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Les Grottes de Phobos

Georges MURCIE



Illustration de Gaston DE SAINTE-CROIX

FLEUVE NOIR / FLEUVE Éditions (Paris, France), coll. Anticipation n° 536
Dépôt légal : 4ème trimestre 1972
240 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant
Format : 11 x 17 cm  
Genre : Science-Fiction 



    Quatrième de couverture    
     « — Entame les préparatifs pour le décollage... ».
     Sampere avait prononcé cette phrase, pour clore son message, depuis plusieurs minutes déjà, mais n'avait pas bougé.
     Non que les forces lui manquent... C'était autre chose.
     Une vague impression de malaise.
     Sur Terre, dans ses pantoufles, il se serait borné à
     dire qu'il ne se sentait pas dans son assiette, et n'y aurait attaché aucune importance !
     Mais il était sur Mars !
     II reposa le microphone de l'émetteur et secoua la tète. Un besoin de s'ébrouer...
     Mais qu'y avait-il ? Que s'était-il passé ?
     L'impression d'avoir rêvé... Rien de plus qu'un rêve !
 
    Critiques    
 
     Il se passe des choses bizarres sur Mars et son satellite Phobos. Savants et cosmonautes du « Département de Recherches et Essais Spéciaux » vont tenter de percer ces mystères... et vont y parvenir assez facilement. Voilà tout le livre Les grottes de Phobos de Murcie.
     Lorsque l'on connaît les précédents romans de l'auteur, on ne s'attend pas à des miracles, c'est normal. Dans cette dernière livraison, le miracle que l'on n'attend pas ne se produit pas... mais pourtant quelque chose retient l'attention, que l'on ne rencontre pas souvent dans la collection Fleuve Noir — et c'est le seul point un peu positif du roman : sa construction.
     Car avec Les grottes de Phobos George Murcie nous donne plus une pièce de théâtre, un space opera en lieu clos, qu'un texte d'aventures. Il ne nous parle de Phobos qu'à la page 134 (si nous exceptons l'introduction navrante de lieux communs, et rédigée par un élève de troisième appliqué mais moyen...) et les voyages spatiaux n'occupent qu'une place limitée dans l'histoire. Tout se déroule dans les laboratoires ou dans les appartements respectifs des personnages.
     Cette originalité n'est malheureusement soutenue ni par les dialogues (plats) ni par un style (plat). Vous direz alors : « Mais quel rapport avec du théâtre ? »... Récrivez les dialogues, découpez en scènes et vous verrez ! II y a « théâtre » dans le scénario, mais pas dans la réalisation effective que nous donne l'auteur. C'est l'intention qui compte. On peut évidemment se demander si c'est l'effet du hasard (un écrivain qui n'a pas trop d'imagination, et pas grand-chose à raconter, se met à broder sur un thème vraiment simple) ou celui d'une volonté délibérée qui manque son but ? Je préférerais la deuxième solution. Le fait est que les romans Fleuve Noir se suivent et se ressemblent, à de rares exceptions près. Il est si peu courant d'y rencontrer un nouveau « style » que cela vaut la peine de le noter, même si nous n'avons pas une réussite devant nous. Du moins le départ est donné. Qui relèvera le défi ?
     A part cette petite innovation (peut-être inventée par moi), le reste n'est pas bien gai. Et nous conduit une fois de plus à des réflexions navrantes : les collections les plus populaires véhiculent très souvent une idéologie réactionnaire, montée de toutes pièces pour une certaine catégorie de lecteurs ; on veut intoxiquer l'homme du peuple, le travailleur qui lit pour se détendre, dans le train ou le dimanche matin. Et on l'intoxiquera mieux par un gentillet roman de SF que par un ennuyeux discours électoral.
     Je conçois que vous savez cela depuis longtemps : mais vous aurez rarement une aussi belle occasion pour vous en persuader. Le livre de Murcie est dangereux, parce que le message qu'il transmet n'est pas à première vue politique (guerre colonialiste, extermination d'une race extraterrestre et autres joyeusetés...). Il est réactionnaire au second degré, derrière l'étalage de bons sentiments, de bonnes paroles.
     En effet, l'idée force sous-jacente est un panégyrique (échevelé) du développement technologique. Et il faut déjà un tout petit peu réfléchir pour comprendre que la technologie, même spatiale, de type science-fiction, est aujourd'hui plus que vendue au système dominant.
     Idée-force qui s'exprime, au niveau le plus banal, par un baratin pseudo scientifique des plus ennuyeux, du genre « ...en fait, c'est simplement la disparité entre ces deux types de composition 'cinq-quatre' et 'quatre-cinq' qui donne lieu à la différence entre la matière et l'antimatière » (p. 53). Murcie ne semble pas avoir bien compris que l'on ne lit pas de la science-fiction pour entendre parler de science...
