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L'Enchâssement

Ian WATSON

Titre original : The Embedding, 1973
Première parution : Gollancz, juillet 1973

Traduction de Didier PEMERLE
Illustration de Pierre FAUCHEUX

LIVRE DE POCHE (Paris, France), coll. SF (1ère série, 1977-1981) n° 7013
Dépôt légal : 4ème trimestre 1977
Roman, 416 pages, catégorie / prix : 4
ISBN : 2-253-01787-5
Format : 11,0 x 16,5 cm  
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     Des enfants « différents » reçoivent un enseignement « différent », apprennent un langage « différent » sous la direction du linguiste Chris Sole.
     Quelque part en Amazonie, les Xemahoa conservent le secret d'un langage sacré, le langage « enchâssé » qu'ils ne perçoivent et comprennent que sous l'empire d'une drogue spéciale.
     Dans le désert du Nevada, Russes et Américains accueillent les premiers extra-terrestres, les Sp'thra. Portés par les vagues des courants cosmiques, les Sp'thra proposent un marché : tout ce qu'ils savent des techniques permettant le vol spatial contre les informations sur le langage...
     ... et sur l'enchâssement, qui est peut-être la clé d'une totale libération des esprits.

    Prix obtenus    
Apollo, [sans catégorie], 1975

    Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes :    
 
Denis Guiot & Jean-Pierre Andrevon & George W. Barlow : Le Monde de la science-fiction (liste parue en 1987)
Jean-Bernard Oms : Top 100 Carnage Mondain (liste parue en 1989)
Lorris Murail : Les Maîtres de la science-fiction (liste parue en 1993)
Stan Barets : Le Science-Fictionnaire - 2 (liste parue en 1994)
Association Infini : Infini (1 - liste primaire) (liste parue en 1998)
Francis Valéry : Passeport pour les étoiles (liste parue en 2000)

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition POCKET, Science-Fiction / Fantasy (1986)


     Toutes les préoccupations de ce roman tournent autour du langage et de la communication. Elles sont véhiculées par trois fils conducteurs.
     Etude, d'abord, (dé)formation et éducation d'enfants coupés du monde et de la réalité dans un hôpital assez spécial. On essaie de leur inculquer la préhension d'un autre niveau de langage, quitte à les sacrifier en les rendant fous ou inaptes à la vie normale.
     Observation, ensuite, d'une tribu d'indiens vivant en Amazonie — les Xemahoa — qui, sous l'effet d'une drogue — le maka-i — , parvient à parier et à comprendre une langue dans la langue ; une langue enchâssée.
     Relations, enfin, entre les hommes et les Sp'thra, extra-terrestres qui se disent Changeurs de Signes. Ce peuple de linguistes s'est lancée dans une quête que les terriens trouvent absurde — ils veulent annihiler l'Amour Veuf qu'ils portent aux Diseurs de Change. Ils prétendent chercher à échapper à la Cette-Réalité, c'est-à-dire à se libérer de l'univers dans lequel ils sont « enchâssés », afin d'atteindre l'Autre-Réalité. Quelques cerveaux humains pourraient les satisfaire. C'est alors qu'on leur parle des Xemahoa.
     En échange d'une unité cervicale xemahoa, les Sp'thra sont prêts à révéler leurs techniques de voyage interstellaire. Mais la politique — l'affreuse politique terre à terre et bornée — va s'immiscer dans ces négociations vitales, mutilant la communication entre les deux races.
     L'enchâssement étonne par son pessimisme. Watson serait-il un écrivain profondément pessimiste ? Peut-être pas... Mais tout de même, la porte qu'il laisse entrouverte est à peine bonne pour les souris.
     Pour lui, semble-t-il, les hommes parlent une langue de sourds, Ils ne savent pas écouter. Par contre, ils savent s'écouter. Cette démarche aveugle conduit à un isolement inévitable que l'auteur, dans un registre différent, a déjà mis en scène dans L'Ambassade de l'Espace (Calman-Lévy).
     Quel avenir pour l'homme ? Brrr... Je n'ose y penser. Il semble prisonnier pour l'éternité de la Cette-Réalité.
     Certes, ce roman laisse apparaître une grande complexité. Mais il constitue également une grande réussite.
     A lire, donc, mais surtout à relire.

Éric SANVOISIN
Première parution : 1/1/1986
dans Fiction 370
Mise en ligne le : 5/3/2005


 

Edition BÉLIAL', Kvasar (2015)


            Sous une superbe couverture signée Manchu, voici la quatrième édition de ce premier roman de Ian Watson qui se veut définitive, le fruit d’un projet longuement mûri qui tenait particulièrement à cœur à Olivier Girard, qui l’a porté de nombreuses années durant. Le résultat est à la hauteur de l’ambition. La récente collection « Kvasar », désormais la vitrine du Bélial’, était toute destinée à l’accueillir.

