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Il est difficile d'être un dieu

Arcadi STROUGATSKI & Boris STROUGATSKI

Titre original : Daliokaïa radouga / Trudno byt' bogom, 1964
Science Fiction  - Cycle : L'Univers du Midi  vol.

Traduction de Bernadette du CREST
DENOËL, coll. Présence du futur n° 161, 1er trimestre 1973
224 pages, catégorie / prix : nd, ISBN : néant

Couverture

    Quatrième de couverture    
  • Il est difficile d'être un intellectuel
     dans un pays où règne la violence
     et la tyrannie.
     Mais il est encore plus difficile d'être un dieu,
     c'est-à-dire le citoyen d'une planète
     hautement civilisée,
     qui cherche à faire progresser
     les pays fascistes et arriérés.

  • Mais quelle est donc cette planète idéale
     où les hommes sont bons et tout-puissants ?

     Paru en 1964 en U.R.S.S., ce passionnant roman de science-fiction a obtenu un immense succès auprès des intellectuels russes.

 
    Adaptations (cinéma, télévision, théâtre, radio, jeu vidéo, ...)   
Un Dieu rebelle , 1990, Peter Fleischmann
Hard to be a God , 2007, Burut Entertainment (Jeu Vidéo)
 
    Critiques des autres éditions ou de la série    
Edition DENOËL, Lunes d'Encre (2010)


     « Un des chefs-d'œuvre de la science-fiction. Un roman intemporel, au message universel » : à la lecture de cette quatrième de couverture, on se dit qu'encore une fois voici un éditeur prétentieux. Il est difficile d'être un Dieu se révèle néanmoins à la hauteur de ces louanges.
     Dans le royaume moyenâgeux d'Arkarnar, Don Roumata se fait passer pour un jeune aristocrate à la cour du roi. En réalité c'est un terrien, venu sur cette planète au nom de l'Institut d'histoire expérimentale, pour y observer ses habitants. Si ce rôle apparaît sans danger, il va vite poser un dilemme au héros. En effet, le royaume semble dès le départ sombrer vers un régime fascisant : la quatrième de couverture évoque ainsi l'inquisition espagnole, l'Allemagne d'Hitler ou encore le régime stalinien. Le sinistre don Reba y fait pourchasser par ses « Gris » les opposants et les intellectuels considérés comme ennemi du peuple (« un lettré n'est pas l'ennemi du roi [...] l'ennemi du roi c'est le lettré qui rêve, le lettré qui doute, le lettré qui ne croit pas » p.60). Roumata, éduqué sur une Terre pacifiée, devrait normalement n'être qu'un observateur passif. Cependant comment ne pas réagir devant tant de violence et de crimes dans cet univers en pleine déliquescence ?
     Voilà la question fondamentale de l'œuvre : que faire face à un génocide ? Arkadi et Boris Strougatski posent le problème de deux façons :
     Tout d'abord du point de vue de Roumata lui-même. Cet individu extérieur que les technologies terriennes rendent tout-puissant, à l'égal d'un « Dieu », a-t-il le droit d'agir contre la volonté d'un peuple ? En effet, si don Reba paraît avoir le soutien de la population, comment justifier l'intervention de l'observateur ? Au nom de la supériorité morale des terriens ? Pour leur apporter/imposer la « Démocratie » ? Au contraire, ne serait-ce pas alors considéré comme une invasion étrangère ?
     Les réponses ne sont bien sûr pas aussi claires et aisées qu'il n'y paraît. Chaque lecteur déterminera, selon ses opinions, la meilleure chose à faire. Parce qu'en effet, « il est difficile d'être un Dieu ».
     En parallèle, les auteurs évoquent le problème du soutien du peuple à un régime fasciste. Un régime politique aussi répressif et puissant soit-il ne peut se maintenir au pouvoir sans l'adhésion d'au moins une partie de la population. Ainsi, si le peuple se révoltait comme un seul homme, n'abattrait-il pas les murs ? Mais nous, que ferions-nous à leur place ? Et comment juger ces individus ? Là encore une réponse toute faite est impossible.
     Au-delà de ce questionnement, les auteurs font aussi une critique de leur société. Rappelons que ce livre a été publié en 1964 en URSS, au moment de l'arrivée au pouvoir du plus stalinien des successeurs du « petit père des peuples » : Brejnev. Même si les auteurs avancent la ressemblance avec le régime hitlérien et louent les systèmes socialistes, on sent que la critique de leur régime reste proche. Ce roman aurait très bien pu être considéré comme un pamphlet « anti-révolutionnaire ». On ne peut donc que saluer le courage des frères Strougatski pour avoir écrit et fait publier une telle œuvre en pleine dictature.
     Sur la forme, si on ne compte pas le peu d'importance d'une intrigue qui ne sert qu'à « justifier » le questionnement des auteurs, un autre défaut apparaît néanmoins à la lecture de l'ouvrage : l'absence de ressenti vis-à-vis des habitants de cette planète. Le choix de focaliser la narration sur le seul Roumata permet de s'approprier son dilemme et ses pensées mais du même coup le lecteur reste indifférent aux malheurs de la société. On ne s'intéresse au récit que pour analyser la portée de l'histoire, aussi les souffrances des individus ne semblent-elles pas réelles. Au contraire, un livre comme Chronique d'un rêve enclavé d'Ayerdhal arrive, sur une thématique relativement proche, à rendre l'histoire poignante grâce à la profondeur (certes parfois un peu caricaturale) de ses personnages. Ici ce n'est malheureusement pas le cas.
     Malgré cela, les frères Strougatski se servent efficacement de la science-fiction pour faire réfléchir leur lecteur et pour critiquer leur époque. Dans la même veine que les philosophes des Lumières, ils inventent une société lointaine pour mieux disséquer les nôtres. Voici donc un roman politique qui, plus de quarante ans après son écriture, reste toujours aussi actuel et dont la lecture demeure fortement conseillée.