     Mais ce n'est pas là le plus grave, puisque tous les auteurs du Fleuve Noir ou presque tombent dans le panneau de la « vulgarisation scientifique ». Le plus grave, c'est ce qu'on enfonce dans la tête des lecteurs : la belle science, c'est « ce qui permet de percer de nouveaux mystères, de résoudre d'énigmatiques équations, déceler, en un mot, un peu plus de la vérité de l'univers, de l'infiniment petit à l'infiniment grand » (p. 25). La science « ouvre les portes de l'infini » (p. 30), écrit l'auteur en un style ridiculement hugolien... Bref, on se pâme. Et pour que le lecteur comprenne bien et apprenne bien sa leçon, on met les points sur les i : le savant est un « sorcier moderne » (p. 31). Et plus loin : « Les sciences modernes, et surtout celles qui touchaient aux atomes et aux particules, ne rejoignaient-elles pas en quelque sorte la sorcellerie ? Elles avaient les mêmes caractéristiques, merveilleuses, effarantes... » (p. 51). Engagez-vous dans la recherche atomique et envoûtez-vous les uns les autres !
     L'auteur a pris parti et passe volontairement sous silence certains faits que le peuple doit ignorer... ou oublier, au profit de vérités moins dangereuses. 1) C'est l'utilisation débridée (et pécuniairement orientée vers le plus grand profit) qui est la cause du dérèglement écologique actuel. Dans le livre, au contraire, la science et elle seule sauvera les deux derniers spécimens martiens, donc une race. 2) La « science » atomique est en train de nous jouer des tours, pour les mêmes raisons d'aveuglement et de souci d'argent. Dans le livre, par contre, on trouve la notation suivante à plusieurs reprises : « Penses-tu à des émanations, à des effets annexes du réacteur (nucléaire) ? — Impossible, trancha aussitôt le savant. L'ANT OI ne produit pas de radiations... » (p. 61). Même assurance, même mensonge dans le texte de Murcie et dans les communiqués du Commissariat à l'Energie Atomique. Il faut tranquilliser le peuple. 1
     Les savants, Murcie veut à tout prix nous les montrer compétents : « Boris Nijs avait montré sa compétence depuis longtemps. Un éventuel danger (...) serait difficilement passé inaperçu de lui » (p. 81 ). On doute trop aujourd'hui de la science officielle !
     Et justement, comme on ne peut plus être dupes du rôle de la science et de certains savants vendus au capitalisme commercial et/ou guerrier, le livre de Murcie prend une dimension politique : optimisme volontairement béat à but idéologique...
     Dans le monde décrit par l'auteur, la nature n'est plus qu'un résidu technologique : les plantes martiennes sont généralement traitées pour transmettre un message à d'éventuels visiteurs, un satellite entier est construit par les hommes. Comble du déséquilibre écologique, où la nature n'est qu'un leurre d'acier et les végétaux des déchets utiles à l'homme. Au moment où une minorité grandissante relie lutte écologique et lutte révolutionnaire, au moment où Tous à Zanzibar paraît en France, il faut bien quelques hommes de paille pour s'opposer à la vague...
     Quelques hommes pour vanter une société dirigée par des savants nucléaires (du moins ne montre-t-on qu'eux dans le roman). Une société où le peuple est utilisé comme cobaye : l'auteur le dit lui-même, non sans cynisme — à moins que ce ne soit bêtise. Ainsi Monsieur Tout-le-monde, Raoul Maturin, conducteur d'excavatrice dans une usine de phosphate, un ouvrier comme tant d'autres, est décrit comme un pauvre type dont on se sert pour une expérience après l'avoir payé, ou acheté. « Une personne neutre. Un être d'une intelligence moyenne et sans grande Instruction. (...) Un homme simple ayant mené une petite existence normale, sans éclat, courante... » (p. 153). Voyez comme c'est étriqué, inutile, tout juste bon à servir d'esclave, un tel homme, par rapport aux « apollons » (sic !) cosmonautes !
     Voilà ce que nous donne Murcie : une soupe où quelques thèmes usés (fin d'une civilisation, couple de Martiens mis en hibernation et réveillés par les hommes, ce qui rappelle étrangement une certaine Nuit des temps) servent d'illustration à une idéologie mensongère, volontairement éclatante, souriante. Et pour finir, une note gaie : les Martiens seront sauvés par les dévoués Terriens, et ils nous révéleront beaucoup de secrets scientifiques... Quelle chance !

Notes :

1. A ce propos, je ne pense pas que les habitants des environs de Saclay, de la Hague ou de Fessenheim apprécieront beaucoup ce genre de réponse catégorique. Je renvoie, pour une meilleure documentation, au dernier numéro de la revue Survivre et vivre (5 rue Thorel, 75002 Paris) consacré à la pollution atomique. Ce même mouvement a édité une petite brochure très intéressante sur « les centrales atomiques en question ». On peut la commander. Il y a eu aussi le n° 3 du mensuel écologique La Gueule Ouverte dont le dossier était consacré à cette question. Les lecteurs de Murcie trouveront là de quoi apprécier les réacteurs ANT OI et autres joyeuses sorcelleries !


Bernard BLANC (lui écrire)
Première parution : 1/4/1973 dans Fiction 232
Mise en ligne le : 11/3/2018


 

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