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Les Résidents

Maurice G. DANTEC




ACTES SUD , coll. Babel Noir
Dépôt légal : janvier 2016
692 pages, catégorie / prix : 11,70 €  



 
    Critiques    

Tout Dantec condensé en un seul roman passionnant

Trois personnages hors normes et aux destinées déjà marquées par le sang versé sont en route vers Trinity-Station, un centre d'expérimentation ultra-secret où va se jouer rien moins que l'avenir de l'humanité. Sharon, une jeune américaine autrefois victime d'un viol collectif, et qui à présent essaime les cadavres  le long de sa route. Novak, immigré serbe qui s'est rendu coupable d'une tuerie de masse dans son lycée canadien. Venus, qui, enlevée et séquestrée par son père a subi quinze années durant les pires sévices sexuels. Ils seront briefés et encadrés par des barbouzes expérimentés aux CV nytroglycérinés. Ça, c'est le pitch de base, celui qui va attirer les amateurs de Dantec, du moins ceux qui ne l'ont pas abandonné en route depuis quelques années, et je fais partie de ces fidèles. Derrière cette vitrine alléchante, qu'y a-t-il exactement ?

Même si cet épais roman est constitué de trois livres, mon ressenti est qu'il y a deux grandes parties dans Les Résidents. Dans la première (livre 1), l'auteur revient avec bonheur à ce qu'il sait faire de mieux, se débarrassant de toutes les circonvolutions métaphysiques et de tous les excès linguistiques de ses opus précédents. Des trois héros maudits, Venus Vanderberg est celle sur laquelle Dantec s'attarde – et s'attache ?... et s'acharne ! – le plus, revenant au cours d'un long flashback sur ses années de souffrance. On passera ici sur les “détails” des sévices qu'elle subit, mais rien n'est épargné à la petite “Stardoll”. Et à ceux qui taxeraient l'auteur de complaisance, disons que si l'on veut terrasser la bête, il faut d'abord la regarder dans les yeux. Plongeant dans les abymes, Dantec est littéralement de retour aux “Racines du mal” dans cette partie qui atteint en qualité et en intensité les sommets de ses meilleures oeuvres.

Au-délà de cette éprouvante expérience, l'intérêt de cet arc consacré à Venus est la façon dont l'auteur nous fait comprendre que la victime, par delà l'apparente soumission à ses bourreaux, élabore toute une stratégie de survie et de (re)construction : mission survie d'abord, en se dédoublant en un corps truqué/corps miroir (allusion revendiquée à Philip K. Dick) qui lui permet de se détacher des horreurs qu'elle subit ; mission formation ensuite, Venus arrive malgré tout à se cultiver, à décrypter et déjouer le vaste monde simulacre même si les informations lui sont interdites : mission évasion/vengeance enfin, en entretenant comme une arme de combat le corps-machine que son père et ses complices porcs profanent (on pense à La Femme automate de Bacigalupi) et exhibent dans un spectacle malsain, façon Truman Show version hardcore. Une passionnante plongée dans les ténèbres qui atteint les sommets de la Sirène rouge ou des Racines du Mal, il y a vingt ans déjà.

Et puis... retour au présent (Livres 2 et 3). Aussi bien du point de vue narratif que stylistique, on revient vers Cosmos Incorporated (sans atteindre les excès de Villa Vortex rassurez-vous). Les enjeux ne sont plus individuels, et l'on bascule dans un arc où c'est tout “simplement” l'avenir de la civilisation qui est en jeu. On a le sentiment que Dantec a voulu dans un premier temps prouver avec brio qu'il savait encore faire du “Dantec à l'ancienne”, avant de revenir aux théories du complot (il y va de sa révélation sur l'assassinat de JFK), au rock'n'roll qui sauve le monde, aux cerveaux en fusion, au méga-conceptuel retro feedback meta-fumette et consorts, bref à ce qui déroute un peu ses lecteurs depuis quelque temps déjà. On ne comprend pas toujours tout – oui osons le dire, on se sentira moins seul – mais c'est comme ça, on l'accepte, on se laisse porter, voire bousculer par cette dark techno-poésie pré-post-apocalyptique jusqu'au feu d'artifice final. Comme tout grand auteur, Dantec n'est prisonnier que d'une chose : ses obsessions.


Hervé LAGOGUEY
Première parution : 1/6/2016 (SF Mag 92, juin 2016)
Mise en ligne le : 25/3/2019


 
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