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Zone de feu émeraude

Lucius SHEPARD

Titre original : The Ends of the Earth, 1991

Cycle : Le Bout du Monde  vol. 2 

Traduction de William Olivier DESMOND
Illustration de Philippe GAUCKLER

DENOËL (Paris, France), coll. Présence du futur n° 476
Dépôt légal : novembre 1988
256 pages, catégorie / prix : 9
ISBN : 2-207-30476-0
Format : 11,0 x 18,0 cm  
Genre : Science-Fiction

Traduction partielle du recueil original.



    Quatrième de couverture    
     Seul survivant de sa patrouille, un soldat américain erre dans la jungle guatémaltèque, harcelé par des déserteurs détraqués qui lui communiquent leur passion perverse pour la reine invisible de cette forêt...
     Un musicien de rock en cavale échoue dans une petite ville d'Oklahoma pour se retrouver confronté aux sortilèges de la musique sous la forme d'antiques juke-boxes qui parlent à son âme...
     Ancien conquistador rendu à la vie par une forêt amazonienne mutante, il a pour mission de combattre les humains de retour des cités spatiales...
     Autant de personnages qui, d'une manière ou d'une autre, subissent l'épreuve du feu. Autant de récits où passe un grand souffle d'exotisme primitif.

    Sommaire    
1 - Zone de feu Emeraude (Fire Zone Emerald), pages 9 à 39, trad. William Olivier DESMOND
2 - Dernière valse à Nadoka (Dancing It All Away at Nadoka), pages 43 à 70, trad. William Olivier DESMOND
3 - L'Aragne solaire (The Sun Spider), pages 73 à 114, trad. William Olivier DESMOND
4 - L'Arcevoalo (The Arcevoalo), pages 117 à 142, trad. William Olivier DESMOND
5 - Exercice spirituel (The Exercise of Faith), pages 145 à 167, trad. William Olivier DESMOND
6 - Aymara (Aymara), pages 171 à 222, trad. William Olivier DESMOND
7 - Delta Sly Honey (Delta Sly Honey), pages 225 à 249, trad. William Olivier DESMOND

    Prix obtenus    
Aymara : Science Fiction Chronicle, novelette, 1987
 
    Critiques    
     Nous découvrions en 1987 un jeune écrivain américain d'envergure, Lucius Shepard, avec un recueil en deux tomes (Le Chasseur de Jaguar & La Fin de la Vie (pour ce que nous en Savons), tous deux en Présence du Futur), puis deux romans publiés chez Robert Laffont : Les Yeux Electriques & La Vie en Temps de Guerre ; un bien beau doublé pour un nouveau venu sur le marché français...
     Eh bien, le voilà de retour avec un recueil chez Denoël, en avant-première mondiale s'il vous plaît, intitulé Zone de Feu Emeraude et inédit dans sa presque totalité puisque un seul des sept textes proposés avait eu, chez nous, au préalable, l'honneur de la publication, dans le numéro 385 de Fiction.
     Nous y retrouvons un Shepard sombre et ténébreux, grave et tourmenté, pétri de Fantastique, d'étrange, de surnaturel, et de relativement peu de Science-Fiction, puisque seules « L'Aragne Solaire » et « Aymara » peuvent être rattachées audit genre. Pour lui, point n'est besoin de nous emporter en d'autres temps, sur d'autres mondes (seulement en d'autres pays, souvent peu connus des occidentaux tels que le Guatemala ou le Viêt-Nam), pour mettre en place son univers et construire ses histoires. Car finalement, chez lui, personnages et décors réalistes s'interpénétrent en un tout harmonieux pour créer l'ambiance et la trame narrative, sans que l'un prenne le dessus sur l'autre : symbiose parfaite de laquelle naîtront, grâce à l'adjonction de quelques éléments Fantastiques, le malaise et l'angoisse. Comme dans « Zone de Feu Emeraude », par exemple, où Quinn Edward, soldat américain, seul survivant de sa patrouille, se retrouve traqué par des déserteurs fous furieux et disciples de la Reine, entité mystérieuse régnant d'après eux sur la jungle. Ou dans « Delta Sly Honey », où Randall J. Willingham devient, durant la guerre du Viêt-Nam, la proie de soldats-fantômes, d'une armée d'ombres sanguinaires semblant prête à le poursuivre où qu'il aille, jusqu'au bout du monde...
     Chacun secrète sa propre folie, semble nous dire Shepard à travers ces sept nouvelles brillantes et captivantes, terrifiantes et hallucinées.
     Ce n'est pas moi qui le démentirais !


