Interview de Jean-Claude Mézières, par Olivier Maltret
Extrait du dossier Mézières de la revue DBD, septembre 2001, révisée en novembre 2002


- La jeunesse et les débuts

     Né en 1938, à l'aube d'une période agitée. Comment s'est déroulée votre enfance ?
     Mes premiers souvenirs datent de la fin de la guerre, quand nous habitions à Saint-Mandé, en banlieue parisienne. Plus tôt, mes parents avaient quitté Paris pour la région de Bordeaux au moment de l'exode, mais je n'en ai aucun souvenir. Un des premiers événements qui m'aient marqué, bien sûr, ce sont les alertes aériennes à la fin de la guerre, et la rencontre avec le camarade Christin qui habitait l'immeuble à côté. Avec mes parents, mon frère aîné, ma sœur, Pierre et sa famille, nous descendions dans l'abri à la cave et nous avons sympathisé. J'ai également un autre souvenir précis, beaucoup plus dramatique. Dans une école à côté, il y avait un groupe de petites filles. En fait, il s'agissait d'enfants juives réfugiées. Une nuit, des camions allemands sont venus et les petites filles sont parties...

     Quelles professions exerçaient vos parents ?
     Mon père était expert pour les assurances automobiles dans les années trente. Puis, aide-comptable dans un ministère qui s'appelait, après la guerre... le ministère de la Guerre ! Ma mère était femme au foyer. Mais il y a toujours eu un certain goût pour le dessin dans la famille et l'influence de mon grand frère a été prépondérante.

     Avez-vous découvert la Bande Dessinée très jeune ? Tintin en Californie, 1952
     Oui Lorsqu'il avait quatorze ans (et que j'en avais donc sept), mon frère avait publié un de ses dessins dans OK Magazine. Une revue où il y avait notamment Arys Buck (de Uderzo), Kaza le martien (par Kline), Crochemaille (par Erik) et des westerns que je trouvais déjà très chouettes... Arys Buck me plaisait beaucoup. A tel point que lorsque j'ai dessiné un Tintin en Californie, mon personnage avait bien la tête du héros de Hergé... mais la corpulence d'Arys Buck ! Récemment, en recherchant dans une pile de vieux OK le dessin de mon frère, je suis tombé, dans le courrier des lecteurs, sur le premier dessin publié par Fred, qui avait alors dix-sept ans.

     Avez-vous lu d'autres journaux ?
     Oui. Après OK, nous sommes passés à Tintin et, ensuite, à Spirou. Au niveau des albums, c'est ma marraine qui m'a fait un cadeau formidable, en m'offrant mon premier Tintin, Le Lotus Bleu... Bizarrement, je ne 'cumulais' pas. J'ai eu ma période OK, puis ma période Tintin et, enfin, ma période Spirou.

     A cette époque, quel métier vouliez-vous faire ?
     C'est simple : je voulais être cow-boy et dessinateur de bandes dessinées. J'ai pas trop mal réussi (rires) !... Mon frère avait réalisé quelques histoires en bandes dessinées, pour le plaisir, en amateur. Et moi, j'en faisais la suite, en reprenant ses personnages. J'ai dessiné ainsi des tas de pages. Le style de mes dessins n'était pas terrible du tout, mais le virus était déjà là.

     Dans cette optique, quelles études avez-vous suivies ?
     A quinze ans, je suis entré aux Arts Appliqués. Mais avant, j'avais envoyé  un album de seize pages à Hergé, que je prenais à l'époque pour monsieur Casterman !

