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Axiomatique

Greg EGAN

Titre original : Axiomatic, 1995
Cycle : Greg Egan - Intégrale raisonnée des nouvelles vol.


Illustration de Nicolas FRUCTUS
BÉLIAL' n° (40)

Dépôt légal : septembre 2006
464 pages, catégorie / prix : 23 €
ISBN : 2-84344-073-4
Genre : Science Fiction 
Il s'agit d'une co-édition avec Quarante-Deux, qui a son propre ISBN pour ce livre : 2-9510042-1-4.


Couverture

    Quatrième de couverture    
     Dix-huit récits vertigineux...
     Un monument de la SF moderne...

     Des drogues qui brouillent la réalité et provoquent la conjonction des possibles. Des perroquets génétiquement améliorés qui jouent En attendant Godot. Des milliardaires élaborant des chimères, mi-hommes mi-animaux, pour assouvir leurs passions esthétiques. Des femmes qui accueillent dans leur ventre le cerveau de leur mari le temps de reconstruire son corps. Des enlèvements pratiqués sur des répliques mémorielles de personnalités humaines. Des fous de Dieu inventant un virus sélectif reléguant le SIDA au rang de simple grippe. Des implants cérébraux altérant suffisamment la personnalité pour permettre à quiconque de se transformer en tueur...
     Greg Egan bâtit son futur en disséquant le présent avec une virtuosité aussi fascinante qu'implacable : nous voici prévenus...

     Australien né à Perth en 1961, Greg Egan publie sa première nouvelle en 1983. Vingt années, six romans et une soixantaine de nouvelles plus tard, il est unanimement considéré comme l'auteur de science-fiction le plus novateur de sa génération. Une notoriété qui n'infléchit pas le caractère discret de l'auteur, dont on sait peu de choses. II confie toutefois avoir pris, suite à la sortie de son roman Schild's Ladder en 2002, quelque distance avec l'écriture et ses fonctions de programmeur afin de se consacrer à l'aide aux réfugiés. Période de mise en retrait désormais révolue, puisqu'il travaille à l'heure actuelle sur son septième roman, Incandescence.
     Axiomatique est sans conteste le recueil de SF le plus incontournable de la décennie 90. Annoncé en France depuis près de dix ans, sa présente publication en intégralité est un événement majeur. Axiomatique sera suivi par deux autres volumes, l'ensemble de ces trois tomes constituant à terme une intégrale raisonnée des nouvelles de l'auteur unique au monde.


    Sommaire    
1 - L'Assassin infini (The Infinite Assassin), pages 13 à 34, trad. Francis LUSTMAN & QUARANTE-DEUX
2 - Lumière des événements (The Hundred Light-Year Diary), pages 37 à 58, trad. Francis LUSTMAN & QUARANTE-DEUX
3 - Eugène (Eugene), pages 61 à 82, trad. Francis LUSTMAN & QUARANTE-DEUX
4 - La Caresse (The Caress), pages 85 à 123, trad. Sylvie DENIS & Francis VALÉRY rév. QUARANTE-DEUX
5 - Sœurs de sang (Blood Sisters), pages 125 à 151, trad. Francis LUSTMAN & QUARANTE-DEUX
6 - Axiomatique (Axiomatic), pages 153 à 173, trad. Sylvie DENIS & Francis VALÉRY rév. QUARANTE-DEUX
7 - Le Coffre-fort (The Safe-Deposit Box), pages 175 à 201, trad. Sylvie DENIS & Francis VALÉRY rév. QUARANTE-DEUX
8 - Le Point de vue du plafond (Seeing), pages 203 à 225, trad. Francis LUSTMAN & QUARANTE-DEUX
9 - L'Enlèvement (A Kidnapping), pages 227 à 249, trad. Francis LUSTMAN & QUARANTE-DEUX
10 - En apprenant à être moi (Learning to Be Me), pages 251 à 273, trad. Sylvie DENIS & Francis VALÉRY rév. QUARANTE-DEUX
11 - Les Douves (The Moat), pages 275 à 291, trad. Francis LUSTMAN & QUARANTE-DEUX
12 - La Marche (The Walk), pages 293 à 308, trad. Francis LUSTMAN & QUARANTE-DEUX
13 - Le P'tit-mignon (The Cutie), pages 311 à 328, trad. Sylvie DENIS & Francis VALÉRY rév. QUARANTE-DEUX
14 - Vers les ténèbres (Into Darkness), pages 331 à 355, trad. Francis LUSTMAN & QUARANTE-DEUX
15 - Un amour approprié (Appropriate Love), pages 357 à 380, trad. Sylvie DENIS & Francis VALÉRY rév. QUARANTE-DEUX
16 - La Morale et le Virologue (The Moral Virologist), pages 383 à 404, trad. Francis LUSTMAN & QUARANTE-DEUX
17 - Plus près de toi (Closer), pages 407 à 429, trad. Francis LUSTMAN & QUARANTE-DEUX
18 - Orbites instables dans la sphère des illusions (Unstable Orbits in the Space of Lies), pages 431 à 453, trad. Francis LUSTMAN & QUARANTE-DEUX
19 - Alain SPRAUEL, Bibliographie des oeuvres de fiction de Greg Egan, pages 455 à 463, Bibliographie
 
