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Les Mutants du brouillard

Arcadi STROUGATSKI & Boris STROUGATSKI

Titre original : Gadkie lebedi, 1972

Traduction de Paul CHWAT
Illustration de Atelier Pascal VERCKEN

ALBIN MICHEL (Paris, France), coll. Super fiction n° 6
Dépôt légal : 3ème trimestre 1975
256 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : 2-226-00204-9
Format : 11 x 18 cm  
Genre : Science-Fiction 



    Quatrième de couverture    
     Dans cette ville de notre temps, le ciel est perpétuellement brumeux. Il bruine, il pleut sans cesse.
     Des mutants qui ont le pouvoir d'agir sur la réalité par la force de la volonté ont changé le climat autour d'eux. La nuit, ils peuvent même ouvrir un trou rectangulaire et mobile dans les nuages pour regarder la Lune.
     Ils ont aussi des besoins que n'ont pas les hommes normaux. Il leur est nécessaire de lire autant que de manger. Privés de livres, ils meurent.
     Les habitants de la ville les persécutent. Parce qu'ils sont différents. Les Juifs sont, d'ailleurs, tous partis, sentant que les choses allaient se gâter. Les chats aussi...
     Seuls les enfants, les adolescents, voient dans ces mutants du brouillard l'espoir d'un monde meilleur...

     Les deux frères Strougatsy, Arkady, né en 1925, spécialiste de la langue japonaise, et Boris, né en 1933, mathématicien et physicien, forment à eux deux l'un des meilleurs auteurs d'avant-garde de la science-fiction russe.
     Ce roman qui est, au fond, une satire féroce de la société aussi bien communiste que capitaliste, a été interdit en Union Soviétique et n'a pu être publié que par le « Samizdat » à l'étranger, chez l'éditeur de Soljénitsyne. Rappelons que c'est G. H. Gallet qui, le premier en France, a fait connaître les Strougatsky en publiant leur roman Les Revenants des Etoiles dans « Le Rayon Fantastique », en 1962.

    Adaptations (cinéma, télévision, BD, théâtre, radio, jeu vidéo, ....)    
Ugly Swans , 2006, Konstantin Lopushansky
 
