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Ortog et les ténèbres

Kurt STEINER

Cycle : Ortog  vol. 2


Illustration de Gaston de SAINTE-CROIX
Illustrations intérieures de (non mentionné)

FLEUVE NOIR / FLEUVE Éditions (Paris, France), coll. Anticipation n° 376
Dépôt légal : 1er trimestre 1969
Première édition
Roman, 256 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant
Format : 11,0 x 17,0 cm
Genre : Science-Fiction


Autres éditions
   J'AI LU, 1981, 1987
   in Ortog - l'intégrale, MNÉMOS, 2016
   in Ortog, Robert LAFFONT, 1975

Quatrième de couverture
     ... Sans transition, les nuées se déchirèrent. La Nef et sa nacelle flottaient à présent au coeur d'un néant blême, éclaboussé de lueurs. Des cent points cardinaux vint une pulsation géante au bord de l'insoutenable, comme d'un lourd martèlement sur des enclumes de chair. Et dans les lointains violacés tremblèrent de faux jours, des menaces de lumières vagues aussitôt disparues. Qu'était-ce que cette muraille formidable ? Le Chevalier assujettit sur son épaule la courroie du bouclier, comme on s'enveloppe d'un vêtement au sein de la tempête. II reconnaissait la marque de ces Titans du vide, qui maçonnaient des remparts infinis pour isoler les mondes...
Critiques

     S’il est un genre qui prend de plus en plus d’ampleur et se développe aux dépens de la substance de ses voisins territoriaux : la science-fiction et le fantastique, incorporant à sa thématique un peu de ce qui fait leur attrait, c’est bien l’heroic fantasy. Prenant racine dans les récits moyenâgeux et autres épopées où se déchirent les hommes-dieux, il pose comme principe moteur le sens du grandiose et le rejet de toute explication soit pseudo-scientifique, comme en science-fiction, soit fondée sur les mythes populaires, comme le fantastique.

     Cette mise à l’écart du réel, doublée d’un affranchissement de toutes les conventions, permet une liberté de création inégalée : littéralement, tout devient possible ; la magie noire côtoie les fusées à plasma, les chevaliers jouent avec les univers et la Terre peut très bien être plate. Sa popularité toute nouvelle, l’heroic fantasy ne l’a pas construite en un jour ; sous des formes plus ou moins déguisées, elle s’est introduite peu à peu dans les milieux de la science-fiction et, depuis Jack Vance et son cycle de Cugel l’Astucieux, a été acceptée comme genre autonome par la masse des amateurs. Mais, dès 1956, te Fleuve Noir publiait cette petite splendeur : La porte vers l’infini de Leigh Brackett qui contait la lutte de Matthew Carse, dont l’esprit loge le dieu Rhiannon, contre les forces mauvaises de Caer Dhu dans le Mars d’il y a des millions d’années, et tout, jusqu’à l’atmosphère un peu surannée, tendait à faire de ce roman d’heroic fantasy un livre exemplaire, montrant aux générations montantes le chemin à suivre. Treize ans plus tard, dissimulé sous un accoutrement science-fictionnesque qui craque de toutes parts, Ortog et les ténèbres de Kurt Steiner descend sur nous, et enfin l’heroic fantasy française a trouvé son chef-d’œuvre.

     Ortog et les ténèbres se propose superficiellement comme une suite du livre déjà célèbre de l’auteur Aux armes d’Ortog (voir critique dans Fiction n° 79), qui décrivait les aventures épiques de Dâl Ortog Dâl de Galankar, Chevalier-Naute parti à la recherche du Saint-Graal qui sauvera la Terre d’une mort lente : le remède contre le raccourcissement de la vie humaine. À l’aube du second volume, nous retrouvons Dâl Ortog revenu sur Terre, après sa mission réussie ; nous allons alors te suivre dans son voyage au-delà des sept agonies vers le pays de la mort pour tenter d’en ramener Kalia, sa fiancée décédée pendant son absence. Les personnages sont plus ou moins les mêmes que dans le premier roman, mais la trame des événements, leur texture émotionnelle sont radicalement différentes ; même le style s’inspire plus du 32 juillet que de Aux armes d’Ortog, avec sa précision et son détachement médical dans le choix des termes : Steiner parle sur des tons semblables d’une « courbe de probabilité représentant l’intégration des fibrilles » ou des « éclairs qui illuminaient la nuit, dispersant le phosphore des visages troués par les rayons gamma ». Mais, de toute manière, une seule constatation est possible : Kurt Steiner est revenu parmi nous, les grincements de machine dont parlait Jacques Goimard ont disparu et la place de meilleur écrivain français de science-fiction, laissée vacante par Stefan Wul et Steiner dans leur fuite loin des rives nauséabondes du Fleuve Noir, est à nouveau occupée.