    Critiques    
     Depuis une douzaine d'années, Greg Egan jouit en France d'une excellente réputation, surtout de nouvelliste. Aussi peut-on s'étonner qu'Axiomatique, dont la VO date de 1995, n'ait été que partiellement édité à ce jour. Les mystères de l'édition sont insondables, et ce recueil était bien parti pour devenir un livre maudit. Mais enfin le voilà, lui et bientôt deux autres volumes, toujours au Bélial'.

     Egan a détrôné William Gibson comme auteur emblématique de l'époque. Sylvie Denis et Francis Valéry d'abord, puis Gérard Klein, Gilles Dumay, Olivier Girard et Quarante-Deux ont entrepris de révéler Egan au public francophone. C'est dans la forme courte que cet Australien donne sa pleine mesure. Ses romans n'ont pas la même force, Téranésie étant même franchement quelconque. Le souffle épique, le sens du romanesque sont des qualités dont Greg Egan n'est que parcimonieusement pourvu ; par contre, c'est un authentique visionnaire. Personne mieux que lui ne sait mettre en scène l'impact social et humain des nouvelles technologies, et tout particulièrement des avancées médicales. Il est la vivante illustration de la science-fiction considérée comme une littérature d'idées. Parce que d'idées, il en regorge. Malgré cela, jusqu'à présent, qui voulait lire les nouvelles d'Egan s'engageait dans un véritable parcours du combattant : outre les deux courts recueil parus naguère chez DLM et depuis très épuisés, Notre-Dame de Tchernobyl et Axiomatique (contenant quatre nouvelles reprises ici — 4, 6, 7 et 13), il lui fallait les chercher ici et là en revue, et dans diverses anthologies. Il aura fallu pas moins de dix ans et de trois tentatives éditoriales pour que ce recueil voie enfin le jour en français dans son intégralité. Tout vient à point à qui sait attendre, mais tout de même...

     1 — « L'Assassin infini » nous montre à l'œuvre un tueur omniprésent dans quantité d'univers parallèles et chargé de liquider les incarnations de drogués engendrées par l'usage d'une substance qui leur permet de voyager entre les univers tout en les déstabilisant de plus en plus. Ce texte n'est pas typique de la manière Egan, mais c'est un des récits les plus actifs.

     2 — « Lumière des événements ». Un astronome a découvert des galaxies à temporalité inversée. C'est-à-dire qu'au lieu que les photons provenant du fond de l'espace frappent le télescope, ils le quittent pour plonger dans le passé et rejoindre l'étoile, à rebours. Grâce à de gigantesques jeux de miroirs spatiaux, on parvient à envoyer ainsi des messages dans le passé et, donc, à connaître l'avenir. La science va-t-elle triompher du libre-arbitre ou pourra-t-on faire mentir les massages venus du futur ?

