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La Guerre contre le Rull

Alfred Elton VAN VOGT

Titre original : The War Against the Rull, 1959

Traduction de B.R. BRUSS
Illustration de René BRANTONNE

FLEUVE NOIR / FLEUVE Éditions (Paris, France), coll. Anticipation n° 223
Dépôt légal : 2ème trimestre 1963
186 pages, catégorie / prix : FRS 2,50
ISBN : néant
Format : 11,5 x 18 cm  
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
Pas de texte sur la quatrième de couverture.
 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition J'AI LU, Science-Fiction (1959 - 1984, 1ère série) (1973)


     J'ai Lu poursuit son entreprise méthodique de réédition de l'œuvre de van Vogt, avec ces deux bons romans, parus le premier au « Rayon Fantastique » en 1961, le second au Fleuve Noir en 1963. Pour La guerre contre le Rull, c'est une nouvelle traduction intégrale due à Georges Gallet qui nous est offerte. Et à propos de J'ai Lu, avez-vous vu la campagne de publicité « personnalisée » lancée par cet éditeur pour sa série SF, avec messages signés du responsable de la sélection, Jacques Sadoul pour ne pas le nommer ? Ces textes, petits sommets de fatuité naïve et d'égomanie galopante, sont des morceaux d'anthologie à découper et à encadrer. Quand je pense qu'autrefois on accusait ce pauvre Klein d'être mégalomane ! Mais, a côté d'un cas pareil, c'est un vrai petit saint François d'Assise... (Allez, Sadoul, ne t'en fais pas : je parle de toi, c'est tout ce qui compte.)

Serge BERTRAND
Première parution : 1/8/1973
dans Fiction 236
Mise en ligne le : 28/10/2002


 

Edition J'AI LU, Science-Fiction (1959 - 1984, 1ère série) (1974)


