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La Chute dans le néant

Marc WERSINGER



Robert LAFFONT (Paris, France), coll. Ailleurs et demain - Classiques
Dépôt légal : 1er trimestre 1972, Achevé d'imprimer : 16 mars 1972
Réédition
Roman, 320 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant
Format : 13,5 x 21,5 cm
Genre : Science-Fiction



Quatrième de couverture
Dominant sa nervosité,
il commanda lentement
à son corps de s'accroître.
Le plancher lui parut s'abaisser,
pendant que le plafond se rapprochait.
Il voulut aller plus loin.
Tout à coup, la résistance céda.
Les digues étaient rompues.
Les molécules s'égaillèrent aux quatre vents.
La chambre était vide.
Il se retrouva ailleurs.
Sommaire
Afficher les différentes éditions des textes
1 - Gérard KLEIN, Ailleurs et demain : Classiques, pages 7 à 9, introduction
2 - Pierre VERSINS, Les Robinsons du néant, pages 11 à 21, préface
3 - Pierre VERSINS, Chrono-Bibliographie, pages 22 à 26, bibliographie
Critiques

Le volume s’ouvre, comme les autres « classiques » d’« Ailleurs et Demain », sur une introduction de Gérard Klein, laquelle est suivie d’une préface par Pierre Versins. Intitulée Les Robinsons du néant, celle-ci constitue en fait une esquisse historique du thème de l’« homme qui rétrécit » dans la littérature d’imagination scientifique. Elle s’accompagne d’une chrono-bibliographie dans laquelle on rencontre naturellement Un homme chez les microbes de Maurice Renard, les vieux classiques de Ray Cummings (The girl in the golden atom), le fameux Shrinking man de Richard Matheson, ainsi que des films et une bande dessinée (Luc Dradefer dans la pièce de monnaie). C’est là un survol intéressant de ce thème de l’homme dont la taille diminue et qui explore ainsi jusqu’au monde des particules subatomiques. Cependant, ce thème particulier n’apparaît qu’au dernier tiers du roman de Marc Wersinger.

Et d’abord qui est – ou qui était – Marc Wersinger ? Pierre Versins ne répond guère à une telle question, et le soussigné avoue de son côté son ignorance à ce sujet. Mais on découvre, dans la chrono-bibliographie, que cette Chute dans le néant parut d’abord en feuilleton de mars à mai 1947 dans Le Figaro, avant d’être publiée en volume au cours de la même année. Quelle qu’ait pu être, quelle que soit, la personnalité de son auteur, il s’agit d’un roman très intéressant, et il faut féliciter Gérard Klein de l’avoir fait rééditer.

Ainsi qu’il a été relevé plus haut, la chute dans le néant proprement dite, le rapetissement du protagoniste qui va lui permettre de pénétrer dans le monde de l’infiniment petit, ne débute qu’avec le dernier tiers du récit. Auparavant, celui-ci présente un homme aux prises avec une puissance insolite qu’il détient sans parvenir à la contrôler pleinement. C’est, si l’on veut, une variation sur le thème de l’apprenti sorcier combinée avec une histoire de pouvoir paraphysique.

Le personnage central du récit est Robert Mûrier, un ingénieur d’une trentaine d’années, qui se découvre un jour une faculté surprenante : celle de pouvoir réorganiser, dans l’espace, les atomes de son corps. Il commence par modifier les dimensions de ses mains et de ses pieds, les ramenant à la normale après ces essais. Il s’aperçoit ensuite qu’il peut disperser puis grouper ces atomes à sa guise, et traverser ainsi aisément les murs, ou bien léviter dans l’espace. Il semble bien que l’auteur ait envisagé ces pouvoirs comme résultant d’une mutation pure et simple, car Mûrier les découvre, dans la scène initiale du récit, en même temps qu’il se remémore des douleurs soudaines et inexplicables qui le tenaillaient depuis plusieurs jours.

Le roman raconte les découvertes successives de Mûrier, au fur et à mesure qu’il explore l’étendue de son étrange pouvoir. Il découvre ainsi qu’il est capable d’émettre de son corps des sortes d’ectoplasmes invisibles, qui lui permettent de déplacer des objets à distance, et il se lance alors dans une brillante carrière de magicien de music-hall, ce qui lui permet de tirer profit de ses dons. Mais le fait d’utiliser ces capacités extraordinaires, d’opérer des expériences de téléportation, entraîne littéralement une usure de son organisme : une fatigue de plus en plus forte l’assaille après ses numéros de music-hall, et il s’aperçoit également qu’il perd progressivement de son poids. Une partie de la matière constituant son organisme quitte définitivement celui-ci. En outre, elle échappe de plus en plus à son contrôle, de sorte que Mûrier est accompagné d’une sorte d’ectoplasme autonome, lequel sème le carnage autour de lui lorsque l’esprit de l’ingénieur se trouve dans un état d’excitation ou de fatigue anormale.

