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Ici Moscou

Nicolas ARJAK

Traduction de J. BONNET & A.M. FELKERS & J. MICHEL

SEDIMO , coll. La Condition de l'homme
Date de parution : 1966

Première édition
Recueil de nouvelles
ISBN : néant
Genre : Science-Fiction



Sommaire
Afficher les différentes éditions des textes
1 - Ici Moscou, pages 7 à 74, nouvelle
2 - L'Expiation, pages 75 à 169, nouvelle
3 - Les Mains, pages 171 à 182, nouvelle
4 - L'Homme du Minap, pages 183 à 220, nouvelle
5 - (non mentionné), L'Affaire Tertz-Arjak, pages 221 à 275, article
Critiques

Critique de :

 

     L’émotion soulevée par le jugement et la condamnation à de lourdes peines de Youri Daniel (Nicolas Arjak) et d’André Siniavski (Abraham Tertz) est retombée depuis suffisamment longtemps pour que l’on puisse envisager d’examiner, en toute sérénité, les œuvres elles-mêmes qui les ont conduits au banc des accusés et qui ont quelque rapport avec la science-fiction ou le fantastique.

     L’utilisation de la fiction à des fins satiriques n’est pas récente. L’utopie, la science-fiction, le fantastique sont tout à la fois des masques et des verres grossissants. Ils défient la censure – quelquefois avec succès – et permettent d’exagérer en même temps les traits que l’écrivain souhaite fustiger. Ainsi Swift s’en prit-il à la société de son temps dans ses Voyages de Gulliver, Ernst Jünger au nazisme, un peu tard, il est vrai, dans ses admirables Falaises de marbre, et plus récemment Bradbury au maccarthysme en écrivant Fahrenheit 451 Mais le moins qu’on puisse dire est qu’Arjak comme Tertz ont usé de cette arme avec modération. C’est moins, au reste, le contenu de leurs œuvres qui leur fut reproché, on le sait, que le fait de les avoir publiées à l’étranger. Dans un pays de tradition certes plus libérale et où le « dégel », peut-être, a été plus profond : la Pologne, Slavomir Mrozek porte des coups autrement sévères à la bureaucratie, et de manière générale à tout ce qui l’irrite dans la société où il vit.

     La seule nouvelle du recueil de Nicolas Arjak qui se teinte d’une hypothèse fantastique est la première : Ici Moscou. On en connaît l’argument. Un jour, la radio annonce que, par décision du Soviet Suprême, la journée du dimanche 10 août 1960 est déclarée journée des meurtres publics. Ce jour-là, tout citoyen de l’Union Soviétique âgé de plus de seize ans aura le droit de tuer n’importe qui à l’exception de quelques catégories de citoyens, et pourvu que les crimes demeurent purement gratuits. Avec beaucoup de finesse, mais aussi de longueurs, Arjak décrit les réactions, l’incompréhension, les incertitudes de ses héros. Que faudra-t-il faire ce 10 août ? Se terrer chez soi, s’armer pour se défendre, tuer soi-même ? Est-ce l’annonce d’un pogrome ? Le Soviet Suprême souhaite-t-il que « le peuple règle leur compte aux « houligans », aux parasites, aux rebuts de la société » ? Est-ce une expérience destinée à vérifier si le socialisme a bien extirpé de l’homme ses instincts meurtriers ? Nul ne le sait.

     Finalement, le 10 août, le héros principal, celui qui narre l’histoire, se décide à sortir de chez lui. Il rencontre d’abord des voisins affolés : tout homme n’est-il pas devenu un meurtrier en puissance ? Puis ce sont les rues de Moscou, presque comme à l’ordinaire. Non, car un cadavre gît sur un trottoir. Ébahis, des badauds le contemplent. Un peu plus tard, le héros doit se défendre contre un agresseur. Il le met hors de combat mais ne le tue pas, et l’autre, incompréhensiblement, le traite de salaud. Il rentre enfin chez lui. Il apprend petit à petit ce qui s’est passé. On a réglé des comptes dans le quartier des écrivains. Dans les provinces lointaines, de vieilles haines ethniques se sont réveillées. Ailleurs, les comités locaux du parti ont décidé de liquider les opposants présumés qui, prévenus, ont d’ailleurs décampé. Au reste, ce n’était pas là ce que voulait le Soviet Suprême, et les responsables soucieux de trop bien faire sont limogés.

