Site clair (Changer
 
    Fiche livre     Connexion adhérent
Les Pionniers du chaos

Norman SPINRAD

Titre original : Agent of chaos, 1967
Première parution : USA : Belmont books, janvier 1967
Traduction de Michel PÉTRIS
Illustration de (non mentionné)

CHAMP LIBRE (Paris, France), coll. Chute libre n° 6
Dépôt légal : 2ème trimestre 1975, Achevé d'imprimer : 17 mars 1975
Première édition
Roman, 192 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : 2-85184-033-9
Format : 12,5 x 21,5 cm
Genre : Science-Fiction



Quatrième de couverture
Cinquante hommes allaient payer de leur vie
l'anéantissement de l'Hégémonie.
Mais le jeu en vaut la chandelle.
D'un seul coup l'Ordre se verrait décapité.
Au profit de la Ligue Démocratique ? Ou de
la Confrérie des Assassins ?
Qu'importe ! Ils sont tous
LES PIONNIERS DU CHAOS
Critiques
 
     L'Hégémonie combattue par deux oppositions, celle, molle et sclérosée de la Ligue Démocratique et celle, souterraine et beaucoup plus efficiente de la Confrérie des Assassins. Au-delà du petit jeu facile des analogies avec la situation française actuelle (Programme Commun et gauchistes), une éblouissante démonstration politique, sous-tendue par les axiomes originaux de Gregor Markowitz (qui est à Spinrad, dans la fiction, ce que Korzybski fut dans la réalité à van Vogt), développant la théorie du chaos considéré comme le seul modus social viable. Et vive l'anarchie ! ! Lointain descendant de Nous autres et 1984 (qu'on ne cessera jamais de citer), Les pionniers du chaos démarrait la série des « reprises en main » par Spinrad des vieux archétypes de la SF, repensés et théorisés avec une rare perspicacité idéologique : après viendront Le chaos final (démythification du space-opera) et Rêve de fer (démontage--ennuyeux — de l'heroic-fantasy). Mais dès ce premier essai, l'intelligence et la maîtrise de Spinrad éclatent.

Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire) (site web)
Première parution : 1/11/1975 dans Fiction 263
Mise en ligne le : 15/12/2014