            On lira tout d’abord « Souvenirs enchâssés », la longue préface de près de trente pages rédigée spécialement par Ian Watson pour cette occasion. Il y revient sur le contexte socio-politique de l’époque qu’il ne faut pas perdre de vue pour saisir les tenants et aboutissants du roman. L’heure était encore à la Guerre Froide, cette période particulière que l’on appelle aujourd’hui la « détente » où, si les tensions Est/Ouest baissaient, un événement tel que celui au cœur du roman avait tout pour remettre le feu aux poudres. Hormis la visite d’extraterrestres, l’ensemble des événements et la manière dont ils se déroulent sont conditionnés par la situation politique de l’époque. De même, le lecteur va être confronté à des références historiques vieilles de quarante ans. Au premier chef desquelles l’Union Soviétique, bien sûr, mais nombre d’autres en passe de devenir obscures au public d’aujourd’hui. Ainsi, aux pages 138 & 139 entend-on parler de « Skylab » (première station spatiale), de « Concordski » (Tupolev 144, avion supersonique civil russe ressemblant au Concorde), du Jefferson Airplane (groupe de rock psychédélique formé en 65 à San Francisco avec Paul Kantner, Jorma Kaukonen et Jack Cassidy, qui deviendra Starship quelques années plus tard après de départ des deux derniers cités, partis fonder Hot Tuna – l’album cité par Watson est en fait du Starship, où officiaient entre autres Jerry Garcia (Grateful Dead) et David Crosby), de Howard Hughes (aviateur, homme d’affaires, producteur de cinéma et homme à femmes, l’un des hommes les plus riches et puissants des USA qui développa la compagnie TWA disparue par fusion en 2001). Un autre monde, en somme, où les deux blocs avaient transposé leur rivalité dans le tiers-monde. Watson revient également sur sa situation personnelle et les conditions dans lesquelles il écrivit L’Enchâssement qui sont, elles aussi, le fruit de leur époque. Il y évoque sa position et son travail d’universitaire, la genèse de son intérêt pour la linguistique. Autant d’éléments qui permettent au lecteur d’aujourd’hui d’appréhender le roman avec le recul nécessaire.

            Le volume se complète, outre la bibliographie signée Alain Sprauel, d’une postface du linguiste Frédéric Landragin qui se penche sur la pertinence du roman au regard des sciences du langage, des enjeux de la linguistique-fiction. Il nous permet de mieux appréhender comment et pourquoi Ian Watson s’est emparé du concept de « grammaire universelle » de Noam Chomsky. Il nous éclaire sur le renouvellement de la thématique induit par ce choix en rupture, mais pas totalement, avec des romans tels que Les Langages de Pao de Jack Vance ou Babel 17 de Samuel R. Delany, qui reposaient sur la théorie du relativisme linguistique d’Edward Sapir et Benjamin Whorf (ditehypothèse Sapir-Whorf) supposant que notre langue influe sur notre manière de percevoir le monde, avec pour corollaire, l’hypothèse totalitaire selon laquelle qui contrôle le langage contrôle la pensée. L’enchâssement qui découle du principe de récursivité, proche du concept de mise en abyme, est une règle centrale de la théorie de Chomsky. Une autre théorie de Chomsky présente dans le livre pose le caractère inné du langage, que donc, des êtres relativement semblables finiront par produire des langages suffisamment proches pour que la communication soit possible grâce à une grammaire universelle qui reste à démontrer. Watson étend cette idée aux langues extraterrestres. Tant l’hypothèse de Sapir-Whorf que les théories de Chomsky sont l’objet de quantité de contre-exemples qui tendent à démontrer, avec les linguistes modernes, que la réalité est certainement dans un entre-deux.

            Le roman de Ian Watson commence par offrir trois fils conducteur qui ne vont pas tarder à s’enchâsser des uns dans les autres autour du personnage de Christopher Sole qui, en Angleterre, travaille dans un institut où sont menées des expériences linguistiques sur des orphelins à qui l’on administre une substance censée développer leurs capacités cognitives afin de voir quel potentiel sera ainsi libéré.

            Dans le même temps, dans la jungle brésilienne menacée d’engloutissement par la construction d’un barrage géant, son ami Pierre Darriand, un Français, étudie les Xemahoa et leurs langages, notamment leur langage enchâssé, support des mythes auquel le chamane accède par l’entremise d’une drogue.

            Enfin, des extraterrestres, les Sp’thra, lancé dans une sorte de quête mystique de tous les langages de l’univers afin d’accéder à une libération totale de leurs esprits, arrivent sur Terre où ils sont invités à se poser dans le désert du Nevada, bien à l’abri des regards. Ils envisagent de troquer leur technologie contre des cerveaux de différents locuteurs humains, dont trois indo-européens. Des choix tels qu’une langue Khoï parlée par les Bochimans, le Warao, seule langue dont la typologie syntaxique est OSV (objet-sujet-verbe), ou le Piraha, qui semble ne pas connaître de récursivité et sur laquelle le linguiste Daniel Everett s’est appuyé pour contredire Chomsky, eussent été plus judicieux en terme de diversité…

            Si Ian Watson évoque les théories de Chomsky, notamment au chapitre 3, lors de la discussion entre Sole et Zwingler, l’enchâssement, lui, apparaît davantage comme une illustration de l’hypothèse Sapir-Whorf et sert de grille d’interprétation du monde.

            Les problématiques posées dans L’Enchâssement restent d’actualité quarante ans après sa publication initiale et continuent d’en faire l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de la littérature spéculative, un roman qui tient sa place dans le top 20 des meilleurs livres de SF et dont aucune bibliothèque généraliste ne saurait se targuer d’éclectisme sans l’accueillir sur ses rayons. Un livre au sortir duquel on perçoit le monde quelque peu différemment, après lequel on se pose des questions qui ne nous effleuraient même pas l’esprit auparavant. N’est-ce pas à cela que doit en fin de compte servir toute littérature digne de ce nom ?

Jean-Pierre LION
Première parution : 1/10/2015
Bifrost 80
Mise en ligne le : 19/7/2020




 
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