    Critiques    
 
     La Discipline se relâche. C'est grave. Même Gallet publie chez Albin Michel un livre qui va faire hurler les nostalgiques du Bon Vieux Temps : « Ce n'est pas de la Science-Fiction ! »
     Au premier abord, cependant (le dos de jaquette), on est bien en présence d'une archi-classique histoire-de-Mutants « qui ont le pouvoir d'agir sur la réalité par la force de la volonté » (ça, c'est viril !), de super-pouvoirs, et bien sûr — Slans toujours ! — de Racisme. Les Mutants sont pas aimés par la populace indigène, qui ne pige rien à rien et veut tout ramener à son niveau, c'est-à-dire au — dessous de tout.
     Ceci su, on se dit donc : voilà de la bonne SF soviétique, triomphaliste et militante à souhait. Et on se fout le doigt dans l'œil. Jusqu'au coude.
     Il est d'ailleurs facile de s'en rendre compte, toujours à la lecture du dos de jaquette : ce livre a été interdit en Union soviétique, et n'a pu être publié qu'à l'étranger, chez l'éditeur de Soljénitsyne. Des remugles nauséabonds nous envahissent aussitôt les narines. On se rappelle le Prix Nobel de Littérature « suppliant » les dockers U.S. de ne pas charger les cargos à destination de l'URSS, parce que « là-bas, c'est l'enfer », qu'il y a Dieu sait combien de millions de personnes dans les camps, que les juifs sont persécutés — en bref que l'URSS 75 ressemble plus à l'Allemagne de 40 qu'à une nation socialiste ; et que, dans ces conditions, le capitalisme, c'est le paradis. Evidemment. Viva Ponia.
     Mais revenons à nos moutons. De ce roman, un Bergier pourrait dire : « Ça se passe dans un univers parallèle où systèmes capitaliste, nazi et soviétique sont curieusement confondus en un seul, pour ne pas dire mis dans le même sac. » Première nuance avec les positions de Soljénitchoum.
     Il pleut sans cesse, dans cet univers que hantent les hommes de la pluie (mutants ou lépreux — s'interroge le personnage principal — sains ou malades ? Et où se situe la différence, puisque les malades sont considérés comme opposants au régime, et réciproquement ? ) Et ce sont les hommes de la pluie — foutus sociopathes — qui ont ainsi modifié le climat, qui ont perverti tous les enfants avec de mauvaises lectures et ont chassé les chats.
     Le personnage principal, Victor, est un écrivain en disgrâce qui semble tout d'abord ne s'intéresser qu'aux lamproies et à l'alcool. Merveilleusement primaire, comme dirait Joseph. Tout le long du roman — jusqu'à la dernière phrase — il n'aura droit de penser qu'entre parenthèses, c'est l'une des premières choses que l'on remarque. Du barbelé. L'URSS tout entière est un camp de concentration (et la France, c'est quoi ?).
     Les mutants du brouillard, c'est, si l'on veut, une analyse SF de la vie-quotidienne-dans-tel-ou-tel-système-politique, d'où, les choses se passant en profondeur, l'abandon presque total du spectaculaire clinquant auquel nous ont habitués toutes les SF. Ce qui compte, ce n'est pas tant l'Evénementiel, les conflits politiques intestins, que les choses banales, celles qui comptent, jour après jour, mois après mois : le temps qu'il fait — bien souvent il pleut — les ennuis avec les gosses trop mûrs, trop « intelligents » pour ne pas faire peur à leurs parents ; les problèmes raciaux que posent la présence des hommes de la pluie, la santé des gens et leurs histoires de fesses, de fric, etc.
     La vie quotidienne, donc, considérée d'une façon spéculative, examinée par le petit bout de la lorgnette, avec une optique science-fiction, comme sont examinés, dans Limbo, des problèmes similaires (Limbo, publié en 52, est peut-être le bouquin le plus spéculatif que la spéculative fiction ait produit jusqu'à ce jour. C'est aussi l'un des plus importants, et Victor le cite d'ailleurs ; on peut même dire que ce roman tout entier en est tributaire. Il faudra, un jour ou l'autre, que Limbo soit « découvert » par la critique française — avis aux amateurs !).
     La vie quotidienne, c'est fou. Elle est régie par des rapports de force, lesquels sont basés sur des fictions envahissantes (l'impérialisme, dans Ubik, et ici aussi). Capitalisme, socialisme, fascisme, trois systèmes qui, en employant différentes méthodes — misère sous des formes diverses, répression préventive ou chantage, délation et normalisation — aboutissent au même résultat : faire de nous, enfants singes, des Hommes ; domestiquer l'individu, simplifier ses structures mentales et le crétiniser à grands coups de médias didactiques et de jugements schématiques, le transformer en objet, en outil, en marchandise, en roue dentée ou en courroie de transmission, et ceci à chaque seconde de son existence. Pour constituer leurs systèmes sociaux, les trois « sociétés » (le mot juste !) ont copié sur l'Usine modèle standard. Imaginez cette Usine : les murs sont des individus empilés, les machines des individus solidaires par force (non pas celle des choses, mais celle de ceux qui y trouvent leur compte), les produits des individus ficelés et empaquetés, enfin les consommateurs ces mêmes individus se nourrissant de béton, de pétrole ou de papier d'emballage, pour pouvoir, jusqu'en bout de chaîne assumer leur fonction, servir le capital — qu'il y ait ou non une classe capitaliste, et une plus-value.
     De la science-fiction, ça, vous êtes sûrs ?
     On ne peut rien faire à tout cela, direz-vous, c'est la vie. La liberté des uns s'arrête où commence celle des autres. On n'est pas des animaux. (Quoique, zoologiquement parlant... mais faut pas déconner !). Tous les systèmes politiques qui nous sont proposés, si mauvais soient-ils, ont le mérite de permettre notre survie et notre Progrès. On n'est pas des animaux. Pas nous !
     Dans de telles conditions, se demander, si « tout ce qui sépare l'homme de l'animal n'est pas foncièrement mauvais », c'est effectivement aller contre tous les systèmes politiques, c'est poser la question subversive par excellence, celle qui démoralise l'Armée, qui pousse à la drogue, au crime, à la pornographie et à la violence, et transforme les agneaux paisibles en féroces nihilistes. Poser cette question en régime socialiste, où il n'y a pas d'éditeurs ploutocrates pour « faire du fric par tous les moyens », ça vaut une interdiction. Enfin quoi, on n'est pas des animaux !
     Avant même qu'elles soient posées en termes clairs, Victor se demande s'il existe, parmi les gens qui l'entourent, quelqu'un qui a les mêmes préoccupations que lui — même. Il sonde le terrain. Rencontre des flics, encore des flics, un cryptocommuniste, divers poivrots, les hommes de la pluie, qui ont de drôles de gueules, et les enfants, nihilistes boutonneux, trop occupés à construire leur univers pour dépanner le pauvre Victor, ce paumé, ce mangeur de lamproies. « L'histoire ancienne a interrompu son cours, il est inutile de s'y référer », disent les enfants (p. 86). « Nous aiderons (...) votre génération à créer ce paradis dont vous rêvez, où vous boirez et mangerez à notre santé. »
     — Dans des camps ? se demande Victor (mais ne sommes-nous pas déjà dans des camps ? ).
     Malgré la peur qu'ils lui inspirent, les gosses semblent à Victor les plus proches du fameux paradis (ce n'est d'ailleurs pas une nouveauté : les gosses, comme les chiens, doivent être élevés, sinon ce serait la Fin de Tout !).
     Voici donc quelques questions parmi celles que pose ce livre. S'il le fait d'une dangereuse façon, s'il s'appesantit parfois un peu trop lourdement sur ce que l'on appelle, ici, « la grisaille soviétique », ce n'est pas sa faute, il ne connaît que ça.
     Ce bouquin, il aurait été facile d'en faire une critique « politique » — d'examiner son rôle dans le Grand Débat Des Idées. J'ai préféré en faire la critique dans sa propre optique, le présenter comme un instrument de réflexion (spéculer = gamberger. Spéculative fiction = gamberge) plutôt que, comme certains le feront sans doute, le replacer à l'intérieur d'une réalité politique qui n'en finit plus de se décomposer.
     Il aurait été aisé de démolir ce livre à coups de matraque idéologique, ça l'est beaucoup moins de le présenter tel qu'en lui-même il se présente (déjà lu ça quelque part), et j'en oublie sans doute des tas de choses importantes... (Le Président est le Père du Peuple — Les Frères de la Raison — Les « Blousons Rouges » du coin — Pavor, représentant politique de la race des Soljénitrucs, qui dit, p. 147 : « Sur le principe, Hitler avait raison... Mais il était le fruit de la masse des médiocres et il a tout gâché. » — Le nationalisme soviétique, pur produit du « socialisme dans un seul pays » — L'accélération historique). Et puis zut, ce roman, lisez-le donc vous-même, et trouvez-y vous — même ce qu'il y a à y trouver.
     Et la dernière phrase vous ramènera bien vite, la queue entre les jambes, dans cette réalité politique que nous aimons tant.
     Les mutants du brouillard, comme son titre l'indique, c'est aussi un roman sur l'Echec.

