Interview de Jean-Claude Mézières, par Olivier Maltret
Extrait du dossier Mézières de la revue DBD, septembre 2001, révisée en novembre 2002


- Christin, Valérian et Laureline

     Vous nous rappeliez tout à l'heure les circonstances particulières de votre rencontre avec Pierre Christin. Vous ne vous êtes jamais perdus de vue depuis ?
     Jamais vraiment, mais nous sommes véritablement devenus amis vers quinze ou seize ans. Quand j'allais aux Arts Appliqués et lui au lycée, nous prenions le métro ensemble. Nous allions également au cinéma sur les Boulevards avec les copains des Arts'A, pour voir tous ces films de série B qui font aujourd'hui le régal des cinéphiles. Nous nous passions aussi des bouquins de science-fiction. Pierre faisait des études brillantes, c'était le bon élève de la bande, mais, s'il était attiré par les études littéraires, c'est sur le fait divers qu'il a basé sa thèse de doctorat. Il a toujours aimé la littérature populaire... c'est donc normal qu'il soit devenu auteur de BD ! Pierre écrit toujours pour un dessinateur précis (et encore plus à l'époque puisqu'il ne travaillait qu'avec moi !). Il dit lui-même qu'il fait du 'sur mesure' et que ses scénarios ne sont pas interchangeables d'un dessinateur à l'autre. C'est aussi pour cela qu'il aime varier ses collaborations et développer des genres différents de récits.

     Comment s'organise votre travail en commun ?
    Il n'y a pas d'organisation très précise. Comme nous sommes copains, nous nous voyons régulièrement, pour déjeuner, boire un café, faire un petit tennis, crapahuter dans la campagne ou faire des voyages. Et, bien sûr, parler de nos envies communes. Pour Valérian, il y a maintenant un passé dont nous devons tenir compte. Aujourd'hui, la question est de savoir comment nous pourrions retrouver Galaxity qui a disparu avec la Terre dans un trou noir en 1986... Ce cataclysme mondial de 1986, dont nous parlions dès les premières planches de La Cité des Eaux Mouvantes, est bien la preuve que nous n'avions pas prévu au départ la longévité de la série !

     Comment débute un nouvel épisode ?
    Pierre écrit une douzaine de pages d'un premier jet de dialogues. Avec une contrainte extrêmement simple : il considère à priori qu'il y aura en moyenne quinze cases par double page. Il sait que je ne vais pas suivre son découpage, mais cela nous permet d'étalonner l'histoire.

     Attendez-vous d'avoir le scénario complet avant d'attaquer le dessin ?
    Non. D'ailleurs, Pierre n'écrit jamais TOUT d'un coup, même s'il a son idée de l'histoire en entier. Mais, pour m'accaparer la mise en scène, jj'ai besoin de savoir ce qui va se passer au-delà de la page que je dessine, afin de structurer naturellement la suite du récit.

     Modifiez-vous parfois le scénario en cours de route ?
    Jamais le scénario global, mais, pour certaines scènes, il m'arrive de proposer des idées, qui seront intégrées si elles conviennent. Je propose aussi des petits changements de dialogues s'ils amènent un plus, une manière de 'faire jouer' mes acteurs. Les histoires de Pierre sont plus dialoguées que la plupart des autres et rendent parfois la mise en scène complexe. Il m'arrive de terminer avec douze personnages dans la même case ! Il faut trouver alors des solutions de mise en page pour que les dialogues soient lus dans le bon ordre et la lisibilité conservée, tout en produisant quand même des pages qui sont visuellement intéressantes. J'en ai bavé sur ce point dans le dernier album, mais c'est bien.

     Pendant toutes ces étapes de recherches, vous continuez à vous voir beaucoup ?
    Généralement, oui, deux ou trois fois par semaine. J'arrive alors au tennis avec mon sac, ma raquette... et mon carton à dessins ! Mais, parfois, ce n'est pas possible : Pierre adore voyager quand je suis coincé à ma table à dessin !

     Y a-t-il parfois des 'accrochages' entre vous ?
    La règle est simple : Christin n'a pas le droit de dessiner des moustaches à mes personnages et je n'ai pas le droit d'enlever ou d'ajouter une virgule à ses textes sans son approbation. Mais, je ne me gène pas pour lui faire des propositions ou pour inverser tel ou tel dialogue si je le sens mieux ainsi. Pierre le dit lui-même : il faut que je m'approprie complètement son scénario... Forcément, il y a des moments où nous ne sommes pas d'accord. Pierre se lance alors dans des comparaisons avec ses autres auteurs, et moi je lui dis : « Il y a trop de texte », comme l'empereur qui disait à Mozart : « Il y a trop de notes » (rires)... Ensuite, il faut que je lui 'vende' ma modification. Parfois, cela marche, parfois, non...