 
     Scénario classique : à ma droite, l'Ordre - l'Hégémonie, système politique hyper-ordonné, planificateur (unifiant les désirs en standardisant les besoins), castrateur (réprimant tout ce qui déborde des stéréotypes), impérialiste (tendant à agrandir toujours son emprise sur d'autres territoires), dictatorial (sous les ordres d'un seul homme, le Coordinateur Hégémonique) et policier (Gardes formés à la bêtise brutale et à la servilité obstinée dès leur plus jeune âge).
     A ma gauche, l'Opposition - la Ligue Démocratique. Prolongement inconscient ( ?) de l'Hégémonie. Soupape de sécurité. Ne cherchant à détruire l'Ordre Hégémonique que pour en imposer un autre, aussi confus qu'utopique et inutile : « L'Hégémonie est une structure non naturelle hautement ordonnée, qui s'oppose à la nature fondamentalement chaotique de l'Univers. La Ligue Démocratique a tenté de combattre cet Ordre de manière ordonnée : tentative vouée à l'échec dans la mesure où l'Hégémonie était incomparablement plus ordonnée que la Ligue ; il vous était mathématiquement impossible d'obtenir assez d'Energie Sociale pour substituer votre Ordre au sien. En fait, par son action, la Ligue détournait une grande partie de l'hostilité diffuse existant au sein de l'Hégémonie..., et contribuait ainsi à renforcer l'Ordre qu'elle voulait abattre. »
     Hors de ce cercle « prévisible » (c'est-à-dire conforme aux normes du petit cinéma social où s'entrecroisent chair à scrutin et chair à explosifs), la Confrérie des Assassins - le Chaos. Son axe moteur : le hasard. Sa matrice : l'immortalité et l'infini de l'univers.
     « L'univers est fait sur le modèle de l'âme humaine, et l'analogie de chaque partie de l'univers avec l'ensemble est telle que la même idée se réfléchit constamment du tout dans chaque partie, et de chaque partie dans le tout. » (Schelling)
     Sur la trame de ce scénario évoluent des hommes, quelquefois écartelés et incertains (Boris Johnson, Norman Spinrad), d'autres fois stéréotypés et transparents (Jack Torrence, Gorov, Norman Spinrad). Des hommes dont les actes vont s'insérer dans une insupportable logique, bien plus machiavélique que cartésienne ; la logique du pouvoir cybernéticien. Bien que Spinrad ne prouve rien, il démontre avec efficacité, (en remplaçant néanmoins les mécanismes qu'il ne comprend pas - interférences - par des mouchards - espions politiques) les liens et les rouages du pouvoir ; pouvoir qui englobe indissolublement idéologie droitiste et gauchiste.
     N'OUBLIEZ PAS QUE VOUS AVEZ A FAIRE AVEC UN POUVOIR QUI POSSEDE LA TECHNIQUE ET LES MOYENS DE L'UTILISER. On ne sort pas du cercle aisément. Quiconque s'y risque doit absolument se défaire de tous les réflexes de l'idéologie dominante. Spinrad arrive à cette conclusion, pas moins et pas davantage. Pour cela, il se sert de divers exemples historiques :
     1) La bande à Baader : mythe prenant trop d'importance. Identification aux rebelles. Organisation minutieuse de l'arrestation - toute la presse était sur les lieux, TV, radios, etc. Ils seront arrêtés en petite culotte et l'un d'eux recevra même du plomb dans les fesses. Mythe ridiculisé, honte de l'identifié.
     2) Lod : victimes tuées au hasard. Terroristes suicidaires, éphémères. Peu de rattrapage par les médias, sinon par la calomnie. Violente réaction de l'ONU.
     Techniciens de l'entropie (désordre) sociale, la Confrérie des Assassins commencera donc par se défier des actions à « facteurs prévisibles » (manipulables/récupérables par l'Hégémonie) et ne cherchera qu'à augmenter le Chaos. Tout n'est pas encore si simple : « L'Ordre est l'ennemi du Chaos. Mais l'ennemi de l'Ordre est aussi l'ennemi du Chaos. » Ce qui signifie : Primo (en simpliste) - « Giscard, Marchais, Mitterrand, Krivine, Renouvin = Même combat ». Secundo (en clair) -  « Chaos n'est pas forcément égal à révolution si celle-ci n'est que le passage d'un ordre à un autre ».
     L'idéologie du Chaos n'est pas aisément assimilable, d'autant plus qu'elle va a contrario du courant dominant. Spinrad se méfie des fausses interprétations et parvient à les annihiler en introduisant dans son roman un certain nombre de personnages qui, malgré leur appartenance à la Confrérie, ne saisissent pas toujours les concepts éminemment pulsionnels du Chaos, ce qui se matérialise - soit par l'obéissance quasi religieuse à une « force » abstraite (Arkadi Dountov) - soit par l'approbation confuse et viscérale (Boris Johnson).
