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Matières grises

William HJORTSBERG

Titre original : Gray matters, 1971

Traduction de Guy ABADIA
Illustration de Jackie PATERNOSTER

LIVRE DE POCHE (Paris, France), coll. SF (2ème série, 1987-) n° 7156
Dépôt légal : avril 1993
192 pages
ISBN : 2-253-06360-6   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     Des rêves dans des cerveaux.
     Des cerveaux dans des boîtes.
     Des boîtes sur des étagères.
     En ce début du XXVe siècle, la plus grande partie de l'humanité attend sagement qu'il lui soit donné de retrouver une enveloppe charnelle.
     Mais cela ne fait pas l'affaire de Vera Mitlovic, folle de son corps bien qu'elle n'en ait plus.
     Avec la complicité d'Obu Itubi qui n'en a jamais eu parce qu'il est né dans une éprouvette, elle va faire passer le souffle de l'enfer sur le Paradis Terrestre. Après le fameux Fleuve de l' éternité de Philip José Farmer, voici une autre excursion ironique sur les terres de l'immortalité.

    Sommaire    
 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition Robert LAFFONT, Ailleurs et demain (1975)


 
     L'écologie aidant, la mode reflue peut-être, il y a eu des chefs-d'œuvre massifs comme Tous à Zanzibar et Dune, mais un livre court peut avoir aussi un impact très fort. A une condition (qui en fait n'est pas souvent réalisée) : la densité. Cette densité, on la trouve portée à un très haut degré dans le premier roman de William Hjortsberg, jeune auteur américain dont le nom évoque un dieu nordique ou un personnage d'héroic fantasy.
     Ni héroïsme ni fantaisie dans Matières grises. Quant à la densité, en voici un exemple : « Le scruteur voit : parois sans fin de métal gris ; sols en plastique encaustiqué ; trois Communicateurs De Hartzman aux sélecteurs de canaux clignotants, et l'extrémité antérieure d'une sous-section de banque mémorielle. Une douce clarté lavande émane du plafond alvéolé, première manifestation paisible du jour qui point » (p. 11). Ou encore (p. 109) : « Quarrels ne se plaint pas d'être un cérébromorphe. Son corps était vieux et fatigué. Il l'a laissé avec joie et ne l'a pas pleuré quand il a brûlé en même temps que le reste de l'Amérique du Nord lors de la Guerre de Trente Minutes. »
     Des rêves dans des cerveaux. Des cerveaux dans des boîtes. Des boîtes sur des étagères, dit la présentation de couverture. Ce pourrait être, au figuré et en raccourci, la vie de l'homme moyen du XXe siècle. Et, à coup sûr, William Hjortsberg y a pensé en écrivant son histoire. Nous sommes tous dans des boîtes (les génies et les autres), posés en désordre sur les étagères graisseuses de la société de classes et de consommation. Mais dans le roman, rien de plus réel, rien de plus concret : les boîtes sont des « habitacles crâniens », alignés sur les rayons d'un mystérieux Dépôt. Elles contiennent une bonne part de l'humanité du vingt-cinquième siècle. Le remède à la surpopulation est ainsi trouvé. Les cérébromorphes ont pris la place des bipèdes ambulants, vulgairement connus sous le nom d'hommes. Non pas toute la place. Make room ! Make room ! Combien de cérébromorphes à Zanzibar ? Il suffit de quelques décimètres carrés d'étagère pour chaque cerveau plongé dans une solution électrolytique et d'un petit bout de couloir pour toute cette paisible communauté.
     Bien sûr, la vie est un peu monotone au Dépôt. Les résidents s'occupent en priorité de leur avancement spirituel. La sagesse hindoue est de rigueur. Chaque cérébromorphe est guidé dans la marche vers l'Elévation par un cérébromorphe plus avancé qui est son Auditeur — en somme, un guru à moitié désincarné. Yoga sans postures... Chaque Auditeur conduit dix élèves sur le chemin de la conscience et de la compréhension. La hiérarchie est stricte et il n'existe pas moins de trois cent soixante échelons : un peu décourageant pour ceux du bas, comme nos héros : Skeets Kalbfleischer, Vera Mitlovic, Obu Itubi... Mais tous les espoirs sont permis. Car la réincarnation attend au bout du voyage les patients, les doués, ceux qui ne rêvent pas — comme Skeets — ne font pas la grève — comme Vera — ou n'ont pas, comme Obu Itubi, l'idée stupide — du moins pour un cerveau nageant dans la saumure — de filer à la surface avec un véhicule de service. La réincarnation, c'est le retour sur une planète à ciel ouvert, redevenue enfin le paradisiaque jardin qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être. Dans un corps sur mesure, de Tropique ou de Nordique, pour une existence de promeneur superbe, en complète harmonie avec la nature. Les lendemains qui chantent : un peu trop beau pour être vrai ?
