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Les Hommes protégés

Robert MERLE

Science Fiction  - Illustration de Jean-Jacques VINCENT
GALLIMARD, coll. NRF, 1er trimestre 1974
382 pages, catégorie / prix : nd, ISBN : néant
Couverture

    Quatrième de couverture    
     À une date que l'auteur laisse indéterminée, une encéphalite foudroyante fait son apparition aux États-Unis. Comme l'hémophilie, elle ne frappe que les hommes. Les femmes, peu à peu, les remplacent dans leurs rôles sociaux. Une Présidente, Sarah Bedford, s'installe à la Maison-Blanche.
     Le Dr. Martinelli qui, le premier, a décrit l'encéphalite 16 et travaille à découvrir le vaccin qui préviendra son extension, est enfermé avec d'autres savants à Blueville dans une « zone protégée » qui le met à l'abri de l'épidémie. Mais Blueville lui apparaît vite comme un milieu sournoisement hostile où il s'étonne d'occuper, avec ses pairs, le bas de l'échelle sociale. Dans un climat de brimades, d'espionnage et d'angoisse, des tensions se font jour, des drames éclatent. Martinelli acquiert la conviction que le vaccin qu'il met au poins ne sera pas utilisé, du moins sous l'Administration Bedford. Mais il trouve aussi chez les femmes des alliées puissantes qui le protègent. Libéré grâce à elles, et la guerre des sexes n'étant plus qu'un souvenir, saura-t-il s'adapter à la nouvelle révolution des moeurs ?
     La force et la multiplicité de l'invention rend plausible en la colorant cette « politique-fiction » qui éclaire d'une façon inattendue certains aspects de notre civilisation et pose non sans chaleur un problème d'importance : les hommes vont-ils persévérer dans leur cécité voulue et continuer à s'accomoder, parce qu'elles sont quotidiennes, des injustices dont ils profitent ?


    Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes :    
Association Infini : Infini (2 - liste secondaire) (liste parue en 1998)
 