     On peut diviser de façon sommaire le roman en deux grandes parties : les voyages préliminaires et le pays de la mort.

     La première entraîne Dâl Ortog à travers une série d’univers de poche : le pays des rêves, celui de la syncope, du coma… où, selon un schéma immuable, Ortog et son compagnon Zoltan seront menacés par un danger titanesque dont ils réchapperont in extremis par un effort terrible de volonté, un peu à la manière dont Northwest Smith se tirait d’affaire à la fin de chaque nouvelle, dans L’aventurier de l’espace. Ce genre de structure tendrait à lasser rapidement le lecteur si, comme dans le livre de Catherine L. Moore, la flamboyance d’un style charriant les images frappantes n’écrasait tous les défauts. Pour vous donner une idée de l’ambiance, imaginez un tableau de Jérôme Bosch, de préférence le plus atroce : L’enter des musiciens – vous savez, celui où des monstres les plus divers s’affairent à dévorer et torturer de mille façons les damnés – alors vous comprendrez pourquoi une phrase comme « des armées d’hommes tailladés de toutes parts, aux yeux crevés, brandissant des moignons sanglants » est typique de cette première partie.

     Évidemment le sens de la mesure n’est pas la principale qualité de Steiner ; au contraire, c’est à la démesure que son style est le plus approprié. Kurt Steiner est à l’échelle de l’univers ! Une phrase résume bien les quatre-vingts premières pages ; elle est tirée du roman lui-même : « C’est dans cette atmosphère d’apocalypse que Dâl, Zoltan et le nécrosophe s’avancèrent. »

     La technique qui consiste à baser un roman sur le voyage d’un héros et sur ses aventures en cours de route est appelée « travelogue » par les Américains. On a pu en voir deux exemples récemment en France avec Le palais de l’amour de Jack Vance et Le faiseur d’univers de Philip José Farmer. C’est une des plus difficiles à maîtriser car la tentation est grande d’empiler les épisodes, en les reliant par un fil conducteur plus ou moins lâche, jusqu’à ce que le « roman », qui est devenu une suite de saynètes, fasse la longueur requise par l’éditeur. Ortog et les ténèbres n’échappe pas complètement à ce reproche, mais il semble que cette première partie ne doive pas être considérée sur le plan logique, mais bien plutôt sur celui de l’esthétique, nous le verrons plus loin.

     D’autre part, la seconde partie bénéficie d’une construction différente.

     Le pays de la mort est habité par des êtres possédant une dimension supplémentaire : « C’était une vision étrange que ce visage que l’on pouvait voir de plusieurs côtés à la fois. Un visage tout à fait humain, dont les traits étaient enchevêtrés par cette omnivision. » Steiner développe alors, parallèlement aux aventures de Dâl Ortog qui participe à une révolution, visite une dimension supérieure et rencontre son double, une véritable métaphysique dans des pages qu’il faut lire pour croire, tentant d’expliquer la mort de chaque homme, non seulement comme l’acquisition d’une dimension, mais comme un phénomène affectant les univers dimensionnels par une sorte de contrôle homéostasique. Il est impossible de conter tout ce que ce livre renferme encore comme surprises ; qu’il suffise de dire que Steiner n’a rien perdu de son inventivité. Nous rencontrons par exemple au fil des pages le Tisserand des Échos qui, amnésique, confectionne inlassablement une tapisserie qui « contient les souvenirs de tous ceux qui vivent dans le labyrinthe, selon une disposition complexe de mailles, de trames et de couleurs ».