 
     A mettre au bénéfice des initiatives de Jacques Sadoul, la réédition en collection de poche de La guerre contre le Rull de van Vogt, initialement publié au Fleuve Noir et jusqu'à présent inaccessible à tous ceux qui refusent le jeu ridicule des bouquinistes vendant leurs marchandises rares à des collectionneurs plus qu'aisés... Paru en 1959, ce texte supporte bien sa décennie et mérite qu'on s'y arrête un peu.
     Autant dire tout de suite que celui qui cherche quelques agréables heures de détente sera comblé par ce roman, space-opera tout à fait réussi que l'on a du mal à quitter en cours de lecture. Pour passer un bon moment, van Vogt fait très bien l'affaire... A condition pourtant de ne pas être trop maniaque et de se moquer des failles de l'intrigue et de sa composition trop hachée. Failles nombreuses : voyons quelques exemples et n'en parlons plus. Au début du livre, un Ezwal — monstre préhistorique intelligent d'une planète convoitée par les hommes — se donne pour mission de tuer le héros de l'histoire, Trevor Jamieson. L'animal, dans les épisodes de la jungle d'Eristan II, a maintes fois l'occasion de se débarrasser de l'humain minuscule et fragile. Il ne le fait pas, sous prétexte qu'un danger le menace et qu'il a besoin de l'aide de Jamieson pour s'en sortir. Or, ce danger n'est jamais précisé et l'auteur n'en reparle plus par la suite. Le début du roman tient donc à un fil ; c'est une convention à accepter : Jamieson ne doit pas être tué pour que l'histoire continue. Un autre exemple, à la fin du livre celui-là : le grand chef des Rulls vient spécialement sur le front et risque sa vie pour voir exactement ce que sont les hommes, parce qu'il avoue ne pas le savoir, pas plus que ses généraux... tandis que les espions Rulls sur la Terre emploient des ruses dignes d'un expert en psychologie humaine, et que les plus grands savants de ce peuple mettent au point des procédés pour « faire retomber le système nerveux de l'homme vers ses formes les plus primitives, ayant découvert le secret du désir de mort chez l'être humain » ! Les Rulls connaissent donc les couches les plus profondes de la personnalité humaine, et leur Chef Suprême ne sait pas ce qu'est un homme ! Comme cet épisode conclut le roman (les Terriens gagnent la guerre) et détermine sa fin heureuse, on voit que le sujet de La guerre contre le Rull est plutôt factice.
     Ce défaut est accentué par la construction même du roman, succession d'épisodes distincts sans grand rapport qui pourraient aisément être découpés en feuilletons indépendants. Cela vient, on le sait, de la méthode d'écriture de van Vogt (il rédige d'abord en 800 mots environ la scène essentielle de chaque chapitre) et explique le manque de souffle du roman. Van Vogt est concis et heurté plutôt que verbeux et fluvial. Accentué aussi parce que l'auteur réécrit, pour ses besoins du moment, des nouvelles antérieures. Ainsi, l'épisode de la planète Mira est un remake de la nouvelle publiée dans L'âge d'or de la SF 4e série (Fiction spécial 21) : La jungle de Mira, parue en 1949. On peut regretter d'ailleurs que ce n'ait pas été dit dans la présentation des textes de cette anthologie. Je vois en van Vogt un nouvelliste plutôt qu'un romancier : il a le souffle court.
     Mais ces défauts ne nous empêchent pas de « succomber » au côté mouvementé du roman, et ils n'ont pas grande importance à côté du magistral art descriptif de l'auteur. Parfaitement maître des tableaux successifs qu'il nous présente, il excelle, par exemple, dans les peintures animales — caractéristiques aussi de La faune de l'espace. Je pense ici au combat de l'Ezwal contre l'ours terrestre, à son réalisme et sa sauvagerie : « Avec lassitude, il (l'Ezwal) éventra encore. Cette fois, des masses entières d'organes vitaux furent complètement arrachées du corps de l'ours. Aucune fureur bestiale ne pouvait plus résister à une tellle dévastation. Dans une immense surprise stupide, l'ours s'effondra dans la neige. Enserrant toujours l'Ezwal, il vomit dans un râle une écume sanglante et mourut. » (p. 35). Nous sommes en plein dépaysement exotique à la Jack London. Le peu de souffle de van Vogt est épique ; mieux vaut, dans ce cas, la qualité que la quantité !
     Tout cela fait de La guerre contre le Rull un excellent roman vivant et vécu. Pourtant, il ne faudrait pas que, pris par l'histoire, on en oublie le contexte politique et sociologique. Car la structure sociale que décrit La guerre contre le Rull et les motivations de cette structure ne sont guère pour nous réjouir...