     A la question, la logique de la marchandise est-elle encore le fait de quelques hommes « possédants et exploiteurs » ou sévit-elle maintenant dans toutes les têtes ? MAIS QUI DEVONS-NOUS COMBATTRE A LA FIN ? Spinrad répond par le Chaos. Si ce monde marche à l'envers, nous devons le combattre en nous remettant sur nos pieds. L'entropie sociale, c'est le renversement de perspectives.
     Beaucoup de lecteurs ont été surpris, voire même indignés, de voir dans une interview de Spinrad cette phrase prononcée par l'auteur : « La lutte des classes n'existe plus. » En écrivant les « Pionniers du Chaos », Spinrad s'est expliqué sur cette affirmation. Combattre pour une égalité du pouvoir possessif, c'est souffler pour arrêter le vent. « L'Ordre instauré par l'Hégémonie a apporté la paix véritable, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité. Voyez-vous des gens qui meurent de faim ? Voyez - vous des fléaux ? Non ! La santé et la prospérité n'ont jamais été aussi universellement répandues. Il n'y a plus de pauvres. Ces mots n'ont plus qu'un sens historique... » Avez - vous votre voiture, votre chaîne HIFI, votre TV couleur, votre maison de campagne ? Si vous les possédiez déjà, le pouvoir serait obligé de renouveler trop rapidement les besoins afin de canaliser et de nourrir l'insatisfaction générale. Combattre pour l'augmentation des salaires, pour l'industrialisation du Tiers-Monde, pour l'indépendance d'une colonie, c'est se battre pour l'os que le pouvoir nous tend. Louchant sur le portrait de Staline, le capital maintient le prolétariat (extrait en quantité de sous-vie) entre ses cuisses par l'intermédiaire du cordon ombilico-cybernéticien ; la banalisation succède aux chambres à gaz, les humiliations aux fours crématoires, et chacun de s'ébahir devant la diversité des parfums de papier hygiénique.
     A califourchon entre l'idiosyncrasie sociale et la nécessité approuvée de l'interdépendance organique, le pouvoir chatouille le cul des curés et titille la verge des fouines de la contre-culture. La bouffonnerie léniniste du Soviet Suprême a accouché d'une superbe ventrée ! Nous assistons, entre le petit écran et les grèves syndicales, à la mue du Capital ; nous voyons apparaître sous la vieille peau du patronat la mine réjouie de l'autogestion. Des pets de Celma aux bêlements de Lanza Del Vasto, en passant par les lombrics de l'underground, l'Ordre bâtit sans relâche les nouvelles prisons sans barreaux, les prisons modèles au taux de suicides de plus en plus important. Les barrières sociales disparaissent sous les coups de « l'Avoir pour Tous ».
     Spinrad, s'il définit clairement les dispositifs pulsionnels de l'homme pour le Chaos, reste volontairement abstrait en ce qui concerne l'usage de l'entropie vécue, et c'est très bien ainsi. Une révolte devient idéologique (donc statique, figée, finie...) dès l'instant où elle commence à esquisser une éthique du bonheur. Si la Confrérie des Assassins se formait à notre époque, elle adopterait sûrement comme banalité de base : si tous les Partis ne sont pas contre nous, c'est que nous en favorisons un.
     Comme je suis en train d'écrire la critique d'un livre de S F, il me faut également parler, après tout cela, du point de vue littéraire ; c'est franchement mauvais. Je ne sais si la traduction est en cause, mais l'écriture du roman est pénible, lourde et souvent puérile : « S'avançant avec une nonchalance calculée qui contrastait avec la tension crispant ses traits rudes, mais non dépourvus de beauté, Johnson alla se mêler à la foule. » A ce genre de phrase pesante viennent se greffer d'incessantes erreurs de ponctuation. J'en frissonne encore.
     Cela dit, « Les pionniers du Chaos » sont un livre à lire en priorité. Peut-être un peu ardu à interpréter si l'on n'a pas parcouru auparavant Sade, Fourier, Vaneigem... mais l'action brute, à elle seule, vaut déjà qu'on s'y attarde.
     La vie restant l'infini trouble de l'homme à l'intérieur du Capital, le Chaos ne peut être une fièvre passagère que chaque lendemain absorbe. Toute la cruauté reste néanmoins à réinventer, la passion ludique est à ressaisir vivement.

Joël HOUSSIN
Première parution : 1/9/1975 dans Fiction 261
Mise en ligne le : 11/1/2015

retour en haut de page

Dans la nooSFere : 77971 livres, 89477 photos de couvertures, 73920 quatrièmes.
8688 critiques, 42390 intervenant·e·s, 1628 photographies, 3751 adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous contacter.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres et ne publions pas de textes.
Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2022. Tous droits réservés.