La Grande poursuite, 1953 La Grande poursuite, 1953 La Grande poursuite, 1953


Lettre de Hergé, 1954 A la sortie des Arts appliqués Quand il m'a envoyé une lettre me disant « C'est bien mon petit, continue », j'étais déçu parce qu'il ne m'avait pas édité (rires) !... En fait, mes premières publications étaient pour Le journal des jeunes (publié par Le Figaro pendant le Salon de l'Enfance 1952), puis Cœurs Vaillants et Fripounet, pendant que je poursuivais l'école. A Cœurs Vaillants, c'est Jean-Marie Pélaprat (que j'ai retrouvé à Pilote beaucoup plus tard) qui m'avait pris quelques petits strips, sans doute inspirés par ceux que j'avais lus plus tôt dans OK. J'avais entraîné avec moi Pat Mallet et Jean Giraud, rencontrés aux Arts Appliqués. Toujours à cette époque, j'ai aussi travaillé pour un journal publicitaire de Philips... Ce qui était essentiel en fait, c'est que nous étions payés pour faire des progrès ! Ce n'est plus le cas maintenant. Aujourd'hui, les jeunes auteurs doivent être nettement plus aboutis pour espérer signer un contrat d'album, et faire leurs preuves.


     Que pensiez-vous alors du dessin de Jean Giraud ?
     Il m'avait subjugué dès le début, et mon problème, c'est qu'étant toujours avec lui, je n'avais pas une très grande ambition pour mon propre dessin. Tout simplement, parce que j'en voyais sacrément les limites (rires). Il m'a scié les pattes pendant quelques années !


     Il a fait cet effet-là à pas mal de gens !
     Oui ! Jamais volontairement, d'ailleurs... Mais je publiais, sans vraiment m'attacher à mon dessin. Et là, je dois rendre grâce... au Service Militaire d'avoir interrompu ma carrière de dessinateur ! La Première crèche. Spirou, Noël 1958 La Première crèche. Spirou, Noël 1958 En effet, juste avant de partir, j'ai publié deux pages dans le Spirou de Noël 1958 dans un style décoratif épouvantable, et je pense que si j'avais continué dans cette voie, je n'aurais pas été loin. En plus, c'était pompé honteusement sur un illustrateur de la revue de graphisme suisse Graphis, le top du stylisme ! Avant mon service, je suis aussi allé à Bruxelles avec Pat Mallet. Pour mon premier voyage au-delà des frontières, j'ai été gâté : j'ai rencontré Franquin et découvert l'Atomium flambant neuf ! A la même époque, avec Giraud en plus, nous sommes allés voir Jijé qui habitait, lui, en région parisienne, à Champrosay, près de Draveil. Souvenir inoubliable... bien que je sache que mon travail, à l'époque, n'en avait laissé aucun à Jijé.


     Vous avez fait votre service militaire en Algérie...
     Oui. J'ai passé seize mois en France et un an à Tlemcen, de 60 à 61. Je suis rentré en France quinze jours avant le putsch d'Alger et la rébellion des  généraux... J'ai eu de la chance. Tlemcen était, paraît-il, l'endroit où les événements avaient commencé en 54, mais le coin était calme à l'époque où je m'y trouvais. Je n'ai tiré sur personne et personne ne m'a tiré dessus. Pas de faits d'armes, ni héroïques, ni épouvantables... Nous savions qu'il y avait des trucs dégueulasses qui se passaient, c'est évident, mais seulement par des bruits qui couraient puisque nous n'étions pas une unité combattante...

     Quelle mission aviez-vous ? 20ème anniversaire de Fluide Glacial, 1995
     L'armée étant toujours très compétente dans ses affectations, je me suis retrouvé dans le matériel, chargé de reconnaître dans des catalogues les pièces pour tel ou tel engin... Heureusement, je n'ai jamais fait cela. Je me suis même débrouillé pour faire quelques dessins... Mais, dans l'ensemble, c'était la nullité absolue. Nous montions la garde, faisions des patrouilles... Sous le casque lourd, ça gambergeait ferme...