     Certains projets d'histoires ont-ils été abandonnés ?
    Rarement. Il y a eu quelques faux départs. Les Terres Truquées, par exemple, ont connu ce genre de mésaventure à cause d'un problème scénaristique. Pour Les Oiseaux du Maître, j'avais fait trois pages qui ne me plaisaient pas. C'était la même séquence que la version définitive avec la chute d'eau, mais avec une atmosphère différente que j'ai finalement rejetée. Je recommence souvent les premières pages. Le 'moteur' Valérian ne démarre pas au quart de tour. Je fais un truc, puis j'essaie autre chose et, à un moment, cela avance enfin...

     Vous n'avez jamais non plus essuyé de refus de la part de Pilote?
    Je ne crois pas qu'il y ait eu de thème refusé. Au début, nous présentions le synopsis à Goscinny. Pierre m'a toujours dit que ce dernier n'avait jamais cherché à lui imposer un style, à le diriger. Visiblement, il trouvait que ce que nous faisions n'allait pas mal. Et comme, en plus, les lecteurs accrochaient bien...

     A Pilote, il vous est arrivé de réaliser de courts récits scénarisés par d'autres auteurs. N'êtes-vous pas tenté à certains moments de travailler avec un autre scénariste, ne serait-ce que pour changer un peu vos habitudes de travail ?
     Ah non ! D'une part, parce que je ne pourrais jamais retrouver une liberté de travail comme celle que j'ai avec Pierre et, d'autre part, parce que nous avons la chance d'avoir une série où tout est possible. Chaque nouvel album peut nous emmener absolument où nous voulons. C'est une vraie chance pour des auteurs. A nous de bien l'utiliser... A l'époque de Métal Hurlant, j'avais fait quelques petites histoires en solo, mais c'était plus un prétexte pour des exercices graphiques en couleurs directes. Faire un Valérian me prend près de deux ans et je ne souhaite pas 'doubler' ce temps avec un autre album. Je préfère réaliser des travaux courts, radicalement différents de la bande dessinée : de la publicité, du dessin de presse, des illustrations, de l'audiovisuel, des voyages, etc. Tout pour changer et se refaire un sang neuf avant d'attaquer un nouvel album.

     Quelles étaient vos références en matière de science-fiction à l'époque de la création de la série ?
    Nous lisions tout ce qui était accessible. Dans les revues comme Fiction ou Galaxie, il y avait beaucoup de nouvelles. J'adorais cela... J'ai des souvenirs d'Asimov bien sûr, de Jack Vance, de Philip K. Dick... J'oublie ce que j'ai lu... Je dis toujours que j'ai dû garder un vrai parfum du Monde d'Azur de Jack Vance dans Alflolol... Christin s'est appuyé sur sa grande connaissance de tout cette littérature pour commencer à traiter une ou deux petites histoires de Valérian et tout s'est enclenché derrière. A l'époque, la science-fiction était une littérature mal acceptée, marginale. Mais, pour nous qui rêvions d'Amérique, la science-fiction était complètement réjouissante, comme le western et le jazz. Sans doute pour les mêmes raisons, nous n'aimions pas trop le cinéma français d'avant la Nouvelle Vague. En le redécouvrant avec un certain plaisir aujourd'hui, on s'aperçoit que nous étions injustes avec lui, mais, à ce moment-là, nous avions une vraie soif 'd'ailleurs'. Une envie de voir autre chose...

     Graphiquement, quelles recherches avez-vous fait avant de démarrer la série ?
    J'ai dessiné comme je le pouvais à l'époque. J'étais dans un
mélange Franquin-Mad... avec du Jijé-Giraud par dessus. Je n'ai jamais idolâtré un auteur au point de le copier complètement. Même à quatorze ou quinze ans, quand je dessinais des westerns, c'était du Lucky Luke mâtiné des Chapeaux noirs de Franquin et de Roy Rogers ! Je mélangeais toutes mes influences... et je continue aujourd'hui encore. De toute façon, quand on dessinait de la science-fiction en 1967, on n'avait pas grand chose comme références. Quand j'ai dessiné la première page des Mauvais Rêves, j'ai même été pris de panique. Pierre avait écrit : « Belle grande image de la mégalopole ». Ouh, la la (rires) ! Puis on se jette à l'eau, on se débrouille... Et, aujourd'hui, c'est devenu un style reconnaissable.

Galaxity

     Comment s'est déroulée la création des personnages ?
    Je ne suis pas du tout un dessinateur réaliste (et encore moins à l'époque). Donc, j'ai cherché une combinaison de traits de personnages humoristiques. Les deux héros ont d'ailleurs évolué très vite... et continuent encore. Les tenues, les costumes, l'astronef, cela change tout le temps.