     3 — « Eugène ». Dans cet avenir où l'on achète quasiment sa progéniture en kit, si l'on a gagné à la loterie, on peut s'offrir l'enfant le plus merveilleux dont on puisse rêver. Ne se pourrait-il pas que la mariée soit trop belle ? Que l'enfant ne soit TROP parfait ? Que les Pygmalion soient pris à leur propre jeu ?

     4 — « La Caresse » évoque les rapports malsains, quasi incestueux, que l'Art et l'Argent entretiennent. Pouvoir de l'Art, pouvoir pour l'Art qui ouvre sur un hédonisme par-delà bien et mal, qui échappe à la morale et, donc, à l'humain. Le créateur, l'artiste en vient à s'investir d'un pouvoir tel qu'il s'apparente au surhomme nietzschéen, s'élève et élève l'Art au-dessus du jugement. Un texte fort.

     5 — « Sœurs de sang » est cependant mon préféré et j'aimerais connaître l'avis d'un professionnel de la santé et de la fiction tel que Martin Winckler à son sujet. C'est un récit à la fois dur et touchant. Deux jumelles : l'une meurt en Afrique, l'autre vit en Amérique. Pour tester un médicament, l'industrie pharmaceutique l'administre à l'une, et à l'autre un simple placebo. Ça fait réfléchir et donne froid dans le dos.

     6 — « Axiomatique », qui prête son titre au recueil, est l'archétype de la nouvelle eganienne. En plein dans le motif central de l'œuvre de l'Australien. Les états de conscience, les choix moraux ne sont-ils que des axiomes que l'on peut altérer avec des implants cérébraux ? Par exemple, pour acquérir le mépris de la vie humaine nécessaire à un homicide quand on n'est pas un tueur né ? Mais dès lors que l'humanité ne vaut plus rien, à quoi bon la venger ?

     7 — « Le Coffre-fort » reste l'un des points faibles du recueil. Un enfant martyr a acquis l'étrange pouvoir de migrer chaque nuit, durant son sommeil, d'un corps à un autre, sans contrôle. Eviter de trop perturber la vie de son hôte d'un jour et se forger néanmoins une identité n'est pas si facile que ça...

     8 — « Le Point de vue du plafond » est l'un des textes les plus étranges de ce recueil, où le personnage vit une expérience de décorporation. Il se voit du plafond, comme s'il y était, regardant son corps en contrebas, mais reçoit les informations par le truchement de son corps réel. En fin de compte, l'histoire, qui se conclut par l'exploitation médiatique de la situation, nous laisse sur notre faim.

     9 — « L'Enlèvement » est peut-être un peu moins surprenant mais bien mieux réussi. Quand on saura créer de véritables copie conformes d'un être humain, pour l'immortaliser par exemple, ne suffira-t-il pas simplement d'un rapt virtuel ? Menacer de faire souffrir une copie dont on se sera emparé aura-t-il la même influence qu'un rapt réel en permettant d'obtenir tout aussi bien une rançon. Egan livre là son récit le plus psychologique mais pas le moins intéressant.

     10 — « En apprenant à être moi » nous fait découvrir le dispositif Ndoli. Un cristal de réseaux neuraux imite parfaitement le cerveau. Quand ce dernier vient à se dégrader avec l'âge, le cristal prend le relais pour l'éternité... Egan pose une fois encore sa question favorite, celle qui l'intéresse vraiment et donne une teinte philosophique à son œuvre : Et ça, c'est humain ?

     11 — « Les Douves ». Très beau texte, simple, parlant et fort, avec la mise en abîme du racisme primaire, avoué et revendiqué, de pauvres qui redoutent la concurrence de plus pauvres et désespérés qu'eux et celui, discret, secret, de la classe dominante, qui s'affranchit de son humanité même pour créer une frontière plus infranchissable qu'aucun mur. Ceux qui réclament un mur et ceux qui édifient un mur génétique pour, de classe, se constituer en espèce, pire, en une forme de vie alternative et dominante. Des douves, jolie métaphore...