     Comment s'est passé votre retour à la vie civile ?
     Je n'avais toujours pas l'idée de refaire de la bande dessinée. Et là, j'ai eu un coup de chance terrible. Quinze jours après mon retour, mon père me signale une petite annonce dans Le Figaro : « Importante maison d'édition recherche maquettiste ». Aujourd'hui, il y aurait trois mille personnes au bas de leur immeuble ! Je suis allé voir... et je me suis retrouvé embauché au Studio Hachette (comme maquettiste !), pour travailler sur des livres, Histoires des civilisations, illustrés à la gouache par des dessinateurs italiens. L'adaptation en français nécessitait des maquettes puis des illustrations supplémentaires, réalisées par de nouveaux dessinateurs. Une nouvelle fois, j'ai entraîné l'ami Giraud avec moi, et c'est là que Jean a mis au point son travail de la gouache. Nous avions avec nous les originaux des italiens, qui étaient d'une maîtrise technique absolue, mais d'un dessin pas très excitant. Jean a tout compris à la technique et, lui, c'était beau. En plus, c'était très bien payé... mais ça s'est cassé la figure au bout d'un an et demi, après cinq volumes.

Une des illustrations gouache...avec l'aide de l'ami Giraud pour les personnages de gauche.

     Pour quelles raisons ?
     Oh, parce que ce n'était ni fait ni à faire. Les textes des historiens étaient quasiment télégraphiques. Quand on a seulement quinze lignes pour résumer l'histoire de la Mésopotamie, ce n'est pas gagné (rires) ! En plus de dessiner des scènes de genre (la course de char, l'attaque de la ville de Mycène, etc.), nous devions recopier des photos de vases ou de sculptures. Cela nous a amené à faire des recherches sur les effets de matière (par exemple des frottis de gouache sèche pour rendre la pierre)... Après cet épisode Hachette, je n'avais toujours pas retrouvé l'envie de faire de la bande dessinée. A ce moment-là, Giraud encrait les planches de Jerry Spring et il m'a présenté le fils de Jijé, Benoît Gillain, qui ouvrait un petit studio de publicité (il est d'ailleurs toujours publicitaire aujourd'hui). J'ai été son premier partenaire.

     Quel était votre rôle ?
     J'étais assistant photographe, maquettiste, graphiste, etc. C'était en 1963. J'étais alors devenu très copain avec Jijé qui travaillait parfois pour le studio. Il y a même un paquet de lessive fameux dans lequel on retrouve nos deux signatures. Une pièce de collection (rires) !... Ensuite, Giraud est reparti au Mexique, où il était déjà allé une première fois à seize ans pour retrouver sa mère. Nous avions prévu de nous rencontrer à Mexico ou à New York, mais, en fait, je suis parti pour les États-Unis huit jours après le retour de Jean !

     Juste avant votre départ, il y avait eu le lancement de Total Journal...
     Oui. Avec Benoît Gillain, nous avions préparé un numéro zéro (dans lequel je n'avais aucune parution). Et, à mon retour, fin 66, j'ai repris Total Journal et je m'en suis occupé pendant trois ans avec Pierre Christin. Il y a eu pas mal de numéros dans lesquels nos petits camarades de Pilote (Brétecher, Gotlib, Mandryka, Giraud, Jijé et d'autres) sont venus faire des petits travaux, sympas,... et plutôt bien payés.

     Quelles étaient vos intentions en partant aux États-Unis ?
     Aller voir comment c'était vraiment à l'ouest du Pecos !

Jean-Claude, premier séjour au Dugout ranch .

     Comment avez-vous organisé ce départ ?
     En fait, Jijé avait un ami belge à Houston, au Texas, qui avait une usine de charpentes métalliques. Je suis donc parti avec un visa de stagiaire industriel de un an, en qualité de dessinateur en charpentes métalliques. Bonjour les dégâts ! Heureusement que je n'en ai jamais dessiné une, sinon l'Amérique n'aurait pas la tête qu'elle a aujourd'hui (rires)... Je n'ai même jamais travaillé pour ce brave homme. Moi, ce que je voulais, c'était aller garder les vaches à cheval. J'étais parti pour partir, « Go west, young man ! »

     Là-bas, vous allez retrouver Pierre Christin ! Pierre et sa Rambler pourrie.
     Oui. A cette époque, nous avions tous une énorme envie d'Amérique. Pierre, qui était déjà marié et père d'un enfant, avait trouvé, pour un an, un poste de professeur de littérature française contemporaine à l'université de Salt Lake City. Évidemment, je savais qu'il y serait et, un jour d'hiver où il y avait un mètre cinquante de neige, j'ai débarqué chez lui avec ma selle, mes bottes et mon chapeau, en lui demandant si je pouvais dormir sur son canapé ! D'ailleurs, nous venons de publier Adieu, rêve américain dans les Correspondances de Christin, une réflexion sur l'Ouest, l'Amérique des années 60... et de maintenant, surtout depuis le 11 septembre ! Bonjour la nostalgie !