     D'où viennent leurs noms ?
    Valérian est un nom qui vient d'Europe de l'Est. Dans des pays comme la Pologne, il y a des prénoms qui ressemblent à cela. Par contre, Laureline est un prénom que nous avons créé. Pierre cherchait un nom à la fois moyenâgeux et doux. Depuis, Laureline a fait ses preuves...

     Ce personnage de Laureline était novateur : c'était la première fois en France qu'une héroïne prenait ainsi les devants sur son partenaire masculin, en étant à la fois active et très féminine...
    Oui. La première chose qu'elle fait dans la première histoire, c'est de délivrer Valérian ! Il fallait d'ailleurs voir le courrier des lecteurs de Pilote : « Il y a une nana ! Et, en plus, elle est mignonne ! » (rires)... A tel point, qu'il m'arrivait moi-même de trouver Valérian un peu mou ! Mais, finalement, c'est une autre force. Ce sont des personnages atypiques. C'est sûr que si j'avais travaillé seul, j'aurais suivi un chemin plus 'classique'. Je n'aurais pas fait de Valérian un flingueur parce que je n'ai jamais aimé les armes, mais je n'en aurais pas fait non plus cette espèce de témoin qui se balade d'aventure en aventure... Nos histoires sont avant tout des descriptions de sociétés différentes où il se passe des choses. Et, souvent, nos deux héros ne font en fait que traverser les événements.

     Les rapports entre eux évoluent constamment...
     Nous n'avons jamais su vraiment ce que nous voulions faire, mais nous savons parfaitement ce que nous ne voulons PAS faire. Valérian n'est ni un flic, ni un militaire, ni un redresseur de torts... D'ailleurs, il n'y a pas de 'grand méchant' dans la série. Il y en avait un au tout début, mais nous l'avons balancé dans le cosmos à la fin de la deuxième histoire... En plus, Pierre a toujours 'reniflé' l'époque un peu en avance. C'est vrai pour le féminisme, par exemple. Les militantes du début des années 70 n'étaient pas toutes sympathiques, mais leur mouvement a été important pour l'évolution des femmes. Laureline a toujours été reconnue par elles... tout en étant très bien acceptée par les mecs, qui étaient un peu moins concernés par le féminisme ! On a un autre exemple avec Bienvenue sur Alflolol, qui a été écrit en 1971 et 1972 et qui est une des premières bandes dessinées traitant de problèmes 'écologiques', terme encore assez peu utilisé à l'époque. Ces évolutions correspondent aussi à nos convictions personnelles, sans pour autant transformer les histoires en discours militants.

     Un des points forts de la série est l'extraordinaire bestiaire qui entoure les deux héros. Comment se passe la création de ces personnages souvent hauts en couleurs ?
    Ça aussi, c'est une grande surprise. Parce qu'en fait, très souvent, les animaux interviennent pour remplacer des armes. Le Schniarfeur, bien sûr, c'est quand même plus marrant à dessiner que des bazookas et, effectivement, cela apporte souvent un plus. Au départ, les Shingouz étaient simplement prévus comme extraterrestres venant donner une information à Laureline. Leur rôle était limité à deux pages. Et, quand ils ont été dessinés, ils se sont imposés d'eux-mêmes, comme cela arrive avec certains acteurs de second plan. Et c'est vrai qu'aujourd'hui les Shingouz ont une carrière internationale, voire intergalactique (rires) ! Avant eux, il y avait eu aussi la grande idée du Transmuteur Grognon de Bluxte. Il fallait que nos deux héros aient de l'argent et nous ne savions pas comment ils pourraient se le procurer. J'ai donc proposé que ce soit un animal qui leur fournisse, je l'ai dessiné, et c'est parti !

     Vous ne créez jamais de personnages vraiment inquiétants. Même les pires d'entre eux ont un côté sympathique...
    Il faudra un jour que je reprenne le détrousseur de cadavres de Swamp (rires) ! Non, ce n'est pas mon truc. Je ne sais pas le faire et, en plus, il y a plein de gens qui le font déjà. C'est vrai que mon dessin est 'pour toute la famille'. Mais, de toute façon, les méchants ne le sont pas vraiment ou, du moins, ils ont des raisons d'être hostiles, parce que leur planète les a habitués à survivre comme cela. Le brave Alien du film, si on l'avait laissé en paix, il n'était pas forcément si méchant que cela !

     Vos couleurs sont réalisées depuis très longtemps par votre sœur, Évelyne Tranlé. Comment se passe cette collaboration ?
    Je réalise mes pages en noir et blanc et Evelyne fait la mise en couleurs  sur 'bleu', le trait noir étant sur un film séparé.