     12 — « La Marche ». Le moins bon à mon sens. Un tueur conduit sa victime à travers bois et échange avec elle son point de vue. Point de vue que des implants peuvent modifier. Du pur Egan.

     13 — « Le P'tit mignon ». Parmi les thèmes favoris de Greg Egan, on compte tout ce qui touche de près ou de loin à l'identité sexuelle. Comment la technique va-t-elle fournir au Marché le moyen de répondre — ici à la demande d'un homme d'avoir lui-même un enfant — et avec quel questionnement éthique ? Quelles seront les conséquences émotionnelles de faire les choses à moitié ? Il y a quelques risques à vouloir un super tamagoshi.

     14 — « Vers les ténèbres » est une nouvelle moins spéculative, plus imaginaire... Des trous de vers apparaissent ça et là, arbitrairement, capturent des gens dans un labyrinthe où il est impossible de revenir en arrière, même pour la lumière, et où donc, de fait, on avance dans le noir total. Des « pompiers » y pénètrent pour essayer de sauver ces prisonniers en les menant au centre dans le temps imparti.

     15 — « Un Amour approprié » est la toute première nouvelle d'Egan que nous ayons pu lire en français sous le titre « Baby Brain ». La technique et le droit. Encore et déjà. Liée par un contrat d'assurance avec des clauses en petits caractères, une femme doit accepter de porter dans son utérus le cerveau de son mari victime d'un accident, le temps de lui cloner un nouveau corps ou de renoncer à le sauver.

     16 — « La Morale et le virologue ». Un biologiste fou de Dieu entend « améliorer » l'œuvre du Tout Puissant, créateur du sida, en produisant une nouvelle souche virale plus performante, religieusement parlant, qui parvienne à tuer tous les impies, homosexuels, partenaires multiples, femmes allaitant... Sinistre.

     17 — « Plus près de toi ». Grâce au dispositif Ndoli, toutes sortes d'expériences deviennent possibles : échanger corps et sexes, avoir le même sexe que son partenaire et inversement. Devenir l'autre. Absolument identique. Tout connaître de lui, d'elle, à la perfection. Mais attention, une fois qu'il n'y a plus de mystère, quel échange reste encore possible ? Egan aime présenter les revers de médaille. Dans tout marché, il y a ce que l'on reçoit mais aussi ce que l'on donne. La technique le permet, mais qu'y gagne-t-on au final ?

     18 — « Orbite instable dans la sphère des illusions » rappelle davantage la S-F des années 70 et aussi l'univers de Roland C. Wagner et sa fameuse Psychosphère. Un beau jour, les croyances ont créé des attracteurs, géographiquement parlant, qui, dès que l'on s'en approche, vous convertissent à la croyance génératrice dudit attracteur. Une minorité continue d'évoluer librement aux marges des zones attractrices, à moins que ces marges ne soient en fait, elles aussi, qu'un attracteur quelque peu différent ? Une idée marginale chez Greg Egan pour conclure comme on avait commencé.

     Véritable monument de la S-F des années 90, Axiomatique est le recueil à ne manquer sous aucun prétexte, à découvrir absolument. Greg Egan propose une science-fiction crédible et éprise de questionnements éthiques. Il ne cesse d'interroger le progrès technique et surtout médical. Ni technophobe ni technophile, il envisage le pour et le contre des demandes que notre époque adresse au proche futur. La question de l'immortalité et, sans aller si loin, de la prolongation de la vie. La science et la technique avancent, mais la loi, dans son esprit comme dans sa lettre, reste ce que nous connaissons. C'est à cette aune-là qu'il faut peser les réponses qu'il propose.