Cela dure jusqu’à ce que cette émanation meure, cessant de se manifester de façon définitive alors qu’elle se trouve séparée de Mûrier. Et c’est à ce moment-là que l’ex-magicien découvre qu’il a perdu de sa taille, qu’il est devenu un nain : la réalisation lui vient à la suite de l’apparence colossale des êtres et des objets qui l’entourent (dans le chapitre XXI du roman, Au pays des géants). Considérant qu’il présente un intérêt certain pour la science – en dépit des crimes dont il a été, malgré lui, responsable – Mûrier s’adresse à un de ses anciens professeurs, qui accepte de l’engager comme assistant dans l’institut scientifique dont il assume la direction. Et c’est au cours d’une expérience de physique, lors de laquelle Mûrier recourt instinctivement à son ancien pouvoir (dont il se méfie pourtant) pour remédier à une défaillance dans le circuit électrique d’un cyclotron, que l’ingénieur voit sa taille réduite d’un coup à celle d’un insecte, et qu’il tombe définitivement dans le néant. La succession des derniers chapitres du livre, au cours de laquelle Mûrier devient de plus en plus minuscule, possède une qualité fantasmagorique qui ne recourt guère à l’horreur. « Et l’âme de Robert Mûrier, libre enfin de toute entrave, s’éloigna doucement vers son destin » : ainsi s’achève l’ouvrage, après que l’auteur a suggéré les réalités nouvelles qui existent peut-être derrière les apparences inédites que le monde subatomique présente à son héros…

Le roman a-t-il été écrit en vue de cette chute finale, qui a été introduite dans le titre, ou ce thème du rapetissement est-il apparu à l’auteur alors qu’il avait déjà développé la première partie des aventures de son héros, celles qui se rattachent à son étrange pouvoir ? À la lecture de ces pages, on penche plutôt pour la seconde de ces hypothèses. D’une part à cause de l’importance relative des deux parties, et d’autre part parce que le rattachement de cette chute au reste du récit paraît assez artificielle. Mais cette légère discontinuité n’enlève rien au fait que chacune des parties possède, en elle-même, une excellente cohésion.

La première de ces parties est placée sous le thème de la découverte, de l’exploration empirique d’une faculté mystérieuse, par un homme qui devient alors un apprenti sorcier. Il n’y a guère de message moral dans ce déroulement des faits ; Mûrier est un honnête homme, et s’il accepte de monnayer son don sur la scène d’un music-hall, c’est avant tout parce qu’il espère parvenir ainsi à l’aisance matérielle qui lui permettra d’épouser la jeune fille qu’il aime. (Évidemment, les maniaques de l’engagement politique relèveront avec volupté la mentalité de petit-bourgeois qui est celle de Mûrier, et ils verront peut-être dans ses mésaventures une allégorie du capitalisme décadent aux prises avec des forces qu’il a maladroitement déclenchées et qui le dépassent. Mais soyons sérieux et contentons-nous de lire les lignes écrites par l’auteur, plutôt que celles que nous introduisons nous-mêmes entre les précédentes.) Toute cette partie de la narration est faite avec une sorte d’objectivité de mémorialiste, dans un style qui sent parfois l’effort journalistique mais qui convient au sujet. Et l’enchaînement des divers épisodes procède d’une vraisemblance logique, au lieu d’apparaître comme une série d’aventures dont le nombre est dicté par la simple dimension prévue pour le roman. Dans le dernier tiers du livre, en revanche, l’inquiétude du héros est communiquée au lecteur à travers des passages qui suggèrent l’inconnu métaphysique que Robert Mûrier côtoie peut-être dans la dernière phase de ses aventures.

Dans l’histoire de la science-fiction française, le nom de Marc Wersinger se doit de figurer, à cause de cette Chute dans le néant dont on applaudit la réédition. Même si l’auteur n’a écrit aucun autre ouvrage se rattachant au domaine, il a montré dans ces pages qu’il était capable d’explorer un thème scientifique (ou parascientifique, peu importe dans ce cas particulier) avec une lucidité et une invention également pénétrantes.