     Pendant ces périodes hivernales, que faisiez-vous ?
     Je suis allé voir des petites agences de publicité et j'ai fait quelques dessins, même des illustrations pour un Cœurs Vaillants mormon : Children's friend... 

Children's friend, 1965 mensuel mormon pour enfants.  Children's friend, 1965 mensuel mormon pour enfants.     

Des bricoles qui étaient payées des misères, mais c'était toujours quelques dollars... de plus. J'ai vendu également quelques photos parce que j'avais déjà travaillé dans un ranch du Montana l'été précédent... C'est à ce moment-là que Pierre m'a suggéré de refaire de la bande dessinée. Nous avons écrit ensemble le scénario de notre première histoire, Le rhum du punch. J'ai dessiné mes six pages,  que j'ai envoyées à Giraud. Il faisait déjà Blueberry pour Pilote, et il a montré notre travail à Goscinny. Ce dernier ayant un journal de 64 pages à remplir toutes les semaines l'a publiée sans état d'âme. Puis, nous en avons fait une deuxième, Comment réussir en affaires en se donnant un mal fou, trois mois plus tard.

  Le Rhum du Punch, notre première parution à Pilote 1966 envoyée depuis Salt Lake city Comment réussir en affaire en se donnant un mal fou, 1966

Je suis le premier dessinateur français de bandes dessinées qui gardait les vaches à cheval pendant qu'on imprimait ses histoires (rires) ! Mais c'est grâce à ces deux publications dans Pilote que j'ai pu payer mon billet de retour...

     Dans quel style étaient ces premières histoires ?
     C'était vraiment dans l'esprit de Mad, qui est ma seule grande influence américaine au niveau de la bande dessinée. J'adorais Jack Davis, Kurtzman, Elder, Wood et les autres...

     Au final, combien de temps êtes-vous resté aux États Unis ?
     Un an et demi. J'ai prolongé mon visa de stagiaire d'un visa de touriste de six mois. Et je suis rentré à Paris le dernier jour de mon dernier visa, presque avec les flics de l'immigration aux fesses ! !

Pilote n°455

     Vous n'avez jamais eu la tentation de rester là-bas ?
     Garçon vacher, c'est vraiment journalier agricole. Même si ce que j'ai fait, je l'ai fait avec énormément de plaisir, je n'ai pas les mains, je n'ai pas la carrure... C'est un métier très dur. Il faut être né là-bas. Mais c'est une expérience extraordinaire, qui m'a profondément marqué. D'ailleurs, ma femme est américaine et nous sommes retournés très régulièrement dans l'Ouest. En 1969, pendant l'interruption dans Pilote entre La Cité des Eaux Mouvantes et Terres en Flammes, je suis même retourné en Utah pendant un mois pour voir mes chevaux !... Quant à travailler pour la BD aux USA, alors là, si vous pensez que je peux dessiner Valérian avec plein et muscles et en contre-plongée, c'est non (rires) ! L'Europe est la terre promise de la BD, du moins depuis les trente dernières années.

     Avez-vous au moins continué à faire du cheval à votre retour en France ?
     Ah oui, toujours. Encore aujourd'hui, dès qu'il y a un cheval qui passe, je saute dessus (rires) ! En plus, dans l'Aveyron, j'ai eu la chance d'avoir des voisins qui avaient des chevaux et qui me demandaient de les sortir...

