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Une vie très privée

Michaël FRAYN

Titre original : A very Private Life, 1968

Traduction de Paul CHWAT

DENOËL (Paris, France), coll. Présence du futur n° 117
Dépôt légal : 4ème trimestre 1969
Roman, 256 pages, catégorie / prix : 8,50 FF
ISBN : néant
Format : 11,0 x 18,0 cm  
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     • « II sera une fois » une petite fille appelée Uncumber qui vivra avec sa famille dans une maison sans porte ni fenêtre.
     Ils communiqueront avec le monde par des circuits électriques qui leur apporteront nourritures et plaisirs.
     • L'inconfort, la maladie auront disparu pour eux. mais un jour Uncumber contestera ce parfait bonheur et voudra découvrir le monde extérieur...

     Un très beau roman de science-fiction aux résonances étrangement actuelles.
     Par le lauréat du Prix Somerset Maugham.
 
    Critiques    

Livre-vérité, livre-reportage, tranche de vie, flot littéraire capable d’emporter le lecteur dans le tourbillon des événements qu’il décrit, des Instincts qu’il dévoile, des horreurs qu’il dénonce ? Psychologie mouvante, monde des objets « conditionnants ? » Contre-Utopie ? Un roman SF qui veut rendre compte sociologiquement d’un devenir possible de la société humaine, en nous dévoilant le sort réservé à son héros, doit-il s’orienter dans toutes ces directions, emprunter ces formes et utiliser ces méthodes, ou bien faire choix d’un terrain plus restreint ?

Au reste, faut-il nécessairement et à chaque fois parler ici de science-fiction ? Et le moraliste (qui peut être un scientifique auquel sa spécialité pose des questions gênantes) qui tente d’apporter une réponse en projetant dans le futur des structures qui l’inquiètent devient-il forcément un auteur SF ? Toute littérature prospective ne risque-t-elle pas, alors, de sombrer dans le domaine réservé (et pour certains misérable) de la SF ?

Dans l’optique d’une revue comme la nôtre, de telles questions (et beaucoup d’autres) ne se posent évidemment plus. Et, des Contes des mille et une nuits à 2001, en passant évidemment par Cyrano ou Swift, voici belle lurette que nous refusons de ranger dans une rubrique à part de la littérature générale les œuvres qui nous procurent l’émotion, excitent notre intellect ou touchent en nous le philosophe qui sommeille.

Une chose est certaine : aujourd’hui, l’auteur qui collectionnait les coupures de presse annonçant les récentes découvertes de la science pour en faire des thèmes de récits, dénoncer les dangers potentiels qu’elles recélaient et proposer la meilleure façon de les intégrer à un devenir mécaniste du monde, cet auteur-là est bien mort. La technique est devenue globale et c’est la réaction de l’Homme, être senti par soi-même autant qu’entité de groupe, qui constitue le principal sujet d’étude, de réflexion et de prétexte à l’action.

Michael Frayn a nettement placé dans une telle optique le sujet de son premier livre traduit en français : Une vie très privée, récit d’une tranche (de la prime adolescence jusqu’à l’accession à l’âge adulte) de la vie d’Uncumber, son héroïne du futur.

Mais obéissait-il, en rédigeant son histoire, à la volonté expresse d’écrire de la SF ? Il est permis de se le demander. Et le fait de voir ce livre édité par Denoël dans la série « Présence du Futur », spécialisée dans la SF, ne permet aucunement de donner à coup sûr la réponse.

En fait, la société montrée dans ce livre demeure très envisageable pour un individu vivant à notre époque. À noter au reste que cette projection dans le futur est accentuée par un refus de la convention habituelle au genre qui fait dire à l’auteur, aux premières lignes de son ouvrage : « Il sera une fois une petite fille nommée Uncumber ». Ce détail est en soi peu de chose, mais nous paraît symptomatique il s’agit bien d’une anticipation, mais la règle SF est refusée. Toutefois, si l’anticipation sociologique est audacieuse, ici (et nous allons y venir), l’anticipation « scientifique » est, répétons-le, non pas timide mais, de propos visiblement délibéré, presque inexistante. La ségrégation qui nous est montrée (dans le livre) à l’état de fait immémorial existe manifestement en germe dans notre monde actuel. En outre, nous ne rencontrons, dans l’univers d’Uncumber, ni extra-terrestre ni super-cerveau électronique. L’auteur ne fait pas la moindre allusion à de possibles voyages vers d’autres planètes et, si le support de la civilisation imaginée est éminemment technique, il n’est rien, là, qui ne soit réalisable en l’état « actuel » de notre science conditionnement d’air absolu, télé totale en trois dimensions, contact réel supprimé, donc, entre les êtres et médecine préventive intégrale : tout cela, nous pouvons le réaliser aujourd’hui même.