     L'un des thèmes majeurs de la morale du roman pourrait être ce que j'appellerais le « fonctionnalisme », c'est-à-dire l'absolue et nécessaire utilité de toutes choses — une civilisation humaine ne voyant êtres et choses qu'en fonction de ce qu'elle peut en retirer. Les êtres vivants sont des pions aux mains des Terriens : ainsi, l'enfant de Jamieson, à un moment, joue un rôle déterminant dans la guerre contre le Rull. Mais ce n'est pas lui qui agit, plutôt l'idéologie de la société qui l'a façonné. Il obéit à la fois à un conditionnement qui dure depuis sa petite enfance (l'éducation se fait par le Franc Jeu, « ensemble robotique complexe » — ce n'est pas éducation qu'il faudrait dire, mais endoctrinement) et à la fois aux adultes qui dirigent tous ses actes contre le Rull. L'enfant, dans cette société, n'est qu'un moyen — une marionnette — aux mains des adultes, et tout ce qui fait de l'enfance un paradis privilégié est bafoué par les hommes. On peut lire : « Depuis cinq ans il avait été entraîné en vue d'un moment comme celui-là » (c'est-à-dire à tuer des Rulls) (p. 231), ce qui revient à dire que son éducation militaire a commencé à l'âge de quatre ans... puisque Dex a neuf ans au moment de l'histoire ! Voilà déjà un aboutissement logique de la société fonctionnelle décrite par van Vogt : l'enfant-machine, obéissant comme un robot à ses supérieurs adultes et à son subconscient violé par l'endoctrinement des hommes, et l'Enfant-Militaire qui, à neuf ans, reçoit pour mission d'abattre à coups de pistolet plusieurs Rulls ayant pris la forme d'enfants humains (on imagine sans peine les troubles psychiques qui lui viendront à cause de cet acte). Une société fonctionnelle, donc, qui ressemble plus à la fourmilière chinoise sans visage, uniquement tournée vers la guerre, qu'à Summerhill. Dans le premier cas, l'enfant est un objet utile ; dans le second, c'est un être à part entière que l'on respecte et dont on veut développer harmonieusement toutes les facultés créatrices. Dans le premier cas, il tue ; dans le second, il construit. Voilà de quoi choisir sans peine !
     Les objets de cette société fonctionnelle ne sont pas seulement des hommes. Toutes les races extraterrestres rencontrées sont utilisées dans un but uniquement matériel. L'Ezwal est considéré comme une chose dont on va tirer profit contre les Rulls, car il a des dons télépathiques. On parle, à son propos, de « rôle utile ». Nous sommes en présence d'une société matérialiste, où l'être n'est qu'une chose, où les sentiments même sont réifiés. Petit détail significatif en passant : lorsque Mme Jamieson se fait du souci pour son enfant aux mains des Rulls, son mari a un éclair de génie : « Si tu sortais et que tu ailles faire un tour dans les magasins ? Comme cela tu penseras à autre chose pendant le reste de l'après-midi. Achète ce que tu voudras. (Il ne lui fixa pas de limite.) Pour toi. Et ne t'inquiète pas. » (p. 196) Dans cette société technocratique, la consommation est le bien suprême, la panacée.
     Cette même soif matérielle entraîne une nouvelle définition du vivant, par le concept de « service utile ». Cette vision matérialiste des êtres est très sensible à la fin du livre, lorsque l'auteur définit le Rull à l'aide d'un vocabulaire strictement technique : « Ce monde intérieur d'un système nerveux en quelque sorte désuni était comme une batterie déchargée, avec une vingtaine d'« instruments » organiques qui se déconnectaient un à un à mesure que le niveau d'énergie baissait. » (p. 279)
     Cet évident matérialisme pourrait bien être une transposition de la société américaine en pleine expansion, où le bien-être est déterminé par la possession toujours plus grande d'objets (terres, argent, actions boursières, esclaves). Van Vogt se fait chantre de cette civilisation où le spirituel est oublié, bref d'une société capitaliste.
     De là, une morale atroce dont l'auteur a pleinement conscience et qu'il tente de faire accepter comme modèle idéal. Au cours d'une conversation entre l'Ezwal et Jamieson, ce dernier se moque de l'animal parce qu'il n'a pas de nom propre, et il dit plus tard : « Car l'homme en conquérant l'espace découvrit des races dont les individus ne portaient pas de nom pour les identifier. De telles races ne pouvaient pas être civilisées » (p. 193).
     Ce qui revient à dire que, pour exister, tout doit être nommé ou étiqueté : la civilisation serait-elle un monde de robots où les individus sont fichés pour la vie et doivent jouer un rôle dans la farce sociale ? Il est permis d'en douter... Le capitalisme a toujours accordé beaucoup d'importance à l'idée de rôle (pour ce faire, il faut avoir un nom, mieux : un numéro, ça va venir si nous ne réagissons pas !), car il ne peut se perpétuer que de cette façon. Dernièrement, Gébé, dans L'an 01, a bien analysé ce fait : cessons de jouer notre rôle, échangeons nos noms chaque jour, refusons les étiquettes, et notre civilisation en sera bien ébranlée. C'est dire que le livre de van Vogt est d'actualité par les problèmes qu'il soulève (plus précisément, van Vogt ne soulève pas ces problèmes ; il n'a que des évidences... c'est au lecteur