    Critiques    
     Le dernier roman de Robert Merle ayant comme sujet les femmes, il aurait fallu une femme pour en rendre compte, je dirais même : pour y répondre. Mais quelle femme ? Une mère de famille catholique et solidement aliénée, ou un membre de l'américain SCUM (Society for cutting up men), dont le Manifesto dit sans manière : « Les hommes sont des larves malfaisantes, lamentables accidents de la génétique qu'un massacre politique devra abolir... » ? 1
     Eh oui... Nous retomberions dans la même ornière, la même partialité, même si femme, on ne naît pas ainsi mais on le devient 2, même si être femme, c'est un « malheur », le même que celui d'être Juif, colonisé, prolétaire 3. Mais quand même : 5.000 ans de civilisation patriarcale, d'esclavage du foyer, de la bouffe, du vagin, des gosses, ça marque, ça crée des liens, une situation que des luttes récentes voudraient avec raison réversible.
     Cette réversibilité, Robert Merle l'instaure, comme par un coup de baguette magique : une maladie épidémique foudroyante, l'encéphalite 16, qui a des liens avec la structure mâle (comme l'hémophilie), et plus précisément avec la spermatogenèse ( les enfants impubères et les vieillards stériles sont donc épargnés), se déclare, frappe, ravage le monde ; la population masculine est dévastée, au propre (on crève) comme au figuré (pour survivre, les Ablationnistes se font castrer, chirurgicalement ou chimiquement) ; le pouvoir reste donc enfin, revient donc enfin, aux femmes...
     Mais quelles femmes ? Par un de ces hasardeux coups de théâtre comme on n'en voit qu'en politique-fiction, vient à la Présidence des États-Unis (où se déroule l'histoire contée), non pas un Noir mais une Blanche, et qui plus est membre de la fraction la plus dure du Women Lib. Que va-t-elle faire, cette sœurette aux tétons d'acier ? Profiter de la situation pour instaurer une sorte de fascisme féministe qui, selon les préceptes du SCUM, va tenter de débarrasser pour de bon la planète des mâles honnis, promouvoir la civilisation femelle, à base d'homosexualité et de parthénogenèse.
     On voit toutes les outrances que le postulat permet, toutes les attaques sournoises que ce champ libre offre au romancier. Que dirait elle de tout ça, la camarade-critique qui, à ma place, eût dû faire ce papier ? Ha ! comme je voudrais, ne fût-ce qu'un instant seulement, perdre ma barbe et mes... Mais je m'égare. Il faut bien faire ce qu'on peut avec ce qu'on est. Partant donc d'une situation de base relevant de la science-fiction, développant selon les artifices de la politique-fiction et de l'espionnage, l'auteur s'est, n'en doutons pas, prodigieusement défoulé. Je veux dire que, loin du sérieux dramatique qui avait présidé à l'élaboration d'Un animal doué de raison et de Malevil, Robert Merle a écrit là une comédie, ce qu'il indique bien par cette notation : « Après tout, l'absurde n'est pas forcément kafkaïen ; il peut aussi être comique. » (p. 188).
     De la comédie, il accapare d'abord le décor : un lieu unique et clos, Blueville, enceinte protégée où des savants hommes, femmes et « neutres » essayent de trouver un vaccin contre l'encéphalite 16 ; les acteurs : personnages survoltés et frustrés, à l'étroit dans une situation qui permet tous les échanges, tous les quiproquos, tous les affrontements ( « Non, ce qui me plonge dans un profond malaise, c'est le genre de grief retenu contre moi : un sourire, un regard, le contact d'une main, autant de crimes. Je ne m'habituerai jamais a cette contre-sexualité fanatique. » — p. 142) ; et l'absurdité de base de ce huis clos (fabriquer un remède qui ne sera pas employé parce que le Pouvoir veut en réalité la disparition de la gente masculine), que vient rompre in extremis un happy end attendu : le vaccin est fabriqué, les derniers mâles sont sauvés par la résistance clandestine des femmes « normales » qui pensent que tout de même, les hommes...
     Sur ce canevas. Robert Merle trouve maints prétextes d'être drôle avec férocité. Pas de doute, il sait y faire — notamment dans l'exploration des conséquences psychosociales de l'épidémie...
     Travail : « Dans les grandes firmes, le décès d'une grande partie des cols blancs n'a pas produit d'effets sensibles. » (p. 43).
     Famille : « ... avant même son initiation Mills, comme un certain nombre de ses concitoyens, avait troqué sa virilité contre des autos, des postes de télévision, et des congélateurs, puisque les charges que supposaient de telles dépenses l'amenaient à s'épuiser au travail et à n'être plus capable d'aimer. En somme, concluait-elle, si Mills n'avait pas hésité à se laisser châtrer, c'est qu'il l'était déjà. » (P. 54). 4
     Patrie : « Les effectifs des trois armes fondaient de jour en jour, et les généraux eux-mêmes mouraient deux fois plus vite que les civils — peut-être-, hasarda Anita, parce que, étant moins occupés, leur spermatogenèse était restée plus active. » (p. 173).