La couleur, c'est un tel boulot en plus, si je devais la faire moi-même, cela retarderait encore d'au moins six mois la sortie de l'album. Là, j'ai la chance de travailler avec la meilleure coloriste de la place et, en plus, c'est ma sœur ! Elle avait quand même fait un Blueberry et un Astérix avant de faire Valérian, ce n'est pas mal. Elle a collaboré depuis à une soixantaine d'albums divers... Je lui indique les sources de lumière, les zones d'ombres et les ambiances colorées que j'ai prévues. Ensuite, je lui laisse une grande liberté pour les harmonies. Bien sûr, je reviens parfois retravailler sur le 'bleu' final, pour rajouter un petit volume, une petite lumière. D'ailleurs, quand je travaille en couleurs directes, j'apporte un traitement différent du sien. Dans le dernier album, je me suis fait un petit plaisir, en réalisant à la fin de l'histoire une double page en couleurs directes. Mais dont le traitement se justifie par rapport aux autres pages. Je n'aime pas du tout faire des mises en couleurs sur 'bleus'. C'est un travail trop morcelé pour mon goût. Si je devais le faire régulièrement, je souffrirais beaucoup. Merci la frangine !

     Valérian fait aujourd'hui partie des 'classiques' de la bande dessinée et connaît un gros succès public. Quelles sont les chiffres de ventes de la série ?
    Chaque album est tiré à cent mille exemplaires au départ, puis réédité régulièrement. Je ne sais pas précisément où nous en sommes, mais cela représente plusieurs millions d'exemplaires pour l'édition française. Et il y a des traductions dans toute l'Europe : dans les pays nordiques, en Espagne, en Italie, au Portugal... Partout, sauf en Angleterre !... Valérian est même paru dans un journal en Arabie Saoudite ! C'est marrant parce que les images sont inversées pour respecter le sens de lecture de la droite vers la gauche et, en plus, ils ont étroitisé les pages pour pouvoir mettre le titre sur le côté ! Un dessin de débutant (puisque c'est de L'empire des mille planètes qu'il s'agit), inversé et étroitisé, cela fait peut-être beaucoup, mais bon... Il y a des bizarreries : un ou deux albums ont été traduits en islandais, un autre en hindi pour une publication dans un journal... et il existe aussi une édition pirate en chinois !

     Il n'y a jamais eu d'ouverture vers les États-Unis ?
     Non... Valérian est une bande très européenne au niveau de l'état d'esprit et du graphisme. Quand Dargaud pensait attaquer le marché américain, ils ont essayé, pleins d'espoir, quatre albums ont été traduits, mais, comme je le prévoyais, cela n'a pas pris du tout. D'ailleurs, la bande dessinée européenne n'a JAMAIS vraiment réussi aux USA. Personne... Les amateurs américains connaissent un peu, mais le grand public absolument pas. D'ailleurs, la BD n'est pas vraiment appréciée là-bas. Sauf en ce qui concerne les strips dans les journaux, mais c'est différent.

     Quels rapports entretenez-vous avec vos lecteurs ?
    Valérian n'a plus besoin de se vendre 'à la dédicace'. Donc, si je vais sur un salon, c'est que je le veux bien. En général, cela se passe en parallèle avec une belle exposition et je suis content de rencontrer les gens. Quand ces derniers vous font le privilège d'avoir lu tout ce que vous avez fait depuis quarante ans, ou vous montrent, par exemple, qu'ils ont retrouvé un petit dessin que vous avez réalisé pour Cœurs Vaillants en 1953, c'est assez touchant ! Même s'il faut savoir dire stop aux séances de signatures... Il y a aussi quand on pose sur ma table un bébé qui s'appelle Laureline, qu'un peu plus loin dans la file, il y en a une autre de quinze ans et encore plus loin, une de trente ans ! Récemment, lors d'une dédicace à Grenoble, j'ai eu sept Laureline en deux jours de dédicaces ! Il y a maintenant des centaines de personnes qui portent ce prénom que nous avons créé. Certaines me téléphonent régulièrement. C'est quand même extraordinaire pour moi de trouver sur mon répondeur : « Salut, c'est Laureline ! » (rires). C'est adorable... On m'a dit que ce prénom est devenu complètement habituel. Des gens l'utilisent maintenant, sans même connaître la référence à la bande dessinée. Quant aux Valérian, il y en a pas mal non plus et je suis en contact avec l'un d'eux... Quel plaisir, quel hommage ! Qui sait, peut-être que dans quelques années, la première femme élue Présidente de la République sera une Laureline !

La suite : Publicité et cinéma

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Dernière mise à jour : 25 septembre 2019