     Skeets, le résident numéro un, n'en demande pas tant. Il se contenterait d'être cow-boy. « Son matricule est A-0001-M (637-05-9). Son nom était Danton Kalbfleischer, dit Skeets. Skeets est le plus ancien résident du Dépôt Il a douze ans, et il les aura toute sa vie » (p. 11). Son corps a été détruit dans un accident d'avion et un blocage affectif (ou quelque chose de ce genre) le maintient éternellement au seuil de l'adolescence. Le tout-puissant Contrôle central croit cependant avoir trouvé un moyen génial pour le faire avancer vers l'âge adulte. Ce moyen s'appelle Vera Mitlovic, une ex-star de cinéma à qui un long séjour dans la solution électrolytique n'a pas fait oublier ses talents amoureux. On va donc projeter Vera et Skeets ensemble dans une île déserte, malgré les risques techniques et psychologiques que comporte l'opération. L'astronaute Philippe Quarrels, Auditeur de Skeets, succédera à son élève entre les jambes de la douce Vera (Vera-au-foulard-noué...). L'aventure finira mal pour tout le monde. Comme quoi il vaut mieux être sage et attendre des jours meilleurs dans sa coquille, en rêvant, en méditant ou en dormant. Cela finira mal aussi pour Obu Itubi, sculpteur nigérien de la fin du XXIIe siècle, grand amateur d'insectes, dont les abeilles pourtant ne remplissaient plus tout à fait la vie. Obu profite de ses connaissances techniques exceptionnelles pour s'emparer d'un amco-pak — sorte de voiture-robot, assurant l'entretien des installations — et s'évade en faisant pas mal de dégâts autour de lui. C'est ainsi que le pauvre Skeets est grillé pour la deuxième fois. Qu'à cela ne tienne : on a ses bandes mémorielles et un troisième Skeets renaîtra sur commande ! Obu rejoint la surface, le pays des hommes vivants. Mais vivre avant son tour est un crime. Surtout pour les résidents du niveau 1. Il faut attendre la retraite, l'illumination ou n'importe quoi. Il faut toujours attendre quelque chose. Obu Itubi connaîtra cependant une incarnation anticipée avant d'être repris par le Contrôle central. « Nous pourrions vous condamner au purgatoire éternel rien qu'en appuyant sur un bouton, » lui dit son Auditeur. Suit un pensum moralisateur, mêlé d'un discours philosophique aussi fumeux que familier. « Le Système vous a fait subir un lavage de cerveau. Les machines vous ont volé plus que votre corps ; elles vous ont changé votre esprit aussi, » répond Obu (p. 174). Avec autant de lucidité que de courage. Quelle sera la punition ? Je crois que, de toute façon, Obu itubi ne regrettera pas d'être parti. Mais pour Skeets, ce ne sera pas encore la paix éternelle. Vera Mitlovic aura peut-être plus de chance...
     Fait notable, l'immortalité potentielle des cérébromorphes n'est pas une fin en soi. Au terme du conditionnement, ayant atteint l'Elevation, la sagesse ou la résignation, les résidents se voient donc rétablis dans une intégrité physique parfaite. Ils reçoivent des corps de haute qualité. Ils sont de nouveau des êtres humains complets — et mortels. Mais leur progrès spirituel leur permet d'accepter paisiblement et sans angoisse leur destinée naturelle. Oui ? C'est que la philosophie dont le Contrôle central les a gavés pendant leur séjour au Dépôt est fortement inspirée de l'hindouisme et de la doctrine du karma. La foi en la réincarnation fait partie de leur bagage. On peut considérer que ce « lavage de cerveau » ou plus simplement ce bourrage d'habitacle crânien infligé aux résidents n'a d'autre but que le développement et le raffermissement d'une croyance consolatrice. Est-ce une duperie ? Pas tout à fait. Du moins pour ceux qui parviennent au bout du cycle, car la vie à la surface est vraiment digne d'être vécue.
     On a parlé d'un « ton nouveau », à propos de La dentellière de Pascal Lainé. Le beau livre de William Hjortsberg rend lui aussi un son neuf : celui de la brièveté, de la sobriété — et du même coup celui de la puissance.
     Au point où nous en sommes — mais à quel point en sommes-nous exactement ? — le livre le plus écologique, c'est peut-être, en dernière analyse, le plus court (donc celui qui consomme le moins de papier !). William Hjortsberg nous donne à la fois une bonne leçon et un des meilleurs romans de science-fiction parus cette année.
 

Michel JEURY
Première parution : 1/3/1975
dans Fiction 255
Mise en ligne le : 1/5/2015




 
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