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Les Soldats de la mer

Ada RÉMY & Yves RÉMY



Illustration de Nicole MAGNIN

SEGHERS , coll. Les Fenêtres de la nuit n° (1)
Dépôt légal : 1er trimestre 1980
312 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : 2-221-50103-9   
Genre : Fantastique 



    Quatrième de couverture    
     Vous souvenez-vous de ces vieux contes militaires qui se faisaient l'écho de la naissance et du lent mûrissement de la Grande Fédération de Laërne, cette ligue qui associa dans un même destin les villes souveraines de Laërne, Lauterbronn, Ozmüde, Torrebianca, Libemoth, Durango et Dona Réal ? Si ces noms vous sont inconnus, c'est que vous n'êtes pas de ce monde. Vous êtes sans doute origi­naires de cette Terre où ne brille qu'une seule lune.
     Rappelez-vous la folle histoire du sergent von Nassau que suivait comme son ombre un certain Varta qui lui ressem­blait tel un frère. Si vraiment ces noms vous sont inconnus c'est que vous ignorez tout de l'Histoire. Ou que vous êtes d'ailleurs.
     Rappelez-vous le récit du soldat Lazare Hornett qui rap­porta, aux heures les plus sombres de la 1re Fédération, comment un détachement d'enfants perdus, conduits par le capitaine Silenter dans l'antique forêt d'Habbam, se retrouva comme par magie dans une étrange contrée prétendument appelée France où une seule lune au lieu de deux brillait dans le ciel nocturne. Votre mémoire est sourde ? Mais peut-être êtes-vous vous-mêmes Français ?

     En dix-sept chroniques du même univers subtilement dis­tinct du nôtre, Yves et Ada Remy content l'histoire d'une Fédération qui s'étalerait sur une Europe centrale du sou­venir et non de l'histoire. Ils ont écrit là un des chefs-d'œu­vre de la littérature fantastique française, publié en 1968 chez Julliard, qu'ils ont depuis revu et qui évoque par son climat et son écriture élégante, presque ciselée, le ton différent, épris de hauteur, sinon hautain de Buzatti, de Gracq et de Jünger, avec dans le sourire une pointe de Borges.

     Les fenêtres de la nuit, collection nouvelle qui réunira des œuvres relevant du fantastique, de l'insolite et du merveilleux, s'ouvrent ainsi sur un authentique chef-d'œuvre.

    Sommaire    
1 - Suicide par imprudence, pages 11 à 41
2 - Celui qui se faisait appeler Schaeffer, pages 45 à 56
3 - Mort pitoyable d'un oupire, pages 59 à 96
4 - Mon Lieutenant, ne prendrez-vous jamais vos quartiers d'hiver ?, pages 99 à 108
5 - Enfants perdus, perdus, pages 111 à 130
6 - La Maison aux engoulevents, pages 133 à 143
7 - Les Soldats de plomb de Niccolo Pasani, pages 147 à 162
8 - Verso d'ailleurs, pages 165 à 176
9 - Les Artilleurs de Cat-Valley, pages 179 à 182
10 - Olga mensonge, pages 185 à 193
11 - Les Rogandins d'Argos, pages 197 à 214
12 - Le Joueur de dames, pages 217 à 222
13 - Les Dogues de Tchangoon, pages 225 à 233
14 - Chut ! mon lieutenant, pages 237 à 254
15 - Dévouement posthume de Charles Tör, pages 257 à 260
16 - La Seconde carrière du Général des Fosses, pages 263 à 273
17 - Fondation, pages 277 à 308

    Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes :    
Lorris Murail : Les Maîtres de la science-fiction (liste parue en 1993)
Association Infini : Infini (2 - liste secondaire) (liste parue en 1998)
Association Infini : Infini (3 - liste francophone) (liste parue en 1998)
Jean-Pierre Fontana : Sondage Fontana - Fantastique (liste parue en 2002)
 