de se poser des questions !). Conséquences normales de cette structure sociale : un fascisme s'exprimant par exemple dans l'embrigadement forcé de la race Ezwal — on leur donne un nom en faisant passer un produit dans leur sang, c'est une vaccination comme une autre... Notons que ce fascisme s'en prend à une race qui n'est pas loin d'exprimer des idées franchement révolutionnaires : refus des machines et de la technique, refus du conformisme des étiquettes, au profit d'un anarchisme individualiste très stirnérien (p. 65). Cette optique contestataire repose sur la vie idyllique de leur planète d'origine, où ils appréciant le bonheur simple (mais essentiel) d'errer dans une nature vierge, d'avoir des contacts vrais avec leurs semblables, d'éviter guerre et pollutions.
     Le fonctionnalisme, thème majeur du livre, entraîne un autre leitmotiv, dont le titre du roman donne le ton : un militarisme à outrance. Car si l'homme est réduit à un rôle précis, il ne faut pas croire qu'il peut le choisir ! Ce serait trop beau ! Non, il n'a pas d'autre alternative que d'entrer dans la guerre. La civilisation vantée par van Vogt est avant tout militaire, au point que Jamieson peut dire des absurdités du style : « une race est civilisée dans la mesure où elle peut participer à la guerre ». Voilà donc l'idéal van vogtien de civilisation. Je me bats, donc je suis. Le rôle suprême, dans cette société, est celui du soldat ; les jeunes humains sont éduqués uniquement dans ce but : « Des années d'enseignement rendaient cette conduite automatique » (p. 206). Tout ce monde, famille, éducation, amour, est, je cite, « subordonné aux nécessités dévorantes de la guerre » (p. 160).
     Cette situation repose évidemment sur une réalité historique : l'époque troublée pendant laquelle van Vogt écrivait son livre. Jean Gattégno, dans La science-fiction « Que Sais-je ? » n° 1426, (voir critique dans notre n° 219), analyse bien le fait : « L'approche de la Seconde Guerre mondiale, c'est-à-dire d'abord la montée des fascismes, coïncide avec un changement de perspectives, qui est aussi un retour en arrière. Les mondes étrangers deviennent radicalement « autres » et inquiétants par leur altérité même. L'analyse politique et sociologique reprend le dessus, tandis que s'atténue le goût du pittoresque pour lui-même. (...) Les grands romans de van Vogt, en particulier, sont parmi ceux qui soulignent le mieux l'importance décisive des guerres ou des poursuites lancées contre telle ou telle race. » (p. 77)
     Au moment où la force de dissuasion est encore un leitmotiv gouvernemental on voit que La guerre contre le Rull ne peut manquer de nous intéresser. La situation, en dix ans, n'a guère changé ; tout au plus a-t-elle empiré. Le roman de van Vogt n'est plus de la science-fiction, mais bien plutôt une politique-fiction où nous retrouvons la mentalité de nos dirigeants et toutes ses séquelles : mort de la créativité, société bloquée, utilitarisme, endoctrinement,, espionnite, guerre froide, etc.
     Mais ce n'est pas tout. Derrière l'aventure de Jamieson, se profile une ombre encore moins sympathique : l'idéal de colonisation. Ce n'est pas assez de se défendre, il faut conquérir. Car ce roman permet à van Vogt (et à travers lui à la bonne conscience américaine) d'exprimer ses objectifs de conquistador. Dès le troisième chapitre, nous avons droit à un petit cours de science politique : « Si toutes les tentatives échouent, nous décidons du moyen le moins sanglant de prendre la place de leur gouvernement, et lorsque cela est accompli, nous entreprenons de réviser avec soin leur culture (sic !) pour n'en retirer que les éléments, généralement plus ou moins paranoïaques, qui s'opposent à une coopération avec d'autres races. » (p. 35) Sous des arguments bien machiavéliques (serait-il paranoïaque de défendre un pays menacé par des colons ?), nous avons là le schéma type de colonisation (pardon, de « coopération «  !) : on s'approprie des domaines étrangers en révisant leur culture (une forme de censure politique). C'est ce qu'ont fait les Espagnols quand ils ont débarqué aux Amériques chez les Incas, Aztèques et compagnie ; ce qu'ont fait aussi les barons du nord aux hérétiques de Montségur... Réviser dans ces cas-là est toujours synonyme d'éliminer. Schéma classique aussi que de dire : on colonise pour vous défendre contre certains dangers (ici, le prétexte est tout trouvé : les Rulls).
     Cette colonisation s'exprime dans le livre en des rapports de force particulièrement répugnants et racistes : voyez l'évidente supériorité de Jamieson face à l'Ezwal qui ne sait pas se servir des machines (p. 62). La colonisation est inséparable d'une domination culturelle. Les Blancs sont plus forts que les sauvages, les Terriens plus forts que les extraterrestres, Paris l'emporte de loin sur les culs-terreux occitans, etc.