     Dans un même temps les allusions à Dante, Siegfried et Parsifal rappellent que le ton est celui de l’épopée apocalyptique. Dâl Ortog se sert d’une épée, arme stéréotypée de l’heroic fantasy, mais c’est une arme toute spéciale au point que « si vous l’emportez sans fourreau, vous allez endommager l’espace-temps autour de vous et vous serez vous-même peu à peu détruits. » Enfin les héros steineriens ne peuvent avoir un sort à la mesure des hommes ; dans cette optique, les dernières lignes sont admirables. En voici un échantillon : « Seul au milieu des ruines, Dâl Ortog Dâl de Galankar reste debout. (…) Son voyage dans la mort lui a octroyé une dérisoire immortalité. Ombre pour toujours détachée du corps qui lui donnait la vie, il reste seul dans les siècles des siècles. Il n’est plus qu’une statue animée dont le désespoir n’est pas à l’échelle humaine. »

     Bien sûr, les erreurs de détail peuvent choquer ceux qui font passer les éléments avant l’ensemble, et ceux-là seront sans doute déçus par le roman. Ainsi l’apparente facilité avec laquelle Dâl Ortog et son compagnon échappent à tous les dangers grâce à leur merveilleuse épée, ainsi le combat dans le « soleil » à la fin du livre repose sur des coïncidences bien étranges. Plus grave est le fait que la non-concordance temporelle entre les univers semble s’adapter et changer suivant les besoins de l’auteur. En un sens, les lecteurs déçus auront raison : sur le plan « livre d’aventures », Ortog et les ténèbres révèle des lacunes mais, justement, ce n’est pas sur ce plan qu’il faut comprendre le roman. Si Steiner a déguisé son œuvre sous des dehors « populaires », c’est que le Fleuve Noir ne s’adresse pas particulièrement aux amateurs éclairés de science-fiction, au contraire. Mais il n’a pas pour cela sacrifié Ortog et les ténèbres aux goûts de la foule et on peut le percevoir sous un autre aspect : celui d’un poème en prose fait pour stimuler non pas la raison mais les sens. Je n’en veux pour preuve que les innombrables notations musicales et étranges qui parsèment le livre, bien qu’elles n’aient aucune raison logique. Qu’est-ce donc après tout qu’un soleil qui est en vérité un tambour (« ce que nous croyons être de la lumière n’est que du bruit ») ? Qu’est-ce que « extraire la racine carrée de la mort » ou que « la basse continue des transferts d’électrons au sein des molécules de virus » ? En effet, ce n’est rien de logique ; c’est un univers poétique où les soleils parlent, rappelant en cela les voix des cités de force dans Les seigneurs des sphères.

     En fin de compte, le gros reproche que l’on peut adresser à Ortog et les ténèbres, c’est d’être bien trop court, et l’on se prend à rêver d’une œuvre géante où Steiner serait laissé libre de s’épanouir tout à son aise. Mais il ne faut pas trop en demander et il faut savoir se contenter d’un chef-d’œuvre mineur. Et il est de toute façon réconfortant de penser que Steiner s’est remis vraiment à l’œuvre, puisque son prochain roman, Les enfants de l’Histoire, est déjà prévu pour paraître au Fleuve Noir cet été. Il s’agira, d’après les rumeurs qui ont filtré, d’un petit événement : la révolution de mai 1968 transposée au XXVe siècle !

     Comme le disait Gérard Klein dans son article sur Philip José Farmer (Fiction n° 174 et 175), un nouveau type de fiction, qui n’est plus la science-fiction telle que nous la comprenions, devient populaire aux U.S.A. Il est assez logique de voir alors les prémices d’une révolution semblable se révéler en France dans une collection consacrée à l’aventure. N’oublions pas que Farmer a publié ses derniers romans chez Ace Books qui tient en Amérique le rôle d’un Fleuve Noir de qualité supérieure. Qu’on nous permette seulement d’espérer que les promesses de délices que l’on discerne dans Ortog et les ténèbres ne resteront pas à l’état de rêves inconsistants.

Marcel THAON
Première parution : 1/4/1969 dans Fiction 184
Mise en ligne le : 27/10/2022

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