Demètre IOAKIMIDIS
Première parution : 1/9/1972 dans Fiction 225
Mise en ligne le : 1/3/2019

Critiques des autres éditions ou de la série
Edition L'ARBRE VENGEUR, L'Alambic (2011)

     Après avoir réédité entre autres Jacques Spitz, Henri Duvernois, David Keller, Régis Messac ou encore Alfred Louis Franklin, bref tout un pan de science-fiction à l'ancienne (fin du XIXe siècle/début du XXe), les éditions de l'Arbre Vengeur ressortent d'une bibliothèque qu'on imagine poussiéreuse un roman de Marc Wersinger, La Chute dans le néant. En effet, initialement publié au Pré aux Clercs en 1947, ce livre avait fait l'objet d'une réédition dans la collection « Ailleurs & Demain classiques » (rien que ça !) en 1972, et depuis... plus rien. Comment expliquer qu'il n'ait plus été réédité depuis presque quarante ans ? Certes, on sait très peu de choses sur l'auteur, dont il semble qu'il s'agisse du seul roman, mais c'est tout de même un mystère insoluble qui se pose au lecteur. Car il faut bien le reconnaître, ce roman est un petit bijou, un de ces livres qui n'ont pas vieilli, même si bien sûr la progression des connaissances scientifiques rendent son propos parfois peu crédible, et qui avait donc injustement disparu.

     Un jour, Robert Murier, jeune ingénieur, souffre d'un malaise en pleine rue. A son réveil, il s'aperçoit qu'il peut agrandir à volonté ses membres. De découverte en découverte, il apprend à se téléporter d'un endroit à l'autre — même s'il ne maîtrise pas toujours sa trajectoire — , puis à manipuler à distance des objets via des facultés de télékinésie. Par amour pour une femme, il entreprend alors une carrière rémunératrice de magicien. Mal lui prend d'utiliser son pouvoir à des fins aussi futiles : un hindou lui promet des lendemains qui déchantent, et en effet, ceux-ci ne tardent pas à survenir tandis qu'il commence à perdre l'emprise sur ses capacités hors du commun. Débute alors une lente descente aux enfers, parsemée de morts violentes, puis une diminution corporelle de Robert Murier qui le conduira vers le néant.

     A la lecture de La Chute dans le néant, on pense bien sûr à Herbert George Wells et son homme invisible, également doué d'un pouvoir étonnant, et qui finit par devenir l'ennemi public numéro un (même si le protagoniste de Wersinger subit plus qu'il ne provoque). On pense aussi forcément à Richard Matheson dans la dernière partie (L'Homme qui rétrécit étant postérieur au livre de Wersinger et, selon Pierre Versins, bien inférieur à celui-ci d'un point de vue conjectural), et à d'autres auteurs, tel Jacques Spitz. Mais ce roman trouve sans peine sa propre voix, un mélange original de sense of wonder initial, à mesure que Murier découvre et développe ses talents, d'horreur pure par la suite quand les morts se succèdent, et d'aventures échevelées enfin, quand s'amorce l'évolution physique. Emerveillement, puis déchéance, puis enfin acceptation par Murier de son statut de monstruosité : l'itinéraire s'impose doucement, naturellement au lecteur. Avec, en pierre angulaire, la faculté qu'a l'ingénieur d'analyser tout ce qui lui arrive ; aux sentiments que sa propre condition lui inspire font écho ses capacités de raisonnement jamais démenties, et le livre gagne alors en crédibilité. Certes, certains aspects de cette trajectoire humaine singulière peinent à convaincre (l'explication fournie quant à la faculté du protagoniste à continuer à réfléchir même quand sa masse cérébrale diminue drastiquement est pour le moins légère, de même que la longévité de ses sens), mais à part ces menus défauts, la description des événements et du décor — qui a grande importance compte tenu de ce qui arrive — est particulièrement réussie. Ajoutez à cela un style élégant qui n'a absolument pas vieilli, et vous comprendrez que cette réédition est une nouvelle réussite à mettre au crédit de l'Arbre vengeur, et l'absence de ce roman du paysage éditorial depuis près de quarante ans une aberration heureusement enfin réparée.

Bruno PARA (lui écrire)
Première parution : 1/4/2011
dans Bifrost 62
Mise en ligne le : 5/2/2013

Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes
Lorris Murail : Les Maîtres de la science-fiction (liste parue en 1993)

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