    Critiques    
 
     C'est un peu, pour commencer, l'atmosphère des Grandes manœuvres, encore qu'on devine en toile de fond la rude austérité de la Fédération de Laërne. L'instant d'après, tout bascule dans l'effroi secret ou l'épouvante glauque. Fantastique militaire et traditionnel ? Il y a un parti pris de classicisme dans ce livre et on a souvent l'impression d' « avoir lu ça quelque part ». Cette illusion est voulue par les auteurs et provoquée par une sorte de quintessence littéraire qu'ils ont su injecter clans une œuvre profondément originale.
     L'Europe qui sert de cadre à tous les récits pourrait être celle d'Hoffmann, décalée dans le temps du rêve et l'espace SF. Buzzati et Gracq auraient pu rencontrer la Grande Fédération dans leurs propres paysages. C'est son histoire, jalonnée de guerres, d'invasions et de conquêtes que racontent — en filigrane — les dix-sept nouvelles de ce recueil 1. Peut-être les meilleures réussites sont-elle dues à une exploitation rigoureuse des thèmes traditionnels. Ainsi, dans Celui qui se faisait appeler Schaeffer, Mort pitoyable d'un oupire. Mon lieutenant... Et aussi à l'irruption discrète de la science-fiction dans quelques récits : Enfants perdus, perdus et Verso d'ailleurs...
     Mais cela a-t-il un sens ? Ces nouvelles sont en réalité dix-sept chapitres d'un roman historique — sans doute une des plus fortes « histoires rêvées » qui existe dans toute la littérature.

Notes :

1. Précédemment édité chez Julliard en 1968


Michel JEURY
Première parution : 1/6/1980 dans Fiction 309
Mise en ligne le : 1/5/2009

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    
Edition JULLIARD, (1969)


 
     Avec Les soldats de la mer, Yves et Ada Rémy font à l'amateur de littérature étrange la plus belle surprise de l'année. Voilà des contes en forme de chroniques qui enchanteront à la fois l'amateur de science-fiction, celui de fantastique et jusqu'à l'admirateur de Giono (celui du Hussard sur le toit). On ne saurait contenter tout le monde à moins de paradoxes et c'est ce qui explique que le lecteur habituel de Borges ne sera pas mécontent lui non plus. Les Rémy ont fait plus que tenir une gageure qui pouvait paraître impossible. Ils ont su se doter d'un ton personnel, d'un style vif, d'un humour tout en nuances.
     Pour ce faire, ils ont situé leurs chroniques dans un univers différent du nôtre, assez voisin sans doute dans l'espace-temps puisque les passages de l'un à l'autre sont quelquefois possibles. Et ils ont entrepris de nous raconter, sous l'angle de la petite histoire, quelques épisodes de la formation de la Grande Fédération de Laërne. Histoires militaires, car cet autre monde en est encore au temps où la guerre est le ciment des empires. Histoires toutes pleines d'uniformes à soutaches, de lieutenant fringants et d'alezans fougueux, de dangers, de tendresse et de mort, c'est-à-dire d'images d'Epinal. Dans cet autre univers où le ciel abrite deux lunes, les lois naturelles sont un peu différentes. C'est ce qui permet aux Rémy de traiter et de renouveler dans chacune de leurs chroniques un thème fantastique tout en lui donnant une apparence de rationalité, si bien que selon l'esprit dans lequel on le lit, le livre peut satisfaire à la fois l'admirateur sourcilleux d'Asimov et l'amateur exclusif de surnaturelles épouvantes. Ainsi se succèdent et se combinent le voyage dans le temps et ses paradoxes (avec sa réplique, le fantôme), le vampire ou plutôt l'oupire (avec son symétrique : la psychose), le monde parallèle (avec son reflet, l'errance maudite ou encore la chasse diabolique), la magie sympathique (avec sa réciproque, l'hallucination). Mais ce jeu des répondants ne doit pas être poussé trop loin car, à un détour de page, les Rémy laissent dans le vide et dans l'inquiétude l'imprudent qui croit les avoir percés au jour et avoir saisi leur méthode. Il se révèle alors qu'il n'y a pas d'explication, ni dans la rationalité, ni dans l'irrationalité, et que le conte s'impose dans l'imaginaire, ne renvoyant qu'à cette autre réalité qu'ont su animer les Rémy. Comme si cet autre monde avait son insolite propre qui ne rentrerait pas tout à fait dans nos catégories.
     Il arrive que le même thème, ou presque, soit repris deux fois et entièrement transformé, retourné. Ces jeux, ces transparences, et ces déformations de la réalité proposée ont quelque chose de borgesien et l'on n'est guère surpris de voir le grand écrivain argentin cité par Yves Rémy au nombre de ses écrivains préférés. Mais Asimov, cité lui aussi, n'est guère loin et c'est par un clin d'œil bien sympathique que les Rémy baptisent Fondation leur dernière chronique. Un clin d'œil qui va fort loin car les seules citations de quelques lignes, qui précèdent chaque conte et qui sont « empruntées » à la « Nouvelle Histoire de la Fédération — Université de Laërne », suggèrent avec force un arrière-plan politique et historique d'une complexité ténébreuse. Ajouterai-je que la seule lecture de la table des matières m'a jeté dans la jubilation ? Les Rémy ont le goût du beau titre.
     Il faut lire Les soldats de la mer. Jamais depuis bien des années la littérature française de l'étrange n'a trouvé une expression aussi originale, aussi personnelle. Je m'engage à manger un exemplaire du livre (il est doté d'une couverture cartonnée) si un seul lecteur de Fiction ne le trouve pas à son goût. Et il me reste à espérer que Yves et Ada Rémy trouveront bientôt le chemin des pages de ce magazine 1.


