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Nuage

Emmanuel JOUANNE



Illustration de Jackie PATERNOSTER

LIVRE DE POCHE (Paris, France), coll. SF (2ème série, 1987-) n° 7110
Dépôt légal : avril 1989
256 pages, catégorie / prix : 8
ISBN : 2-253-04988-3   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     *** Nuage ***
     Petite planète
     Sans intérêt touristique.
     S'y attarder serait ridicule !

     Lorsque le Foyer, doux foyer, long-courrier interstellaire en croisière touristique, s'approche de Nuage, ses passagers peuvent lire ce message sur la surface de la planète lisse comme une bille d'acier. Les choses ne vont pas tellement bien à bord. Le navire est en perdition. La séduisante Mme Bucarest vient de mourir de façon aussi horrible qu'incompréhensible. Et la réalité a commencé de se dissoudre.
     Est-ce sous l'influence de Prune, la petite fille folle qui aime allumer des feux de bois dans les coursives ? Est-ce la faute de Washington, le capitaine, secrètement amoureux de Prune ? Ou de façon plus, inquiétante encore, s'agit-il d'une sorte de maladie cosmique transmise par Nuage qui fut le lieu d'une expérience mystérieuse ? En tout cas, les choses ne s'arrangent pas lorsque le Foyer, doux foyer tente de se poser à la surface introuvable de la planète et descend inéluctablement à travers ses trente mille étages à la recherche de ses habitants.

     Ce roman, qui renouvelle la science-fiction française, a obtenu en 1988 le prix Galaxie.

    Prix obtenus    
Galaxie, [sans catégorie], 1988

    Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes :    
 
Albin Michel : La Bibliothèque idéale de SF (liste parue en 1988)
Association Infini : Infini (3 - liste francophone) (liste parue en 1998)
Francis Berthelot : Bibliothèque de l'Entre-Mondes (liste parue en 2005)

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition Robert LAFFONT, Ailleurs et demain (1983)


     Tout le sujet de ce livre est contenu dans l'apparition déconcertante que les passagers du Foyer, doux foyer découvrent en abordant la planète Nuage : une fête foraine, une grande roue à l'échelle de l'univers et des manèges ; symboles criants d'un monde où l'illusion est reine. Nuage ne cessera plus, au fil du récit, ses transformations imprévisibles qui vont des apparences trompeuses de sa propre structure (planète concentrique aux trente mille étages) à la matérialisation des fantasmes des naufragés. Les apparences et l'illusion... Après cet admirable livre qu'est La transmigration de Timothy Archer, on ne peut qu'évoquer l'ombre de Dick. Pourtant, Jouanne est tout sauf réduplicateur de Dick, ni même de Jeury. Sa force réside pour une part en sa capacité d'illustrer un motif déjà tant pratiqué sans pour autant sembler revêtir ce qui ne serait plus que défroques : esthétique dickienne ou manière jeuryenne.
     Jouanne conduit son oeuvre propre, et s'il s'attaque à l'illusion de Nuage, il le fait en touchant l'éternelle interrogation de l'homme face à la permanence des choses (il faut souligner le motif second du récit : le statut des immortels, contrepoints installés dans la durée face à la mouvance du monde — mais au prix de la perte de tout sentiment). Et si nous rêvions notre réel ? La SF demeure une excellente école de la maîtrise de nos perceptions : du monde le plus univoque, le moins mobile, ainsi que le dépeint en une idéologie de l'ordre le space-opera le plus classique, à l'irréalité fuyante et toujours renouvelée de Nuage, l'interrogation toujours présente (sous-jacente ou évidente) tient à la possibilité d'appréhender ou non le monde phénoménologique, de s'y perdre ou de le maîtriser. Ce que nous dit Nuage est un constat de la fragilité humaine : privé de ses références à un univers qu'il veut empoigner et modeler, à un monde immobile, l'homme devient incapable de saisir ce qui l'entoure. Ainsi les acteurs de Nuage demeurent-ils hésitants, s'enfonçant dans l'inaction et le discours sans fin. L'homme ne peut que difficilement s'adapter, sauf à être comme Prune intérieurement la proie d'une similaire sarabande. La seule perception possible serait-elle du côté de ce que nous nommons folie ? Lorsqu'on peut séparer les sensations illusoires des sensations réelles, tout peut être illusion et l'homme univoque ne peut que s'asseoir et s'assourdir de paroles : le monde de la représentation lui échappe.
     C'est la perte de la stabilité, sur quoi notre existence se fonde (illusoirement ?). L'éphémère est mal perçu, rejeté : ainsi les manifestations artistiques d'avant-garde (songeons aux néo-dada ou à Fluxus). Ainsi les romans tels que Nuage, dont tout l'objet en définitive, selon cette optique, consiste à se décrire lui-même. Nuage, roman qui installe un discours polysémique, fonctionne en une parfaite adéquation à son sujet. La moindre phrase s'écrit pour se voir démentie l'instant d'après. Bruno Lecigne en une belle formule parle chez Jouanne de matrices soumises à un régime d'auto-combustion. Lequel est métaphore de l'autre, du texte organisé sur sa remise en question, ou de l'univers — royaume de l'illusion — proposé par ce texte ?
     Notons l'économie très symbolique du récit : il n'est pas gratuit qu'une partie de Nuage ingère le cerveau du navire perdu et devienne celui-ci. Le cerveau est le siège d'une incessante activité dans l'ordre du mouvant — et d'elle-même Nuage est un cerveau à l'activité débordante. Dès lors Nuage/roman n'est autre qu'un discours sur le fonctionnement de l'esprit humain tel que selon les principes de la Raison nous l'occultons soigneusement. Il faut être Prune pour communier avec Nuage.
     Ce projet esthétique n'a plus grand-chose à voir avec la rhétorique dickienne. On est peut-être plus proche du Jeury des Yeux géants, et pour moi Jouanne se situe encore ailleurs par rapport à ce modèle. Au-delà. Peut-être Nuage trouve-t-il son origine dans la dernière phrase du roman de Jeury : « La suite de ce récit ne pourra jamais être écrite avec des mots humains ». Eh bien si, on peut dire une telle aventure ; Nuage en est la première relation. Et il s'agit d'une réussite majeure. Après Damiers imaginaires dont Stéphane Nicot vient enfin de rendre compte ici 1, Jouanne approfondit une œuvre unique — proche par certains côtés d'un récit formalisme (ainsi de l'image qui articule la narration, comme chez Brussolo) mais surtout marquée au coin de la dislocation interne. Il ne faut pas hésiter devant l'affirmation selon laquelle aujourd'hui Emmanuel Jouanne nous a donné une œuvre qui marquera. Boris Vian, Lewis Carroll et Robert Sheckley n'ont à mon sens pas grand-chose à y voir. (Contrairement aux affirmations fantaisistes mentionnées par l'éditeur sur la quatrième de couverture).


Notes :

1. Critique dans Fiction n° 338.

Dominique WARFA (lui écrire)
Première parution : 1/6/1983
dans Fiction 341
Mise en ligne le : 16/3/2006




 
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