     Je crois que vous êtes retourné sur les mêmes lieux il y a deux ans. Comment cela s'est-il passé ?
     Un vrai saut spatio-temporel. Je suis retourné au ranch même où j'avais travaillé la première fois, trente-cinq ans auparavant ! J'ai retrouvé les mêmes rochers, les mêmes chevaux, les mêmes personnes... avec leurs fils qui étaient plutôt surpris de voir un français connaissant aussi bien le coin ! Mais on parle plus en détail de tout cela dans les Correspondances de Christin... et Mézières !

     Après votre premier séjour américain, comment s'est déroulé votre retour en France ? Auguste Faust, 1967 scénario de Fred.
     Je suis allé à Pilote voir Goscinny qui m'a encouragé à continuer et m'a proposé de dessiner Auguste Faust, une histoire en 28 pages déjà écrite par Fred. Cela me paraissait énorme ! En plus, le scénario était entièrement découpé et crobardé, ce qui me bloquait complètement. Finalement, j'ai fait un truc ni mieux ni pire que d'autres, mais cela ne me convenait pas. Même si je me suis aperçu récemment que ce Auguste Faust était un peu l'ancêtre de Monsieur Albert... Après cette expérience avec Fred, j'ai rattrapé Christin entre deux trains (il passait alors une bonne partie de son temps à Bordeaux pour y fonder l'I.U.T. de journalisme) et je lui ai dit : « Pierrot, il faut que nous démarrions une histoire ensemble ». Il a analysé le problème en disant que si nous connaissions tous les deux l'Ouest, le domaine était déjà bien occupé par quelques pointures, avec Blueberry, Lucky Luke, Jerry Spring... Les ambiances début de siècle un peu fantastiques (genre Sherlock Holmes) nous tentaient aussi, mais, finalement, Pierre a suggéré une histoire de science-fiction. C'est un genre littéraire que nous aimions tous les deux et qui, à l'époque, n'avait pas encore été beaucoup abordé par la bande dessinée francophone. Nous nous sommes donc lancés dans un récit en trente pages, sans même penser à un album. Et puis voilà : trente-cinq ans plus tard, nous faisons toujours Valérian...

     Quels souvenirs gardez-vous de René Goscinny ?
     Oh, un grand souvenir. René était à la fois très facile à joindre et difficile à approcher. Il conservait toujours une certaine distance... Nous avons beaucoup parlé ensemble Olivier chez les cow-boys, 1969 Attention : Collector!!! des États-Unis puisqu'il avait séjourné à New York. Charlier, lui, était allé quelques années auparavant en Arizona et c'est sans doute pour cela qu'il m'a proposé de publier Olivier chez les cow-boys, un petit album réalisé à partir de photos que j'avais faites quand Christin était venu me voir au ranch avec sa femme et son fils. Charlier voulait même lancer une collection de petits livres du même genre. Je crois qu'il y a eu un autre titre imprimé. Mais aucun des deux n'a jamais été distribué. C'était un genre hors des compétences de la maison Dargaud... Pour en revenir à Goscinny, je ne crois pas que la SF était son domaine favori, mais il avait un désir d'innover, de proposer dans son journal des travaux originaux (avec des limites, bien sûr). Il a vu, peut-être avant nous, ce que Valérian pourrait apporter. Travailler pour Pilote en 1967 était une chance immense...

     Pilote, c'était aussi les contraintes de l'hebdomadaire...

Les Plages (sc. Reiser) Pilote n°404, 1967 Faire redessiner Reiser !   Une femme à la mer. Pilote n°579, 1970

     Ah, oui ! Nous devions rendre notre travail le jeudi après-midi avant cinq heures et il m'est arrivé d'être devant mes deux planches à midi avec encore trois cases à faire. C'était un travail de feuilletoniste. Il fallait avancer, avancer, avancer, sans état d'âme. C'est sûr que les rois de l'aérographe ou, aujourd'hui, de la palette graphique, auraient eu du mal à tenir les délais ! En plus, à l'époque, les dessinateurs étaient submergés de travail. En 69 — 70, moi qui ne produis pas beaucoup, je faisais un Valérian, des pages d'actualité pour Pilote, et des histoires pour les superpocket qui étaient, heureusement, des mini-pages... D'ailleurs, j'aimais beaucoup ce format. En trois ou quatre images, la planche était calée. On pouvait se dire qu'on allait faire une page dans l'après-midi, tout en lui donnant une vraie force. Aujourd'hui, une planche de Valérian me prend une semaine...

