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La Forteresse de coton

Philippe CURVAL



GALLIMARD (Paris, France), coll. La Blanche
Dépôt légal : 2ème trimestre 1967, Achevé d'imprimer : mars 1967
Première édition
Roman, 216 pages, catégorie / prix : 11,70 F
ISBN : néant
Format : 12,3 x 18,5 cm
Genre : Imaginaire



Ressources externes sur cette œuvre : quarante-deux.org
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Quatrième de couverture
[texte des rabats de couverture]
 
     Sur une plage du Lido, Blaise Canahan, géologue, a un rendez-vous avec l'énigmatique Sarah, après sa rentrée d'une mission de dix mois en Turquie. Mais ce n'est que par le biais d'un retour en arrière dans le temps que nous découvrons qu'il l'avait rencontrée à Paris, aimée une nuit dans sa maison de Meudon, puis installée, pendant son absence dans un palais vénitien, sous la garde du mercenaire Grégoire Salvi. Et peu à peu, Sarah se révèle : elle exerce sur Blaise une sorte d'envoûtement érotique, lui invente une seconde personnalité qu'il accepte, celle de Julien Cholles, représentant en livres pornographiques. Elle lui impose aussi sa liaison avec Salvi. L'exaspération sensuelle de Blaise touche au paroxysme après le mystérieux accident dont Sarah est victime : tombée dans le Grand Canal, elle est blessée au ventre, transportée à l'hôpital où elle passe plusieurs mois parce que la plaie s'infecte et ne se referme pas.
     Mais cette blessure semble avoir atteint le jeune homme aussi : comment pourra-t-il guérir du mal nommé Sarah ? Comment va-t-il sortir de cette aventure où la réalité quotidienne et la folie se dissolvent dans une admirable lumière de poésie et de perversité ?
 
     Philippe Curval est né en 1929 à Paris. Après avoir exercé de nombreux métiers — aide-comptable, vendeur, photographe, céramiste, peintre en réfrigérateurs, en voitures, en bâtiments, en tableaux — il participe à un mouvement littéraire inconnu, celui qui réunit en 1953 les très rares auteurs français de science-fiction. Il s'occupe alors de l'unique librairie du genre, "La Balance'', publie ses premières nouvelles dans Fiction et fait partie du comité de rédaction du Petit Silence Illustré avec Jacques Sternberg. Il obtient le prix Jules Verne en 1963 pour Le Ressac de l'espace (Hachette).
Critiques

     Collaborateur de cette revue, dans laquelle il a publié ses nouvelles de S.F., auteur de deux romans parus dans le défunt « Rayon Fantastique » : Les fleurs de Vénus et Le ressac de l’espace, Philippe Curval restait silencieux depuis quelques années. Il opérait sans doute sa conversion à la littérature sans étiquette, puisqu’il nous propose aujourd’hui chez Gallimard cette Forteresse de coton – qui ne doit rien au Rempart de coton de Jean Mogin, créé par Hermantler en 1952.

     Grâce à l’héritage d’un oncle globe-trotter, Blaise Canehan vit à Meudon, d’où sa profession de géologue ne l’éloigne que par périodes. Il rencontre un jour Sarah Melville sur les quais de la Seine, et fait l’amour avec elle une heure plus tard. Mais il doit partir incessamment pour la Turquie, où il participe à des fouilles archéologiques. Ne pouvant emmener Sarah, il décide d’un compromis : elle vivra à Venise, dans un palais que possèdent des amis. Durant l’absence de Blaise, Sarah lui écrit des lettres où elle s’accuse d’infidélité. Canehan imagine alors de la faire chaperonner par un certain Grégoire Salvi, faux amant à louer. Le temps et l’éloignement entament cependant son amour pour elle : il deviendra à son retour Julien Cholle, changement de personnalité qui obtient la complicité de Sarah Voici Julien à Venise. Il rencontre de nouveau Sarah, qui se montre capricieuse et changeante. Elle est devenue réellement la maîtresse de son chaperon. Bien qu’il haïsse Grégoire, Julien se sert de lui pour vendre le « trésor du Capitaine », un coffre qui contient la description des principaux lupanars du monde, avec photos suggestives : un reliquat de la vie sexuelle mouvementée de l’oncle itinérant. Mais cette opération n’est qu’un prétexte.

