brèves et parlantes. On avait déjà pu repérer cet art de la construction, à l’état naissant, dans L’Éducation de Stony Mayhall, qui tentait aussi de casser les codes du récit populaire en annonçant par exemple au lecteur que ce qu’il s’attend à lire ne se produira pas.

            Le roman, finaliste de nombreux prix, était en cours d’adaptation par Wes Craven en série télévisée. Il faut espérer que le récent décès du réalisateur n’aura pas fait avorter le projet. Quoiqu’il en soit, ce petit bijou d’horreur conforte Daryl Gregory dans la catégorie des auteurs à suivre.


Claude ECKEN (lui écrire)
Première parution : 1/10/2015 dans Bifrost 80
Mise en ligne le : 19/7/2020


 
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