     Lorsque le petit groupe des amis du narrateur se retrouve, après la journée, leur joie éclate, bruyante. Et cette joie fait ressortir le motif profond de la journée. Ils ont été terrorisés. Ils sont soulagés d’en être sortis vivants. Tous, ou presque, se sont planqués. Tout le monde, ou presque, se planque, quoi qu’il arrive, quoi qu’on décide en haut, quoi qu’on ordonne, pendant les périodes de terreur. La journée des meurtres a servi de révélateur. Les hommes véritables, responsables, sont ceux qui ne se sont pas laissés terroriser. C’est là, conclut Arjak, le devoir essentiel à remplir envers les autres.

     Pour un lecteur occidental, la nouvelle, malgré ses qualités évidentes, traîne en longueur. La démonstration est lente et lourde et la place trop belle faite aux états d’âme. Ces défauts se manifestent peut-être plus encore dans les autres histoires du recueil. N’était l’affaire Sinlavski-Daniel, on peut douter que l’ouvrage ait trouvé l’audience qu’il a sans doute aujourd’hui, ou même qu’il ait été traduit en français. Je retiendrai cependant une histoire brève et saisissante, atroce, Les mains, où le talent de conteur d’Arjak se manifeste avec le plus de force. Un garde de la Tchéka, avant la guerre, pendant les grandes purges, est chargé des exécutions sommaires. C’est une nature fruste et, quoique le métier ne lui plaise guère, il l’accomplit avec conscience. Avant et après, il y a l’alcool et les petits avantages matériels. On s’habitue. Mais un jour, il lui faut abattre un pope. Il emmène l’homme dans la cour, le fait avancer devant lui, non sans humanité, et tire. Mais le pope ne s’écroule pas. Au contraire, il se retourne, fait face à son bourreau, s’avance vers lui en implorant le Christ et en criant au miracle. Le garde s’effondre, devient comme fou. On le traite pour « choc nerveux ». Mais ses mains ne cessent de trembler. Un miracle ? Non. Ses camarades lui ont fait une blague. Ils ont chargé le mauser de balles à blanc. « Une plaisanterie, donc. Bon, moi, je ne leur en veux pas – nous étions jeunes ; pour eux non plus, ce n’était pas drôle, alors ils ont eu cette idée. Moi je ne leur en veux pas. Seulement voilà, mes mains, maintenant, elles ne sont plus bonnes à rien…»

 

     Abraham Tertz, l’auteur de Lioubimov, est un écrivain d’une autre envergure, d’ailleurs plus âgé. Dans la ville de Lioubimov qu’il ne convient pas trop de chercher sur les cartes, Lionia Tikhomikov, mécanicien, réparateur de cycles de son état et fort ingénieux par nature, trouve dans un vieux livre le moyen de fabriquer une machine qui multiplie la force de la volonté humaine et fait de celui qui la possède un hypnotiseur hors pair. Sans coup férir, Lionia s’empare du pouvoir à Lioubimov. Mais ses intentions sont pures, il veut rendre tout le monde heureux. Par l’irrésistible pouvoir mental qu’il est devenu capable d’exercer, il peut suggérer à ses concitoyens soit qu’ils vivent dans le plus agréable des mondes et qu’ils mangent de la dinde et du caviar là où il n’y a que pain noir et poisson séché, soit qu’ils accomplissent ce qui lui paraît convenable à l’avenir de la collectivité. Et tous de s’empresser, d’abord dans l’enthousiasme et l’euphorie. Pour le reste du pays, la ville de Lioubimov a disparu. Les communications sont coupées. Les enquêteurs, éberlués, ne ramènent que des contes vagues et fantastiques en guise de rapports. On envoie la police, l’armée, l’aviation. Mais le pouvoir de Lionia s’étend dans un rayon de plusieurs kilomètres autour de la ville, et les policiers comme les soldats sont bernés. Dès qu’ils pénètrent dans le champ de la machine diabolique, ils cessent de voir les choses telles qu’elles sont et, au lieu de la ville, ils aperçoivent la steppe ou une grande forêt. Les aviateurs ne sont pas mieux lotis. Invinciblement, ils sont détournés de leur cap.