     Chez Egan, l'action est bien souvent réduite à la portion congrue. Sa prose est froide, et si son faisceau thématique est plus étroit que celui de Ted Chiang, ces deux auteurs sont bel et bien comparables. Si La Tour de Babylone, le recueil de Chiang (Denoël « Lunes d'Encre » — cf. critique et interview de l'auteur dans le Bifrost n°42), vous a laissé de marbre, gageons qu'Axiomatique aura le même effet. En revanche, si le recueil de l'Américain vous a enthousiasmé, il y a toutes les chance pour celui de l'Australien fasse de même. On a ici droit à une science-fiction très intériorisée, où l'essentiel est dans les interrogations de personnages qui n'ont rien d'extraordinaires. Ce pourrait être moi ou vous, et c'est bien sûr ce qui fait tout l'intérêt de la chose.

     Je donne certains textes pour meilleurs, d'autres pour moins bons. Il faut comprendre que c'est relativement les uns aux autres. L'ensemble est de très haute tenue, même si les meilleurs textes d'Egan qu'il m'ait été donné de lire ne sont pas au sommaire de ce recueil. « Mortelles ritournelles », « Fidélité », « Vif Argent », « Cocon » ou « Les Tapis de Wang » devraient figurer dans les deux autres recueils prévus au Belial'. Malgré cela, Axiomatique est le seul recueil à pouvoir rivaliser avec La Tour de Babylone. Deux comme ça suffisent amplement à faire de 2006 un excellent millésime. Maintenant, si vous préférez la hache et le blaster...

Jean-Pierre LION
Première parution : 1/1/2007 dans Bifrost 45
Mise en ligne le : 15/3/2008

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    
Edition DLM Editions, Cyberdreams, la collection (2000)


     Axiomatique est, dans sa version anglo-saxonne, un recueil de dix-sept nouvelles. Les éditions DLM nous en livrent ici une première partie : quatre récits d'une hard-science métaphysique dont Egan s'est fait le spécialiste, autant de variations sur le thème de l'identité.

     Ainsi, que faire lorsque vos principes moraux vous empêchent de venger le meurtre de votre femme ? Dans Axiomatique, la nouvelle éponyme du recueil, la solution est très simple : il suffit d'acheter un implant neural, par exemple le package « La vie ne vaut rien ! ». C'est légal, et ça marche. Oui mais... L'implant, en inhibant votre respect de la vie, ne risque-t-il pas de faire de vous une autre personne ?

     Dans Le coffre-fort, un homme se réveille chaque matin dans un nouveau corps, un nouvel hôte dont il doit le temps d'une journée prendre l'identité, et ce depuis qu'il est tout petit. Difficile, dans ces conditions, d'être soi-même...

     Après avoir, en deux nouvelles, posé la question Qui suis-je ?, Egan retourne le problème et demande qui est l'Autre et ce qui en fait un être humain. Dans Tout-P'tit, les hommes peuvent se faire mettre enceint d'un enfant sur mesure qui ne dépassera pas l'âge de quatre ans et dont l'intelligence ne se développera pas, et auquel on ne peut donc en principe s'attacher outre mesure. Mais la limite entre l'entité biologique, manipulable à loisir, et la personne humaine peut s'avérer particulièrement floue...

     La caresse est une nouvelle un peu plus faible, dans la mesure où ses implications vont moins loin que dans les trois autres textes. Mais vu l'excellence du recueil, même « la plus faible » nouvelle se lit avec beaucoup de plaisir. Ce long texte débute par la découverte d'une chimère, mi-femme, mi-panthère, ressemblant trait pour trait au personnage d'un tableau vieux d'un siècle. Mais qui pourrait être assez fou pour vouloir façonner le monde à l'image de tableaux de peintres ?

     Les quatre textes du recueil sont caractéristiques des nouvelles de Greg Egan : narration à la première personne, action se déroulant dans un futur proche, implications au quotidien mais surtout philosophiques d'une technologie remettant en cause les fondements de l'identité, de l'humanité. Avec talent, Egan sait intégrer des concepts parfois difficiles et théoriques à des intrigues passionnantes racontées par des personnages attachants et humains.