     Dans cette optique de justification de la colonisation (là est le vrai sujet du roman, il faut le dire), van Vogt utilise des moyens franchement hypocrites. Pour qu'on apprécie mieux une invasion en douceur (« moyens les moins sanglants »), van Vogt choisit des exemples-limites de ce que pourrait être une colonisation vraiment sauvage : les Rulls. Eux, ils colonisent par le vide : « Là-bas vivaient des créatures étrangères qui avaient été engendrées par la Nature avant que l'ultime système nerveux fût parachevé. Tous ces êtres devaient être exterminés parce qu'ils étaient maintenant inutiles... » (p. 270). Les hommes sont plus humains, n'est-ce pas ! Alors ils ont le beau rôle : puisqu'on n'emploie pas de méthodes hitlériennes (ce qui reste encore à prouver !), on peut y aller, on a l'humanisme de notre côté. Cette justification me semble particulièrement répugnante. C'est van Vogt lisant Montaigne aux bons sauvages et en profitant pour se faire élire chef de village...
     Car tout cela se fait dans une incroyable atmosphère de bonne conscience, de certitude d'être dans le bon droit. Jamieson (et par là l'auteur lui-même) n'a aucun problème d'éthique, C'est le chevalier blanc contre la crasse sauvage, le sauveur intègre des peuples oubliés par le progrès (actuellement, en Amazonie, de nombreux Jamieson parcourent les forêts).
     Lorsque tout cela est bien enfoncé dans notre crâne, l'auteur peut jouer cartes sur table et décrire les rapports Terriens/extraterrestres : ce sont, sans ambiguïté aucune, des rapports de maître à esclave. Il suffit de se reporter à l'épisode du contact entre Jamieson et le Ploian : ce dernier est d'abord capturé et emmené hors de son environnement naturel au risque de sa vie ; on lui donne à manger une fois, mais avant le second repas on le menace : « Il n'aura plus de nourriture Jusqu'à ce qu'il consente à utiliser cet appareil de communication. » (p. 251). Enfin, on lui donne des ordres : « Si tu tiens à revoir ta planète natale, tu devras toujours faire ce que je te dis. » (p. 253). Voilà qui est clair ; il n'y a d'issue pour les races colonisées que dans l'obéissance totale. Nous sommes bien loin d'une coopération réciproque et d'une égalité des droits...
     Le dernier point intéressant de ce livre très important pour bien connaître le fond de la pensée de van Vogt, c'est une autre forme de colonisation encore plus grave : celle de la Nature. Par brèves notations successives (et non pas en donnant une vision globale, qui nous choquerait sans doute davantage), l'auteur décrit une société vraiment triste, complètement coupée du milieu naturel. Le plus drôle de l'histoire, c'est que van Vogt au tout début du livre fait faire à l'Ezwal une critique très vraie du monde humain. Il réfutera évidemment cette critique en consacrant à ses idées tout le reste du temps et de l'intrigue (composition parfaitement dialectique !). Mais lorsqu'on ne peut légitimement accepter les idées réactionnaires de l'auteur, il est naturel qu'on soit sensible aux propos de l'Ezwal, et qu'on l'approuve. « L'adaptation à un environnement difficile (...) est l'objectif logique de l'être supérieur. Les êtres humains ont créé ce qu'ils appellent une civilisation, qui est en fait une barrière matérielle entre eux et leur environnement. Cette barrière est si complexe et si peu maniable que son simple entretien occupe l'existence entière de la race. Individuellement, l'homme est un esclave frivole, sans s'en douter, qui passe sa vie dans une soumission totale à l'artificialité et meurt misérablement de quelque faiblesse de son corps ravagé de maladies. » (p. 11). Tout le mal actuel vient en effet de ce que l'homme n'est plus en accord avec le monde mais en constante lutta avec lui. Il ne s'y adapte pas mais tente de l'adapter à lui. Je vous renvoie à une interview d'Edgar Morin, donnée au Nouvel Observateur spécial écologie (juin-juillet 1972) : « C'est toute l'idéologie occidentale depuis Descartes, qui faisait l'homme sujet dans un monde d'objets, qu'il faut renverser. C'est l'idéologie de l'homme unité insulaire, monade close dans l'univers. (...) Le capitalisme et le marxisme ont continué à exalter « la victoire de l'homme sur la nature », comme si c'était l'exploit le plus épique que d'écrabouiller la nature. Cette idéologie des Cortès et des Pizarre de l'écosystème conduit en fait au suicide : la nature vaincue, c'est l'autodestruction de l'homme. (...) L'homme doit se considérer comme le berger des (...) êtres vivants — et non comme le Gengis Khan de la banlieue solaire. » Longue citation pour montrer que l'Ezwal a une juste vision critique moderne et n'est pas bien loin de l'an 01. Les hommes, au contraire, saccagent les planètes annexées ; voyez ce qu'ils font sur Mira : utilisation massive d'insecticides très puissants, nivellement de la forêt à coups de bulldozers, crêtes débarrassées de la plus grande partie de leur végétation. Exactement comme les Américains au Vietnam. Voyez aussi le monde que nous propose van Vogt, un monde où règne la machine — ceux qui ne le croient pas sont tarés, c'est ce que dit Jamieson de l'Ezwal refusant la technologie « Les Ezwals adultes étaient émotionnellement figés dans un comportement qui avait probablement mis des millions d'années à se fixer. Ils étaient ainsi pris dans un piège dont ils ne pourraient s'échapper sans aide. » (p. 64). Voilà qui fera plaisir aux O.S. et aux mineurs : c'est leur machine et elle seule qui en fait des êtres civilisés.