Richard COMBALLOT
Première parution : 1/3/1989 dans Fiction 406
Mise en ligne le : 7/11/2002


     Il n'y a rien de véritablement planifié dans l'écriture de Lucius Shepard, qui reste avant tout un écrivain intuitif, comme il le reconnaît bien volontiers lui-même. Son style suit un tempo lent, intense et lancinant, qui happe littéralement le lecteur. Il impose ainsi une relation fusionnelle entre les motifs et les thématiques qui animent son œuvre et le traitement très visuel de ceux-ci. Au passage, l'univers shepardien n'a rien de commun — ou très peu de choses — avec la science-fiction pure et dure. A vrai dire, l'argument science-fictif se révèle, au final, tout à fait périphérique. A quelques exceptions près (ici deux textes), l'ailleurs que propose Lucius Shepard n'est ni autre part, ni demain. Il coexiste avec le nôtre comme un calque superposé qu'un faisceau d'événements et de détails en apparence anodins fait apparaître aux yeux de ses personnages. C'est un univers magique qui considère les croyances locales antédiluviennes, les superstitions insolites et les mythes comme des composantes à part entière de la trame du réel. Souvent sombre, bizarre et viscéral, ce monde n'est accessible qu'à un autre niveau de perception. Les passions humaines et les forces primordiales de la Nature s'y incarnent sous la forme d'archétypes et de tropismes envoûtants, au moins aussi véridiques que le quotidien prosaïque. Ses acteurs sont toujours des êtres en marge de leur communauté, des individus hantés par leur passé, ou par un pouvoir surnaturel qui les exclut, ou encore par une passion exclusive qui les ensorcelle. D'une manière qu'ils ne contrôlent pas forcément, ils cherchent à redonner sens à leur existence. Et le chemin vers une hypothétique rédemption n'est hélas pavé ni d'or, ni de pétales de roses.

     Zone de feu émeraude, qui se compose de sept nouvelles publiées originellement entre février 1986 et octobre 1987, offre un florilège de quelques-uns des thèmes de prédilection de l'auteur étasunien. « Dernière valse à Nadoka » nous emmène en Oklahoma, dans la plus parfaite illustration du bled. Un ancien musicien d'un groupe de rock'n'roll y fait escale pour tomber immédiatement sous la coupe d'une collection de machines à musique et pour y succomber à un coup de foudre aussi violent qu'irraisonné. Naturellement, le passé qu'il tente de fuir ne tarde pas à resurgir. Ainsi cette histoire, dont on retrouve un écho lointain dans Louisiana Breakdown (cf. la critique de Xavier Mauméjean dans le Bifrost n°49), tend à suggérer que l'amour physique, même s'il est intense, n'est pas forcément sans issue... fatale. « Exercice spirituel » prend racine en Nouvelle-Angleterre. Nous y découvrons un pasteur doté de pouvoirs surnaturels qui lui permettent, non seulement de déchiffrer les péchés de ses ouailles, mais également de les revivre. Entre l'individu et la communauté, le conflit des consciences trouvera un dénouement violent qui ne fera pas l'économie d'une plongée au cœur des ténèbres de l'âme humaine. « L'Aragne solaire » impose une toute autre ambiance. Le récit, qui alterne les propos d'un chercheur et de son épouse, se déroule dans une station spatiale scientifique orbitant dans le voisinage du soleil. Cependant, l'argument de départ est rapidement cantonné au rang de prétexte. En effet, la nouvelle n'est au final qu'un huis-clos où la métaphysique côtoie l'amour fusionnel contrarié, puis accepté. « Delta Sly Honey » s'inscrit nettement dans le champ du fantastique. Il s'agit d'une histoire de revenants qui prend pour décor la guerre du Vietnam. Et peu à peu le doute y cède la place à l'angoisse.

     Mais le meilleur du recueil se trouve sans aucun doute dans les trois nouvelles qui — est-ce un hasard ? — puisent leur inspiration en Amérique centrale. « Zone de feu émeraude » et « L'Arcevoalo » sont deux textes qui rappelleront forcément l'ambiance hallucinée du roman La Vie en temps de guerre. Le premier est le récit d'une traque puis d'un affrontement. Un soldat américain perdu dans la jungle guatémaltèque est confronté à des déserteurs qui disent agir au nom de la Reine de la Forêt. Raison contre superstition, technologie contre force primitive magique ; le combat sera âpre et saisissant. Le second texte, quant à lui, propulse le lecteur dans un futur très lointain. Un conquistador est ressuscité par la forêt tropicale, devenue mutante après un conflit nucléaire généralisé. Tout ceci pour combattre le retour de son ennemi séculaire : l'homme. Jouet de forces (sur)naturelles qui le dépassent, le ressuscité devient également l'instrument de la vengeance de deux grandes familles (les Tuscanduva et les Valverde). Enfin, « Aymara » apparaît comme le point d'orgue de ce recueil. Lucius Shepard y fait montre de sa profonde connaissance des relations entre les États-Unis et l'Amérique latine. C'est l'occasion pour lui de relater une Histoire conflictuelle pétrie de haine mais aussi d'amour...

     Si Zone de feu émeraude offre un aperçu fidèle de l'imaginaire de Lucius Shepard, il révèle également une œuvre hybride que l'auteur lui-même qualifie de fantasy, mais qu'il convient dans l'Hexagone, pour des raisons d'imagerie inadaptée, de rapprocher du réalisme magique. On a connu pire, comme rapprochement.

Laurent LELEU
Première parution : 1/7/2008 dans Bifrost 51
Mise en ligne le : 20/9/2010


 
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