Notes :

1. Ce livre avait déjà été cité par Roland Stragliati dans ses Lectures insolites du n° 179 de Fiction (N.D.L.R.).

Gérard KLEIN
Première parution : 1/1/1969
dans Fiction 181
Mise en ligne le : 1/12/2013


Edition POCKET, Science-Fiction / Fantasy (1987)


     Les soldats de la mer n'est pas un roman. Sous-titré Chroniques illégitimes sous la Fédération, le livre se compose de dix-sept textes indépendants, chacun bijou à sa manière, s'ordonnant de façon chronologique autour d'un thème commun : la guerre menée par la Fédération, regroupant la Maison de Laërne, la République d'Ozmüde et la Ligue des Petits Princes de Lauterbronn, contre ses voisins ennemis.
     Quel choc ! Jamais le Fantastique n'avait été marié avec autant de bonheur à la Science-Fiction. Jamais univers de Science-Fiction n'avait irradié pareil parfum vieillot alors même que son odeur fleurait l'avenir et le mystère des mondes parallèles. Et jamais peut-être la jeune demoiselle Science-Fiction ne s'était vue illustrée par une écriture aussi belle : belle, vivante, au vocabulaire riche et merveilleusement adapté à l'atmosphère des récits.
     Vous allez me dire que ça fait beaucoup de compliments et trop de « jamais ». Je vous réponds : lisez, nous en reparlerons ensuite.
     Chacune des nouvelles ressemble à un écrin de satin renfermant une perle. Elles sont toutes surprenantes et mystérieuses. Pas une ne flirte avec la banalité. Pas une n'oublie de nous réserver en dénouement une fleur aux pétales vénéreux que nous dévorons des yeux lorsqu'elle nous mord.
     Yves et Ada Rémy n'ont sans doute pas voulu nous faire aimer la guerre, ils lui ont cependant consacré des morceaux d'anthologie qui lui confèrent le rôle d'un authentique personnage, attachant et physiquement présent à chaque page. Le portrait des soldats, des officiers surtout, force l'admiration. Les militaires y sont à la fois étranges et sympathiques comme cette guerre imaginée, lointaine et familière.
     Lisez. Nous relirons ensemble Les soldats de la mer.