     En attendant la suite de Axiomatique, le lecteur français pourra se rabattre, si ce n'est déjà fait, sur le recueil Notre-Dame de Tchernobyl, également aux éditions DLM. Et s'il est (déjà ?) blasé par les spéculations biotechnologiques de Greg Egan, il lui reste encore les époustouflantes nouvelles parues dans le numéro 6 de la revue Galaxies et dans Étoiles Vives 3, deux textes de hard-science, voire de hard-mathématiques.

Philippe HEURTEL
Première parution : 1/9/2000
dans Dragon & Microchips 18
Mise en ligne le : 20/10/2003


Edition DLM Editions, Cyberdreams, la collection (1998)


     Greg Egan (auteur australien découvert dans Interzone à la fin des années quatre-vingt, en France un peu plus tard dans les pages de CyberDreams et les publications DLM), il y a ceux qui adorent et... les autres. Et moi, très franchement, j'étais il y a encore un jour ou deux très clairement dans la seconde catégorie, celle des autres, ceux qui ont lu, ça et là, une ou deux nouvelles intéressantes et beaucoup de textes abscons. Ainsi, tout était simple, et lorsqu'on me parlait d'Egan, je me disais : « ah ouais, ce type aux idées souvent renversantes mais à la manière genre hard-science cryptique dont je comprends qu'un mot SUR trois ». C'est alors qu'arriva Axiomatique, un petit recueil de quatre nouvelles (premier volet d'un ensemble quadripartite à venir, me semble-t-il), un bouquin qui, affirmons le d'emblée, allait radicalement chambouler mon jugement. Et depuis plus rien n'est simple, évidemment...

     Après cette petite introduction passablement nombriliste, passons donc aux choses réellement dignes d'intérêt, à savoir « Axiomatique », nouvelle d'ouverture au titre éponyme à celui du recueil. L'histoire est basique : celle d'un homme déchiré (entre son désir de venger sa femme assassinée lors d'un braquage, et sa morale qui lui souffle combien tuer un être humain est un acte ignoble. Pourtant la solution est là, dans ces implants neuraux à même de profondément modifier la personnalité, de changer l'introverti timide en gagnant grande gueule sûr de lui, l'athée en fanatique religieux ou encore le veuf en meurtrier. On avale le texte à toute allure, véritablement saisi par une écriture limpide, extrêmement vivante, une nouvelle ou plane le vaste problème de l'intégrité humaine de notre identité en tant qu'être pensant. Le ton est donné, et de bien belle manière.

     Charpentée sur la même thématique, celle de l'identité de l'individu, « Le coffre-fort » nous plonge dans les affres d'un personnage voué à une existence pour le moins curieuse, une vie fractionnée, morcelée, celle de toutes les personnes dans la peau desquelles notre héros se réveille, jour après jour. Il ne sait pas quel corps il habite, quelles sont les habitudes de ce type dont il voit le visage dans le miroir, quelle est cette femme, là, dans le lit, et qui visiblement semble avoir des intentions douteuses. Et c'est comme ça tous les jours depuis quarante ans (il y a là un petit côté Code Quantum, non ?). Second texte et second coup de poing, le tout ponctué par une rationalisation finale vertigineuse. Surprenant ! Avec « Le Tout-P'tit », Egan aborde les domaines mouvants des manipulations génétiques par le biais, non moins hasardeux, de l'affectif. Un Tout-P'tit, c'est une créature vivante, un véritable bébé en fait, un mioche qu'il vous faudra accoucher (si vous êtes de sexe masculin, pas de problème, la science est capable de tout !), langer, nourrir, bref, élever. Seul hic : il est programmé pour mourir à quatre ans. Et puis vous savez, les gosses, mêmes fabriqués, on s'y attache, alors... Encore un texte riche de réflexions, aussi dérangeant que les deux premiers, et peut-être plus encore, une nouvelle qui vous fera regarder une certaine brebis d'un drôle d'œil, sans parler du tamagotchi de votre petit cousin...