     Mais le pouvoir de Lionia a une faille, il ne le contrôle que lorsqu’il est éveillé S’il s’endort, les choses rentrent dans l’ordre ou plutôt dans le désordre qu’il a créé en croyant faire pour le mieux, ou encore elles obéissent à ses rêves. D’autre part, il s’avère incapable de mener à bien son grand dessein. Non qu’il manque d’ingéniosité ni même de bon sens. Mais les soucis l’accablent, par myriades. Car il ne suffit pas de donner aux hypnotisés des consignes générales. Il faut préciser tous les détails. Lionia a pris en charge une ville, et il découvre durant son interminable veille qu’une ville est une chose complexe, presque infiniment, que les désirs et les motivations humaines sont multiples et changeantes et qu’un homme seul ne peut assumer le destin de milliers d’êtres. Il se déshumanise peu à peu. La passion même que lui inspirait la belle Seraphina Petrovna en vient à prendre un goût de cendres, car, à moins qu’il ne la contrôle elle aussi, elle l’excède de son bavardage ou de ses récriminations. Son inconscient lui joue des tours, même en état de veille, à mesure qu’il craque. Les rêves les plus insensés se réalisent devant ses yeux. Obéissant à ses pensées fugitives, irrationnelles, une vieille femme s’élève sur un manche à balai, comme une sorcière de la légende. Il se met à penser, apercevant un colosse : « Quel taureau ! » Et déjà, voilà le gars qui laboure la terre avec les fers de ses chaussures. Le regard mauvais, il beugle comme un taureau, va buter de la tête contre les passants…

     Pauvre Lionia. Il a appris à ses dépens, avant de s’effondrer, que l’ordre naturel des choses ne s’altère pas si aisément parce qu’il est le produit d’une longue, lente et difficile évolution qui constitue, dans le domaine social, une tradition, et que l’homme n’échappe pas à sa double nature d’animal raisonneur et déraisonnable.

     La morale de cette plaisante fable, haute en couleurs à souhait, est évidente. On ne change ni la société ni l’homme en un tournemain, à coup de décisions autoritaires, même si elles sont dictées par la meilleure volonté, même si elles sont exécutées avec la diligence la plus fervente.

     Satire joyeuse, parfois acide, jamais acerbe, où l’intervention succède à l’invention, Lioubimov est à sa manière un livre peut-être conservateur dans l’esprit, mais, pas plus que celui de Nicolas Arjak, il ne peut faire figure d’ouvrage anti-soviétique. Les frénétiques de l’anti-communisme en ont été pour leurs frais en ouvrant ces deux ouvrages, s’ils espéraient y trouver une condamnation véhémente de la société communiste comme celles que profère l’écrivain Tarsis, qui a d’ailleurs quitté la Russie. On en comprend d’autant moins la nature de l’acte d’accusation et la sévérité de la condamnation qui ont frappé Tertz et Arjak. Car on a lu des ouvrages publiés pourtant en Union Soviétique même et qui, dans le contexte de ce pays, avaient un ton autrement subversif. Ce que l’on a reproché le plus, je crois, à nos deux auteurs, c’est de s’être fait publier à l’étranger. Jalousie en somme d’un éditeur qui voit passer deux de ses poulains chez un de ses concurrents, aggravée par celle de confrères trop heureux de se débarrasser de critiques acides sinon de collègues plus heureux. En France, heureusement, et dans quelques autres pays, les querelles d’auteurs ne finissent pas en cours d’assises, et l’écrivain mécontent de son critique ne dépasse guère le stade de la lettre d’injures, le duel n’étant plus de mise. Sanction absurde en tout cas, totalement disproportionnée à l’étendue d’une faute inexistante. Assez de grandes voix se sont élevées en temps utile, et notamment celles d’André Breton et de Louis Aragon, contre cette intrusion intolérable de l’État dans la vie intellectuelle, pour qu’il soit nécessaire de refaire ici le procès de la culture contre la censure. On trouvera dans une postface au livre de Nicolas Arjak les principaux éléments du dossier et, dans la préface de Boris Filipov au roman de Tertz, bien timide, bien conservatrice (ne va-t-il pas jusqu’à reprocher à abuser des « détails sexuels » alors que le moins qu’on puisse dire est que Lioubimov n’a rien de scabreux), des indications intéressantes, encore qu’un tant soit peu biaisées par l’état d’esprit d’un émigré, sur l’œuvre et la pensée de Tertz et sur le milieu dans lequel et pour lequel il écrit.

Gérard KLEIN
Première parution : 1/11/1967 dans Fiction 168
Mise en ligne le : 5/11/2022

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