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Mordred

Justine NIOGRET



Illustration de Isabelle JOVANOVIC

MNÉMOS (Saint Laurent d'Oingt, France), coll. Dédales n° (35)
Dépôt légal : août 2013, Achevé d'imprimer : juillet 2013
168 pages, catégorie / prix : 17 €
ISBN : 978-2-35408-159-1
Format : 15,0 x 21,0 cm  
Genre : Fantasy



    Quatrième de couverture    
« Oyez la sinistre et triste histoire
de Mordred, le chevalier renégat. » 
 
     La légende veut que Mordred, fruit des amours incestueuses d’Arthur et de sa sœur Morgause, soit un traître, un fou, un assassin. Mais ce que l’on appelle trahison ne serait-il pas un sacrifice ?
     Alité après une terrible blessure reçue lors d’une joute, Mordred rêve nuit après nuit pour échapper à la douleur. Il rêve de la douceur de son enfance enfuie, du fracas de ses premiers combats, de sa solitude au sein des chevaliers. Et de ses nombreuses heures passées auprès d’Arthur, du difficile apprentissage de son métier des armes et de l’amour filial. Jusqu’à ce que le guérisseur parvienne à le soigner de ses maux, et qu’il puisse enfin accomplir son destin.
 
     Dans sa langue forgée aux fers des batailles et polie aux songes, Justine Niogret livre un récit initiatique à la fois pudique et violent. Saluée par la critique comme l’une des voix les plus originales de la fantasy française, elle a obtenu de nombreux prix littéraires (Grand Prix de l’Imaginaire, Prix des Imaginales, Prix européen des Utopiales) pour Chien du Heaume et Mordre le bouclier.
 
     Avec Mordred, Justine Niogret réussit de nouveau le tour de force d’emporter les lecteurs dans une épopée tout à la fois sombre et intime, poétique et teintée de nostalgie.
 
    Critiques    

            Très grièvement blessé, en quelque sorte crucifié à son lit de douleur, le jeune chevalier Mordred se souvient de son enfance, d’un sein dévoilé, de sa première bataille, de sa mère Morgause, de l’Aspic et de son oncle, Arthur.

            Cela pourrait être le résumé du début, mais non, c’est bien le résumé du quatrième roman adulte de Justine Niogret (l’éditeur allant encore plus loin, puisqu’il raconte la fin en quatrième de couverture). Mordred par Niogret s’impose très vite comme un anti-Excalibur (John Boorman / Rospo Pallenberg – 1981). Toute la matière de Bretagne y est raclée jusqu’à l’os. Quant à la fin du paganisme et l’ascension du dieu unique, il n’en reste quasiment rien, une allusion ici ou là. Pareil pour la dimension (anti-)chrétienne du personnage de Mordred, traitée de façon oblique, avec forces allusions. Certes, l’auteur le surnomme Armageddon, mais pour mieux nier cette facette du héros qui ne semble pas l’intéresser.

            L’Antigone de Jean Anouilh, en guerre contre son oncle Créon (Pétain, à peine grimé), fumait des cigarettes ; le Mordred de Justine Niogret (trop désireux d’exister aux yeux de son oncle/père Arthur) lit des romans… Un anachronisme qui montre bien quel est le projet du livre : une exploration brutale, car dans l’agonie, des pires tourments de l’amour filial. Un sujet de littérature générale ? Oui, car en fin de compte l’auteur s’est débarrassé de toute la quincaillerie fantasy et n’en garde qu’une brume presque inutile. Chapitres relevant ni plus ni moins de la poésie en prose, d’autres faisant preuve d’une maîtrise littéraire peu commune (le prologue, la première bataille), ce Mordred chasse ses lecteurs sur les terres de Céline Minard (Bastard Battle), de John Gardner (Grendel), et de Pierre Pelot (C’est ainsi que les hommes vivent). On regrettera juste quelques phrases malheureuses, et une poignée de lourdes redites qui empêchent ce passionnant tour de force d’accéder au statut de chef-d’œuvre.

 

            Complet changement d’univers et d’époque avec Cœurs de rouille : Saxe, un jeune ouvrier travaillant sur les golems, et Dresde, une automate qui n’a connu que la richesse jusqu’à ce que son maître l’abandonne, s’associent pour quitter la cité. Bientôt un golem se lance à leurs trousses : Pue-la-Viande.

            Cœurs de rouille est un roman qui laisse sans cesse dans l’expectative (même si on occulte sa forte ressemblance avec The Alchemy of Stone d’Ekaterina Sedia). D’abord par son positionnement en collection jeunesse ; on ne voit pas bien ce qu’il y aurait dans cet ouvrage – obscur, glauque, allusif, complexe – pour de jeunes lecteurs. Ensuite, par sa narration : tortueuse (volontairement ?), confuse. Et pour finir, ni Dresde ni Saxe ne sont attachants, en tout cas moins que Pue-La-Viande, leur traqueur, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Cœurs de rouille est une road-story dans les viscères hantés d’une cité steampunk, un livre qui ne permet pas à ses lecteurs de s’identifier à ses protagonistes, ce qui est pourtant le moteur central de la littérature jeunesse. Ce qui s’imposait comme des qualités dans Mordred – le ressassement permanent, un style puissant plein d’allusions, des descriptions très vite avortées – devient ici un frein à la lecture.

            Malgré de beaux passages (dans le musée abandonné, notamment), de fines métaphores et de puissantes idées, Cœurs de rouille ne convainc pas : ses péripéties semblent forcées, ses décors ne se déploient jamais, ses enjeux restent trop obscurs. Voilà un diamant brut à la logique floue qui n’a pas été taillé, dont les lignes de forces n’ont pas été dégagées, un roman au style inadapté… et à son propos, et à la collection qui lui fait écrin.

            Avec ces deux sorties concomitantes, Mordred / Coeurs de rouille, Justine Niogret continue de s’imposer comme un auteur terriblement attachant, mais tout autant inégal, avec une voix propre qui, pour le moment, ne s’est exprimée pleinement que dans le registre médiéval/historique.


Thomas DAY
Première parution : 1/1/2014 dans Bifrost 73
Mise en ligne le : 21/4/2019


 
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