     Au cours d’un jeu enfantin, Sarah tombe à l’eau et se blesse grièvement. Elle est sauvée par Salvi. Viennent alors des mois de convalescence où la plaie de Sarah tarde à se cicatriser. Julien-Blaise rencontre pendant ce temps une prostituée nommée Clarisse et finit par fuir la chambre où Sarah reste clouée. Il entra bientôt loin d’elle dans un état insolite où sa personnalité se dédouble par l’intermédiaire d’un décalage temporel. Forme de schizophrénie ? Aventure fantastique sur le thème du double ? Le lecteur appréciera :

     « Ainsi son monde perd peu à peu toute réalité ; les choses s’effacent comme sous l’effet d’une gomme. Il marche dans un escalier dont la matière s’effiloche. Peut-être s’évanouira-t-il un jour, avant qu’il ne meure. »

     À travers la simple affabulation d’une rencontre, c’est l’histoire d’un homme-enfant, pour équilibrer les mythes. On y retrouve les traits caractéristiques de l’auteur : nostalgie de l’enfance et goût de l’érotisme, langage sensorialiste et baroque. Mais ce livre marque un tournant sur les deux plans du style et de la pensée ; l’expression a considérablement progressé ; le thème de l’enfance est en plein remaniement quoique les rituels d’exorcisme restent nombreux ; l’érotisme omniprésent se scinde en deux (mais il est à noter qu’à la fin du récit le trésor du Capitaine n’est toujours pas vendu).

     À la faveur de ces remises en question, on assiste à la naissance d’un véritable écrivain. Bien sûr, il reste dans le style des scories discutables comme : « il but sa bouche »… et quelques autres locutions qui appartiennent à Max du Veuzit. Il reste aussi dans certaines phrases ces volutes bizarres qu’on admet chez Huysmans, mais que notre époque a rangées dans l’armoire symboliste. Encore est-il malaisé de sortir du baroque et de la sophistication dans le langage, quand on présente un monde aussi contourné que celui de Blaise Canehan : automobile Voisin qui transporte un mannequin nommé Jérôme, cheminée ornée de défenses d’éléphant, orgue à alcool, galère de béton dans le parc, portail en forme de tesson de bouteille…

     En revanche s’affirme un sens très sûr de la description, avec une étonnante puissance d’évocation. Les ambiances se matérialisent parfois comme si l’on pénétrait à l’intérieur du livre. Cela tient à l’accumulation des notations sensorielles : la vision d’abord, celle d’un peintre qui s’attache aux formes précises et floues, aux couleurs opposées ou fondues, aux diverses matières. Mais les sons, les odeurs, les sensations gustatives, le toucher, tout concourt à induire chez le lecteur l’atmosphère mentale du personnage dans son cadre. Mieux encore, une sensibilité à rieur de peau s’invente une poésie du « parallèle » où l’alcool fait tache d’huile : « Je t’écrirai poste restante, disaient les plages et les falaises, ce sont les rendez-vous des amours débutantes »… Cela se mêle en un kaléidoscope multicolore pour voyeur, où la description du présent tombe soudain sur un flashback dont rien ne la distingue, sur des monologues intérieurs coupés d’émersions ruisselantes, sur des bulles d’humour qui crèvent au vent : « Il s’était souvent interrogé au sujet de ces femmes âgées qui entraient le soir dans les restaurants et les cafés de Venise, et qui semblaient connues ; puis il s’était fait le portrait d’une sorte de racket organisé par un gang de septuagénaires, qui extorquait chaque soir une partie des fonds recueillis par les tenanciers »… Mais que Blaise prenne garde aux assimilations hâtives : on pourrait croire qu’il confond le quartz avec le verre au plomb…