     C'est à « La caresse » qu'incombe la lourde charge de clôturer Axiomatique. Le texte, comme les trois autres, est écrit à la première personne du singulier. C'est de loin le plus long et, aussi, sans doute, le plus fou. L'intrigue tourne autour d'un tableau, La caresse de Fernand Khnopff (excellente initiative que celle de l'éditeur d'avoir repris le dit tableau en couverture), une œuvre où l'un des personnages représentés est une créature hybride, tête de femme, corps de panthère. Un sphinx, quoi. Tout commence au moment ou le narrateur, flic bio amélioré, découvre semblable aberration, et bien vivante qui plus est, dans le sous-sol d'une maison ou un meurtre a été commis. Pourquoi avoir créé une telle horreur ? L'enquête est ouverte. « La caresse » est une nouvelle superbe et palpitante, porteuse, à l'instar de tous les autres textes d'Axiomatique de questions éthiques profondes auxquelles il faudra bien se résoudre à répondre, des réponses qui modifieront irréversiblement notre proche futur...

     Bref et on l'aura compris, ici, rien n'est à jeter (dans la mesure bien sûr où on oublie quelques imperfections de maquette, découpages et césures lourdingues, pages mal cadrées et absence de sommaire). Chacun des quatre textes justifie à lui seul (presque) l'achat du recueil. Alors si vous aimez les projections prospectives, que le génie génétique et les nanotechnologies vous fascinent : c'est sûr, faut pas hésiter, courez, d'autant que d'ici que vous acquériez Axiomatique ce sera peut-être plus de la Science-Fiction... Après tout, c'est déjà demain, non ?

ORG
Première parution : 1/1/1998
dans Bifrost 7
Mise en ligne le : 4/11/2003


Edition DLM Editions, Cyberdreams, la collection (1997)


     Si on peut regretter l'absence d'indications sur leur place dans l'œuvre d'Egan, on a ici quatre échantillons de sa patte et de son talent — à situer grâce au dossier de Galaxies n°6. Écrites à la première personne, creusant la psychologie des narrateurs, ces nouvelles décortiquent les conséquences d'innovations biologiques, conséquences et sociales et quasi-métaphysiques puisque touchant à ce que sont l'individu, la conscience, l'humain. Bref, le futur proche et les questions éternelles s'entremêlent. Le tout sans ménager retournements de situation, ou d'interprétation, et suspense.

     Un homme achète un implant pour se reconditionner, parce que son épouse a été assassinée, et que, normalement, il répugne à la loi du talion. Un autre se réveille chaque matin dans un corps différent, mais toujours dans le corps d'un garçon puis d'un homme de son âge, et dans la même ville. Un troisième, en quête de paternité, achète un pseudo-bébé artificiel destiné à s'auto-détruire sans avoir atteint le stade de la conscience. Le dernier, policier, enquête sur une chimère, reproduction vivante de la panthère à tête de femme du tableau de Fernand Khnopff choisi en couverture du recueil. Voilà, tout est dit, ou redit pour qui a lu le Galaxies déjà évoqué, et pourtant rien n'est dit : il faut lire, et apprécier.

     Certes, on pourrait ergoter. Le deuxième texte relève plutôt, au bout du compte, du fantastique façon Mains d'Orlac — mais le souci de montrer comment une personnalité se construit dans des changements quotidiens d'identité renvoie à la meilleure SF. Le quatrième rappelle la (bonne) SF française d'il y a quelques années, obsédée par la création esthétique et ses perversions — faut-il s'en plaindre ? Et on ne trouvera vraiment rien à redire des deux autres. En fait, chacun établira un palmarès selon ses a priori, mais on va du franchement bon à l'excellent. Ce qui n'étonne pas de la part d'Egan, et fait souhaiter longue vie à l'éditeur.

Éric VIAL (lui écrire)
Première parution : 1/12/1997
dans Galaxies 7
Mise en ligne le : 30/3/2009


 

 
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