Éric SANVOISIN
Première parution : 1/4/1987
dans Fiction 385
Mise en ligne le : 28/4/2003


Edition DYSTOPIA (association), Workshop (2013)


     Quand, voici quelques mois, les jeunes éditions Dystopia Workshop publièrent Le Prophète et le vizir (critique de Pierre-Paul Durastanti in Bifrost 67), la surprise fut de taille. On ne s'attendait pas le moins du monde à voir le couple Rémy revenir à l'écriture et publier de l'inédit. Il avait eu une assez belle carrière dans les années 70, dont plus d'un se serait satisfait, mais il semblait qu'elle fût désormais de l'histoire ancienne ; le métier de cinéaste institutionnel avait définitivement pris le pas sur la carrière littéraire des époux Rémy. Ils avaient donné trois livres, comptant parmi ce que l'imaginaire français a produit de meilleur, et une poignée de nouvelles de qualité. C'était il y a plus de trente ans. J'ignore comment la route de ces vieux auteurs a croisé celle de ce jeune éditeur, mais peu importe, il suffit à notre bonheur de lecteur que cela soit. Dystopia Workshop n'en est pas resté là ; il eut été dommage, en effet, de s'arrêter en si bon chemin.
     Dystopia Workshop a donc réédité le premier livre d'Yves et Ada Rémy, Les Soldats de la mer, initialement publié en 1968 chez Julliard, alors que votre serviteur se penchait sur son premier abécédaire... Entre temps, le livre a connu trois rééditions. Une première chez Seghers, en 1980, sous la houlette de Gérard Klein, dans l'éphémère mais réputée collection « Les Fenêtres de la nuit ». Une deuxième en 1987, au format de poche, chez Pocket, où il put être découvert à un prix modique par un large public. Enfin, Les Soldats de la mer prirent place au Fleuve noir, en 1998, dans la « Bibliothèque du fantastique », qui se voulait une collection de référence, mais ne connut pas le succès escompté... Tous les livres n'ont pas ainsi la chance d'être régulièrement remis à la disposition du public ; c'est un honneur qui se mérite.
     Ce roman est un fix-up. Un ensemble de nouvelles liées entre elles par une trame qui en fait un tout sous-titré « Chroniques Illégitimes Sous la Fédération ».
     Sur une Terre qui n'est pas la nôtre, aux nuits éclairées par deux lunes, dans une Europe qui ressemble à la nôtre, du moins à ce qu'elle fut avant la naissance des nations italiennes et allemandes, naît une fédération impérialiste de cités unissant à l'origine Lauterbronn, Laërne et Ozmüde, rejointes au fil de l'histoire par quatre autres capitales... Voici des histoires avant tout militaires, où la guerre est omniprésente, surtout peuplée de fringants officiers subalternes ; des guerres, des batailles, des régiments et des uniformes, des uniformes surtout. Un monde où les lignes de front restent bien dessinées et où, après cinquante ans de fédération, la guerre ne semble pas avoir évolué, comme entre Waterloo et Gettysburg. Voilà en guise d'esquisse de trame. Peut-être peut-on voir dans ce goût pour l'imagerie militaire, que l'on retrouvera dans cet autre chef-d'œuvre qu'est Le Grand midi, une orientation majeure de la carrière cinématographique ultérieure des Rémy, qui compte de nombreux films pour les armées.
     Chacun des récits composant le volume constitue une anecdote de cette époque où les événements fantastiques sont tout à fait communs. Doubles, vampires et fantômes hantent à foison le quotidien de ce monde à l'envers du nôtre. On peut passer à ses risques et périls dans un autre monde où ne luit qu'une unique lune. Des soldats de plomb ou de bois peuvent s'y animer le temps de changer le cours d'une bataille et l'avenir de ce monde...
     Les Soldats de la mer n'est pas sans évoquer, tant par les personnages que par le ton, le climat ou les qualités d'écriture, Le Rivage des Syrtes de Gracq, ou Le Désert des Tartares de Buzzati, et on y perçoit comme un petit quelque chose de Borges ou de Supervielle. Il est possible de rêver à une parenté moins élogieuse... D'autres récits auraient pu être écrits a posteriori, mais n'auraient rien apporté de plus. L'ultime nouvelle, « Fondation », est une forme de coda qui clôt définitivement le livre sur lui-même et l'ancre au cœur de la fantasy, dont il reste à ce jour l'un des plus magnifiques fleurons.

Jean-Pierre LION
Première parution : 1/7/2013
Bifrost 71
Mise en ligne le : 2/4/2018


 

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