     Le début de l’histoire a déjà quelque chose d’oblique, où la rencontre sonne vrai malgré son insertion dans un conte improbable. L’ambiguïté, la dissonance, le réel vu à travers un prisme donnent à la suite du récit un ton où le souvenir le dispute au rêve. Lorsque le rococo prend une allure inquiétante, on pense à Max Ophuls. Quand la comédie enfantine se transforme en tragédie, l’ombre de Jean Cocteau se profile : « Ce corps blanc, pâle, évanoui qu’il tenait dans ses bras, ce glissement lent au sein du canal, ces palais dont les contours demeuraient nets malgré la légère brume de chaleur, sa vie même qui s’écoulait avec le flux vers les îles et la haute mer n’étaient plus qu’apparence, décor, simulacre : l’exact reflet de l’existence imaginaire qu’il avait accepté d’assumer depuis plusieurs mois déjà… » Ainsi Curval prend-il la réalité à bras-le-cœur pour en exprimer la sève : phrases fluides et longues, feuillues et légères, plus que martèlements sonores. Encore une fois, il s’agit d’un post-symboliste.

     Mais voici le drame du jeu qui devient règle, où une existence en relief doit succéder aux ombres chinoises. Sarah, la vagabonde mythomane, prend forme et consistance sous la lumière de l’amour ; l’exil de Blaise nourrit à la fois sa désertion et son esclavage, la blessure qui ne guérit pas la maintient à la crête d’une lame au déferlement sans cesse différé. D’épreuve en épreuve se forge une autre Sarah enfin capable de vivre sans mensonge. Grégoire Salvi restera lui-même, un amant mercenaire promis au rôle de doublure, un spectateur payé pour monter sur la scène. Clarisse la putain ne sert que d’exutoire aux exigences de Blaise, elle sera battue et abandonnée sans remords. Tous deux auront pourtant servi de catalyseurs dans cette alchimie du couple. Quant à Blaise Canehan (un nom qui fleure la Terre Promise), un artifice volontaire préfigurait son dédoublement : devenu Julien Cholle, il fera face à l’amour qui a poussé en lui. Mais Julien Cholle sera un autre, et Canehan rejeté dans un monde de limbes deviendra ce double schizoïde qui voit agir un second lui-même. Scission comme si l’adolescence égoïste était un vêtement qu’on ôte. Cependant, le projecteur se focalise sur le vêtement, banni dans un temps parallèle à celui du corps. L’adulte est décrit comme réalité hors d’atteinte, cependant que l’enfant existe toujours seul, en perdant sa réalité palpable. Sous un autre angle, on pense à la situation de Maître Pernath, dans Le Golem de Meyrinck.

     La forteresse de coton, c’est l’histoire d’une lutte pour accéder à la plénitude, à la réalisation personnelle, au sens des responsabilités par la passion rédemptrice. La fin de cette lutte n’est ni un triomphe ni un échec, à moins que ce ne soit les deux : la chrysalide continue de vivre en regardant le papillon qu’elle a fait naître. On sait qu’elle mourra dans la prison de son temps parallèle, mais c’est elle qui semble compter. Le prochain roman de Philippe Curval suivra-t-il le papillon ?

     Qu’on permette au comptable de cette envolée une opinion personnelle : la passion ne sauve pas. Elle enterre. Sauf peut-être quand il s’agit de celle qui vous lie à la S.F. et au fantastique. Avec les armes que Philippe Curval est en train de commander en haut lieu, souhaitons qu’il revienne à ses premières amours.