  Les Saisons (sc. Goscinny), Pilote n° 607 Les Saisons (sc. Goscinny), Pilote n° 607

     Vous avez rapidement été amené à donner des cours de bande dessinée à l'université de Vincennes. Comment cela s'est-il fait ?
     C'est Moliterni qui avait eu un contact là-bas et il avait demandé à Giraud, Druillet et Gotlib (et peut-être quelques autres) de faire des interventions pour des étudiants d'une section d'arts graphiques. Moi, j'ai dû venir aussi une fois comme ça. Puis, l'année suivante, Moliterni a voulu continuer les interventions de manière plus régulière et m'a demandé si je voulais participer. Il avait sans doute jugé que je parlais bien des problèmes de la bande dessinée. Et pour cause, puisque je les ai pas mal essuyés moi-même ! D'autant que je n'avais effectivement que quelques années d'expérience, contrairement à Giraud.

     Concrètement, comment ces interventions se déroulaient-elles ?
     Il n'était pas question de faire un cours théorique. Ce qui m'intéressait, c'était de rencontrer des gens, de voir leur travail et peut-être de trouver où (et, si possible, pourquoi) cela n'allait pas. Je ne suis pas compétent pour dire comment faire un 'beau' dessin, mais bien gérer une 'narration graphique', je connais... J'allais à Vincennes tous les quinze jours pendant trois ou quatre heures, qui se continuaient, généralement tard, au bistrot devant le Fort.

     Certains de vos élèves de l'époque ont fait un peu de chemin depuis...
     Oui. Je ne me souviens pas de tous, mais je sais qu'il y a eu Juillard, Loisel, Le Tendre... entre autres !

     Aujourd'hui encore, vous arrive-t-il de répondre aux questions de jeunes dessinateurs ?
     Oui, j'ai toujours quelques 'clients' qui viennent de temps en temps. Et qui reviennent, bien qu'ils en prennent plein la tête (rires)... Sérieusement, c'est difficile. Je n'ai ni le talent ni la patience pour en faire une carrière, mais quand le travail de quelqu'un ne fonctionne pas, j'aime bien comprendre pourquoi. Et, effectivement, j'y arrive assez bien. J'aimerais être aussi lucide devant mes propres dessins (rires) !

     Un peu dans le même ordre d'idées, vous avez créé, quelques années plus tard, l'atelier pour Canal Choc...
     Oui. Les petits camarades Aymond et Labiano ne s'en sont pas mal sortis et ils continuent allègrement. Chapelle, lui, s'est plutôt dirigé vers la communication... L'idée était de proposer à un éditeur un travail fait par des débutants (aucun n'avait vraiment publié à l'époque), sous les garanties de deux professionnels (Christin au scénario et moi à la supervision graphique) pour les faire progresser rapidement. Moi, je ne m'intéresse pas au dessin seul (je rencontre d'ailleurs des tas de gens qui dessinent beaucoup mieux que moi), mais je sais exactement si un dessin raconte ce qu'il doit raconter. Je trouve d'ailleurs que beaucoup de grands professionnels ne sont pas assez lucides sur ce problème. Il faut montrer ce qui est nécessaire au récit et pas seulement se faire plaisir graphiquement. Il n'y a pas de règles. On ne peut pas définir ce qui fait une bonne mise en scène ou ce qui permet de bien mener un récit. Il faut voir au cas par cas. A petites doses, c'est passionnant.

     Comment réagissent les jeunes auteurs ?
     Cela dépend. Mais quand le gars commence à froncer les sourcils à mes remarques, je lui demande pourquoi il est venu me demander mon opinion. S'il veut juste entendre quelqu'un lui dire que ce qu'il fait est excellent, je lui conseille d'aller voir sa grand-mère : elle fera cela mieux que moi !

La suite : Christin, Valérian et Laureline

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Dernière mise à jour : 25 septembre 2019