Christian VILÀ
Première parution : 1/6/1976 dans Fiction 270
Mise en ligne le : 3/12/2013


 
     Malgré le titre, joli et mystérieux, malgré le très beau dessin de couverture, dans le style hyper-réaliste, et emprunté à un roman américain, ce n'est pas de la SF mais un récit réaliste très « russe » (on y parle et on y boit beaucoup), qui vise au métaphorique comme, déjà, L'escargot sur la pente qui, lui, lorgnait plutôt du côté de Kafka. On y égratigne un tant soit peu « le Président », la police, les commissaires politiques et, en général, toutes les institutions établies, et le plus curieux (le plus significatif ?) est que, dans un pays qui est de toute évidence l'URSS contemporaine, il est très malsain d'être communiste. Mais, et c'est là où le bât blesse, cette satire politique ne peut paraître à un lecteur occidental (qui baigne dans le libéralisme et la permissivité !) que terriblement morne et superficielle. Sans doute possède-t-elle une réalité immergée, codée, qui ne nous est pas perceptible. A ce titre, le rôle des « hommes de la pluie », ou « binoclards », ou « lépreux », n'est pas du tout clair. Qui représentent-ils donc ? C'est là toute la vraie énigme du roman. Reste tout de même l'humour des frères S. (cf. Le bombardement de l'usine polluante, p. 226) mais, comme pour celui du Lem de Mémoires trouvés dans une baignoire, auquel le présent roman forme un parfait pendant, il faut avoir la patience de lui courir après. Et ces 250 pages, c'est quand même une rude randonnée.

Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/2/1976 dans Fiction 266
Mise en ligne le : 14/11/2014


 

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