André RUELLAN
Première parution : 1/6/1967 dans Fiction 163
Mise en ligne le : 20/11/2022

Critiques des autres éditions ou de la série
Edition GALLIMARD, Folio SF (2006)

     La Venise qu'a choisi Philippe Curval pour faire se rencontrer Biaise et Sarah, a quelque chose du jardin d'Eden, perdu depuis la nuit des temps. Dans ce dédale entre terre, ciel et mer, un chaos primordial peuplé de reflets et de mensonges attend de redonner naissance à une nouvelle humanité. Une nouvelle alliance, dans un nouveau paradis terrestre dont nul ne chassera le couple élu, prisonnier volontaire d'un éternel présent. Cette œuvre réclame son lot de magie, de rituels et de sacrifices. Une lente alchimie où la matière des souvenirs est triturée jusqu'à l'épuisement, avant d'être livrée à la cuisson du soleil vénitien et au lavage des eaux lagunaires. Une purification où les ivresses sont menées jusqu'au dégoût.

     Cette purgation du réel, Biaise Canehan (Canaan, la terre promise ?) l'accepte comme on accepte de traverser le désert pour une terre promise, une chair promise, vers cette inaccessible Sarah qu'il aime (Sara, la femme d'Abraham, considérée comme la mère du peuple d'Israël ?). Pour quitter quel enfer ? Celui qu'il tente de dissimuler avec une fausse identité, sous le nom de Julien Cholle (Le Shéol, l'enfer ?).

     Mais, à l'instar de Moïse, Biaise ne verra pas le pays rêvé, cette singulière réalité obtenue au cœur de l'athanor de son imaginaire, ce pur objet mythique, insaisissable, qui s'échappe au moment même où il vient au monde.

     À l'origine, Dieu créa le ciel et la terre puis sépara les eaux. Dans l'espace et le temps, au cœur du tohu-bohu, émergea une pure réalité, le jardin d'Eden. La bible dit ensuite que Dieu prit plaisir à contempler sa création... La lecture de La forteresse de coton m'oblige à penser que cela ne dura qu'un instant très court et que Dieu comprit alors que cette réalité lui demeurerait inaccessible jusqu'à la fin des temps.

Jonas LENN
Première parution : 1/4/2006
dans Galaxies 39
Mise en ligne le : 9/2/2009


Edition DENOËL, Présence du futur (1979)

     Est-ce une localité à nulle autre pareille et que l'auteur décrit avec une sourde passion ? Est-ce un style élégant issu des remugles du XIXe siècle ciselant patiemment des lambeaux de cauchemars ? Est-ce plutôt la lente désagrégation d'un corps ou d'un esprit obsédé par l'amour qui rendent la Forteresse de coton si attachante à investir, si extatique parfois qu'on se surprend à relire des phrases, si perfide que l'on se trouve, en fin de compte, vouloir aimer charnellement Sarah ?
     Il est certain que Philippe Curval a réalisé avec ce roman une oeuvre inquiète et effrénée qui laisse sourdre l'insolite de la précision même des détails réalistes et d'une sorte de désespoir à fixer des moments de vie, à la façon d'un peintre s'évertuant à immortaliser une brume fugitive ou une aurore.
     Le cinéphile ne manquera pas de rapprocher quelques séquences d'oeuvres comme Vacances à Venise, mais il ne pourra pas non plus ne pas s'inquiéter parfois de la façon dont un Ne vous retournez pas paraît s'être « inspiré » de cette Forteresse. C'est en tous cas à un beau voyage dans la cité des doges que Philippe Curval convie son lecteur par bandes arrachées au contexte passionnel, à moins que ce ne soit l'inverse. Jusqu'au dénouement aussi inattendu que prévisible par la logique des attractions lentement mises en place.
     Et tant pis si le milieu social est un reflet de sociétés alambiquées où il n'est pas besoin de travailler pour vivre. L'esthétisme, le décor, la folie peut-être, interdisaient tout autres préoccupations qu'oniriques. Un peu comme dans ces romans libertins où il ne pouvait y avoir de place pour autre chose que les jeux dangereux d'amours exacerbées.

Jean-Pierre FONTANA (site web)
Première parution : 1/11/1979
Alerte 5
Mise en ligne le : 15/3/2002

Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes
Francis Berthelot : Bibliothèque de l'Entre-Mondes (liste parue en 2005)

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