     Les réflexions abondent, qui dénotent un métier sûr et un esprit goguenard (« Les Eglises sont, en général, hostiles a la castration. Elles préfèrent conserver l'outil et en limiter l'usage. » p. 47) et si les convulsions politiques à l'échelon international sont traitées de manière quelque peu désinvolte (cf. notamment le rôle de la France qui, ayant à sa tête un Président Defromont plus caricatural que nature, et octogénaire donc épargné), c'est qu'une comédie doit rester une comédie, même si elle est étiquetée « politique-fiction ».
     D'ailleurs la politique-fiction, est-ce bien sérieux ? Non, bien sûr... Toutes ces histoires de Présidents assassinés qui changent la face du monde ( la mort d'un Président a-t-elle jamais changé quoi que ce fût ici-bas ?) ne sont que des historiettes pour faire frémir le gogo, tirées à la ligne et suspendues par de grosses ficelles. Spécialiste en la matière (dans une double page désormais historique du Monde — c'était en 1967 — Merle produisit la première étude pensée du genre...), l'auteur a voulu en domestiquer les archétypes sous le joug de l'humour, fût-il parfois gros comme la cuisse (témoin l'« après », avec renversement des « valeurs » actuelles : magazines de nus masculins (mais ça existe déjà), publicité s'appuyant sur le corps mâle, ouvrières des chantiers sifflant des rares hommes dans la rue, etc.), fût-il un rien sacrilège, comme cette réflexion d'un combattant d'un maquis hétéro : « C'est chouette ici : on baise et on se bat. » (P. 335).
     Oui, on peut, avec le romancier, savourer en toute innocence les infinies variations humoristiques qu'il nous détaille en 370 pages bien tassées.
     Mais... en toute innocence, vraiment ?, me chuchote à l'oreille mon double féminin, ma sœur de plume, ma moitié orange ? L'humour est-il innocent, parce que humour ? N'est-il pas curieux, et par là significatif, que Merle ait traité sérieusement des dauphins et de la fin du monde, mais ait préféré mouiller son stylo d'humour en abordant la femme, comme si le sujet était de ceux qui réclame « tout naturellement » la légèreté ?
     Il faudrait y regarder de plus près... Par exemple, regarder de plus près ce docteur Martinelli, héros du roman (et sans doute porte-parole du romancier), d'abord victime puis clé de l'histoire (puisque c'est lui qui découvre le vaccin), et sur qui se concentrent une demi-douzaine de destins féminins. Dans ce monde de femme, c'est bel et bien l'homme qui, par sa seule présence, son seul magnétisme sexuel, devient le centre d'intérêt, regagne en douce ce qu'il a perdu. C'est bien pratique de faire disparaître les petits copains, si soi-même on reste solide au poste : comme ça, on peut profiter de toutes les petites copines. Retournement subtil ! Qui n'a pas rêvé de posséder son harem, mes frères de sexe ? Eh bien, Merle nous l'accorde : sous prétexte de nous décrire la fin du patriarcat par suite de l'hécatombe des oppresseurs, l'auteur, par la bande (excusez...), nous fait jouir en traître de ce postulat historique en compagnie du docteur Martinelli qui, coq protégé, se voit en fin de compte doté de plusieurs femmes légitimes ayant abdiqué, par devoir social, toute jalousie, et se prépare sans déplaisir à en ensemencer quelques dizaines d'autres — toujours le devoir national, of course...
     Martinelli, personnage de papier, profite de la situation dans laquelle il est placé ; Robert Merle, romancier, profite de la situation qu'il a créée ; et nous lecteurs mâles, nous profitons du total en fins voyeurs que nous sommes.
     N'y a-t-il pas là comme un puissant relent de sexisme ? C'est sans doute dans la logique du récit, dirons certains. Mais c'est justement par le fait d'avoir suscité cette logique, de nous la faire accepter, de nous mettre l'eau à la bouche avec, que Robert Merle dévoile ses batteries secrètes. Il n'est pas du tout innocent qu'en maints passages, le lecteur s'identifie à ce Martinelli, tout gonflé (...'scusez) de voir qu'il est le point de mire d'un réseau de désirs féminins, il n'est pas du tout innocent que l'auteur en ait rajouté tant est plus sur le sujet (cf. la visite à Mme Hersingfors, où Martinelli se voit proposer par l'industrielle d'être son amant, puis fait l'amour dans les bois avec la milicienne qui le surveillait), pour le seul plaisir de se faire plaisir et de nous faire plaisir...
     Qu'en penses-tu, ma moitié orange ?
     Je pense que ce plaisir est suspect, qu'il émane de mâles vains et orgueilleux...
     Je pense que M. Robert Merle a un talent fou.
     Mais qu'il est un sacré phallocrate.


Notes :

1. Françoise d'Eaubonne. dans Le féminisme ou la mort (Pierre Horay).
2. Simone de Beauvoir.
3. Albert Memmi.
4. L'Ivan Illich de La convivialité ne renierait pas ce passage...

Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/2/1975
dans Fiction 254
Mise en ligne le : 1/12/2003


 
Base mise à jour le 9 septembre 2017.
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