     A ce propos, il faut insister sur l'épisode de la Ville du Vaisseau (construction d'un gigantesque vaisseau spatial de guerre). Van Vogt prend plaisir, c'est très net, à nous promener dans un univers technologique total, seul horizon des habitants de cette Ville destinés à embarquer sur le Vaisseau. Nous côtoyons (avec horreur !) les centrales nucléaires colossales, les immenses boucliers de métaux, les rues en fer, les forces et les énergies « d'une suprême violence », etc. Et tout cela est accepté avec enthousiasme par van Vogt : « Sur ses quelque trois kilomètres de long se trouvaient concentrés des siècles de génie de la construction mécanique, une telle somme de connaissances spécialisées, de détails techniques, que les personnalités qui venaient le visiter contemplaient, abasourdis, les milliers et les milliers de mètres carrés de machines, de cadrans et instruments de chaque étage, et les éblouissantes rampes lumineuses déjà installées le long des murs des étages inférieurs. » (p. 222). L'absurdité va tellement loin chez van Vogt qu'il utilise des modes poétiques pour vanter l'univers de métal : la poésie de la nature devient poésie de la machine ; on ne peint plus les levers de soleil sur le Kilimandjaro, mais ses reflets sur les parois du Vaisseau... (p. 233). Un peu plus loin (p. 234), van Vogt parle d'« orgueil exalté ». C'est difficile de ne pas s'exciter devant de telles balivernes. Notons d'ailleurs que l'auteur aime particulièrement asservir les hommes à des vaisseaux géants : comme dans Pour une autre terre (Marabout), des hommes dépendront toute leur vie d'un vaisseau. L'homme appendice de la Machine, c'est l'aboutissement logique d'une somme d'idées réactionnaires et d'aberrations. La pollution, de même, est si bien acceptée par van Vogt qu'il fait ici du « bruit » l'élément éternel de la vie humaine (« Durant toutes ces années, le bruit avait été là dans sa chambre, avec le Franc Jeu, et dans la salle de séjour, qu'il essayât de parler ou fût silencieux, et dans la salle à manger, imprimant une sorte de rythme aux bruits que Papa, Maman et lui-même faisaient en mangeant. (...) La nuit, le bruit se glissait dans son lit, avec lui, et même quand il dormait de son plus profond sommeil, il pouvait le sentir résonner dans sa tête. Oui, c'était une chose familière... » (pp. 197-198). Mieux, il le fait entrer dans le processus normal de réduction des enfants : à la maturité, c'est un rite de partir à la découverte du « bruit », pour montrer que l'enfant devient un petit homme ! Acceptation totale d'une pollution entraînant à longue échéance la folie ou la mort. (Mais peut-être van Vogt habite-t-il un petit cottage campagnard ? Demandons en ce cas aux gens qui vivent près des aéroports ce qu'ils en pensent...) Je crois qu'à la limite il n'est pas trop gros de se demander si van Vogt n'est pas fou. Remarquez qu'il y a encore des quidams pour dire que l'énergie atomique n'est pas dangereuse, alors... !
     Voilà ce que cache ce très agréable roman d'aventures. Vous pouvez le lire et y prendre autant de plaisir que moi — mais il faut rester conscient du danger que représente cette sorte de SF en livre de poche : à forte dose (et van Vogt n'est pas le seul de son espèce), elle habitue le lecteur à la technologie galopante, elle tente de le persuader de la sécurité qu'il trouvera à se reposer sur elle. Bref, cette SF est empoisonnée, elle fait partie des médias au service du capitalisme ; c'est un excellent moyen d'intoxication.
     Prenez garde de ne pas vous endormir. Pour cela, regardez autour de vous les quotidiennes catastrophes écologiques. Ce sera un bon contrepoison (ce n'est pas la SF qui permet d'oublier le monde qui nous entoure, mais le monde quotidien qui nous défend du charme hypnotique de la SF : beau paradoxe)... jusqu'au jour où vous aurez envie de vivre vous aussi sur la planète des Ezwals. Si ces lignes ont servi à quelque chose, finalement van Vogt aura, malgré lui, aidé à la compréhension de l'an 01. C'est la meilleure blague à lui faire !
 

Bernard BLANC (lui écrire)
Première parution : 1/2/1974
dans Fiction 242
Mise en ligne le : 7/11/2015




 

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