Gaëtan DRIESSEN
Première parution : 16/3/2010
nooSFere


Edition DENOËL, Lunes d'Encre (2009)


     Pour le commun des mortels, bourgeois comme boutiquiers, nobles ou simples vilains, don Roumata d'Estor se présente comme le rejeton fortuné d'une vieille famille aristocrate liée à la dynastie impériale ; un fin de race qu'une indélicatesse avec le gouvernement a contraint à l'exil dans le royaume féodal d'Arkanar. Côtoyant au plus près la sphère du pouvoir, il fréquente les puissants, fraye avec la pègre et toise les Gris, cette milice paramilitaire vulgaire dont la seule raison d'exister semble être de servir les desseins de don Reba, principal ministre du royaume. Mais pour la civilisation pan-humaine qui s'étend outre-espace, Roumata n'est qu'un nom d'emprunt, un rôle de composition joué par un agent de l'Institut d'histoire expérimentale de la Terre.

     Depuis cinq années, Roumata endure avec fatalisme les mœurs barbares des autochtones et les complots de Cour. En interférant le moins possible, il observe les événements, car s'il est l'équivalent d'un dieu au regard des sujets de ce royaume, il ne doit surtout pas mettre à profit ses connaissances et ses capacités supérieures pour influencer trop ouvertement le déroulement de l'histoire, de peur de provoquer le chaos.

     Durant ce lustre, il s'est acquitté efficacement de sa tâche. Mais maintenant que les Gris persécutent les savants, les poètes et les artistes, les événements semblent sortir dangereusement du cadre des prévisions de l'Institut. A ses yeux, le doute n'est plus permis : le fascisme prend pied à Arkanar. Un péril beaucoup plus grand qu'une intervention directe de l'Institut. Sa conscience et son cœur lui dictent d'agir, quitte à susciter la réprobation de ses pairs.

     A la lecture de ce bref résumé, d'aucuns auront immédiatement fait la liaison avec le cycle de « la Culture » de Iain M. Banks, en particulier Inversion. Le parallèle s'impose à l'esprit tant le synopsis, les thématiques et l'atmosphère du roman des frères Strougatski sont ici proches de celles de l'écrivain britannique. Cependant, là où le second fait montre d'une ironie mordante, les premiers laissent libre cours à la noirceur teintée d'un fatalisme slave.

     Le roman s'aventure clairement dans le domaine de la réflexion politique et traite au moins deux thématiques : le totalitarisme et l'interventionnisme. Les références au fascisme, sous toutes ses manifestations historiques, sont empruntées directement à notre passé. Ainsi, nazisme et théocratie fournissent-ils les éléments constitutifs du climat de terreur qui prévaut tout au long du roman. Toutefois, il est aisé de relever également des allusions à peine voilées à l'histoire violente de la Russie.

     L'interventionnisme est aussi au cœur de l'intrigue des frères Strougatski. Empêtrés dans leurs principes moraux, et convaincus de la fiabilité de leur science historique, les membres de l'Institut refusent d'intervenir sur le cours naturel des événements à Arkanar. Leur inertie condamne Roumata à vivre dans sa chair et son esprit le cauchemar totalitaire. En écartant tout angélisme, les frères Strougatski présentent les avantages et les inconvénients du droit d'ingérence. Leur réponse apparaît radicalement pessimiste : ou ne rien faire ou recréer entièrement l'espèce humaine.

     Il est difficile d'être un dieu est enfin le portrait émouvant d'un individu n'arrivant pas à se résoudre à demeurer le simple spectateur du désastre qui s'offre à ses yeux. Qu'il est difficile de vivre l'Histoire lorsqu'elle bégaie...

     Au final, Il est difficile d'être un dieu est assurément un roman indispensable à lire, à la fois pour la teneur de son questionnement politique et éventuellement philosophique, mais également pour sa tonalité douloureusement mélancolique. A l'heure des guerres en Irak et en Afghanistan, la réflexion désabusée des frères Strougatski semble plus que jamais d'actualité. Maintenant, on est très impatient de lire les rééditions de Stalker et de L'Ile habitée, annoncées chez le même éditeur.

Laurent LELEU
Première parution : 1/10/2009
dans Bifrost 56
Mise en ligne le : 9/11/2010


 
Base mise à jour le 6 mai 2017.
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