Alors ? Alors, nous sommes nous-mêmes l’extra-terrestre pour certains hommes de la Terre. Alors, les autres planètes, les autres civilisations, sont dans les différences des cultures. Et la linguistique, comme dans le Babel de la Bible, sépare les hommes, bien plus que les habitudes vestimentaires ou alimentaires, en ce qu’elle plie la pensée à des modes différents d’articulation. Alors, lorsque l’univers mental des classes dites aujourd’hui « privilégiées » aura été suffisamment modifié pour qu’elles renoncent à l’ostentation qui fait actuellement leur joie de vivre, pour leur faire admettre un idéal différent, à savoir « la tranquillité », dans l’incognito, alors nous vivrons dans ce monde qui paraît au lecteur de 1970 aberrant, vide, vain, aliénant et qui est celui d’Uncumber, décrit de façon visionnaire par Michael Frayn.

Voilà pourquoi il n’est nul besoin d’astronefs, de sub-espace, de monstres extra-galactiques ni de télépathes, pour écrire d’excellente et authentique science-fiction. Voilà pourquoi le livre de Michael Frayn nous semble particulièrement à sa place dans la série « Présence du Futur ».

Âgé aujourd’hui de trente-six ans, « made in Cambridge », journaliste, homme de théâtre autant que de roman, observateur visiblement passionné de notre monde actuel, puisqu’ayant séjourné plusieurs fois en U.R.S.S. il a pu constater la convergence des modes de pensée dans les sociétés matériellement évoluées, Michael Frayn se veut à la fois témoin et moraliste théoricien. Il l’a choisi, pour exprimer son frémissant sens de l’humain, de raconter une histoire, plutôt que de pondre de nouveaux dogmes aussi fumeux que les anciens, en élucubrant dans l’abstrait. Il le fait avec beaucoup de talent, puisqu’il intéresse tout en forçant la réflexion.

Il est rare de voir une fable atteindre à l’exemplaire, tout en demeurant à ce point valable au niveau romanesque. Ne feignons point trop, cependant, de nous en étonner. Il y a, derrière notre auteur, une solide tradition britannique, et bien des spécialistes étrangers se fixent en Angleterre, lorsqu’ils veulent effectuer un retour aux sources de l’esprit. Oxford et Cambridge demeurent, heureusement, des lieux où coulent encore le lait et le miel de l’humanisme. Nous citions Swift peu avant, mais Aldous Huxley, mais Georges Orwell, mais Arthur C. Clarke, ne sont-ils pas fils d’Albion ?

Éternel paradoxe de cette Île, héritière à la fois de Rome et de la Phénicie, créatrice du mercantilisme moderne et mère de la révolution industrielle, qui refuse de renoncer au théâtre élisabéthain, jouit de la Bible et de son « grand Will » et poursuit sa « recherche du temps perdu », du temps qu’elle était la « joyeuse Angleterre ».

Suivons donc Uncumber, dans sa découverte du « monde extérieur », avec sa première grippe, son douloureux et naïf amour, sa lutte pour échapper à la tyrannie sociale et familiale et son insertion finale dans un monde fou… fou, si désespérément monotone, aussi, et si bien étudié par l’auteur.

Ce roman est impossible à résumer.

Il est une suite d’états de conscience, que l’on peut goûter à deux, parfois à trois niveaux différents, et même beaucoup plus encore. Les débusqueurs de thèmes psychanalytiques pourront se livrer à leur gré, en ces pages, à leur distraction préférée. Les contempleurs de Korzybski y verront que la carte « peut » devenir le territoire. Les amateurs d’érotisme y apprendront comment le rêve (vécu) de l’ascension du mont symbolique devient, par la grâce des hypnogènes, une authentique expérience sexuelle…

Que dire d’autre ?… Ce livre vient à point nommé. Il est à la fois très « in », suffisamment « néo-roman », par le rôle qu’il attribue aux objets, et en même temps empreint d’une nonchalante assurance de sa propre pérennité. Il est… Lisez-le ! Et convenez avec nous que Denoël aurait dû emboucher la trompette d’or pour annoncer sa parution.


Martial-Pierre COLSON
Première parution : 1/2/1970 dans Fiction 194
Mise en ligne le : 21/3/2020


 
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