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Les Enfants de l'histoire

Kurt STEINER

Première parution : Fleuve Noir, 1969

Illustration de Gaston de SAINTE-CROIX
Illustrations intérieures de (non mentionné)

FLEUVE NOIR / FLEUVE Éditions (Paris, France), coll. Anticipation n° 388
Dépôt légal : 2ème trimestre 1969
Première édition
Roman, 256 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant
Format : 11,0 x 17,0 cm
Genre : Science-Fiction

Pas d'AI.



Quatrième de couverture
     Est-il certain que l'histoire ne se répète pas ? Et si les émeutes de mai-juin 1968 avaient des répercussions cinq siècles plus tard, dans une société de consommation auprès de laquelle la nôtre fait figure de société sous-développée ? Voici l'ascension d'un dictateur au cours des sanglants mois de mai et de juin 2468. Et peut-être en même temps la marche irrésistible d'un espoir de liberté toujours vivant au coeur des hommes ... même mutants.
Critiques

     Kurt Steiner commença sa carrière dans la collection Angoisse. Après avoir lu Le village de la foudre ou Syncope blanche, on n’aurait pas donné cher de sa carrière future. Mais la larve allait bientôt devenir chrysalide, puis papillon aux couleurs chatoyantes. Le passage du fantastique à la science-fiction, de Angoisse à Anticipation, fut d’abord marqué par une période incertaine ; à cette époque appartiennent Menace d’outre-Terre et Salamandra, romans inégaux où les descriptions saisissantes jouxtent les banalités innommables. Puis la transformation prit fin et le vrai Kurt Steiner apparut en pleine lumière ; Le 32 juillet, Aux armes d’Ortog sont des livres que l’on peut qualifier d’inspirés. Steiner s’y montre visionnaire, accumulant les épisodes dantesques à l’intérieur de récits parfaitement structurés, à l’intérêt jamais démenti.

     Mais, comme le dirait si bien France-Dimanche, tout bonheur a une fin. Kurt Steiner quitta le Fleuve Noir et son pseudonyme pour s’embarquer dans une croisière ambitieuse vers la gloire littéraire : après une belle escale où les indigènes lui offrirent un Grand Prix de l’Humour Noir, le vaisseau sombra.

     Après cinq ans, Steiner sortit de son mutisme. En 1965, il publia un roman intéressant : Les Improbables, puis Les océans du ciel et le très beau Ortog et les ténèbres [Critique dans notre n° 184.] ; enfin, voici aujourd’hui Les enfants de l’histoire.

     « Et si les émeutes de mai-juin 1968 avaient des répercussions cinq siècles plus tard, dans une société de consommation auprès de laquelle la nôtre fait figure de société sous-développée ? » nous dit le texte de présentation, et l’on comprendra immédiatement que ce nouveau roman n’a que de lointains rapports avec Ortog et les ténèbres. La science-fiction remplace l’heroïc fantasy, la politique éclipse l’épopée et Ortog cède la place à Alberg.

     Après tant de litres d’encre déversés au sujet des « événements », Les enfants de l’histoire ne serait-il qu’un de ces récits écrits en quelques jours pour sacrifier à la mode ? Certainement pas ; Nyarlathotep préserve la science-fiction de cette sorte de snobisme commercial ! Alors, si l’infarctus vous guette quand on prononce MAI, ne craignez rien pour votre cœur ; il faut attendre la page 138 pour voir apparaître les prémices de la révolution et le roman contient assez de bonnes choses pour satisfaire monsieur le ministre de l’Intérieur lui-même !

     Voici un synopsis de l’histoire : Mars, Vénus et la Terre vivent aux crochets du reste de l’univers ; les habitants du système solaire se contentent de redistribuer les denrées qu’ils reçoivent des mondes extérieurs. Aussi, une société centrée sur la consommation effrénée s’est-elle développée : « Tout le monde a nécessairement des besoins considérables, et il faut y ajuster ses revenus. » Ici règne la futilité ; les firmes organisent des joutes audio-visuelles : « Toutes les marchandises sont acheminées et revendues plusieurs fois, avant qu’on en consommât une partie, et qu’on détruisit le reste (…) mais tout cela n’est possible que par la présence, sur les mondes étrangers, d’une autre population sans doute bien plus nombreuse, qui produit pour un salaire misérable les objets de consommation, denrées et produits manufacturés. »

     Dans un même temps la sophistication est poussée à des hauteurs effarantes. La description de ces excès est menée par Steiner avec une verve satirique remarquable : Alberg va voir un « opéra-savon », gigantesque parodie du soap-opera américain (« … le troisième tableau, consacré aux détergents liquides, avec et sans mousse… ») ; les gadgets les plus saugrenus sont vendus dans les super-marchés de l’époque… Que dit cet écriteau (nous sommes sur Vénus) ? « Achetez de l’air de la Terre. Prix selon provenance et quantité. Attention à la pression dans les boites ! ». Ou celui-ci ? « Poussière du vide. Volume de ratissage : sept cent millions de kilomètres-cubes. Volume obtenu : deux microns-cubes. Utilisation : personnalisation de la poussière d’appartement. »

     Bien qu’ils y soient plus ou moins intégrés, divers groupes refusent cette société aux structures pourries : les hommes naturels, sortes de hippies atteints par le retour d’âge ; les enfants, dernier groupe à contenir des artistes (corollaire : les écrivains, leurs critiques et leurs lecteurs sont-ils adultes ?) ; les cerveaux, qu’on voit fort peu dans le roman ; les mutants et confusément ceux qui les traquent car ils ne sont pas intégrés au circuit commercial. Alors, tout naturellement, un incident mineur amorcera la réaction en chaîne qui débutera à Paris (Villagés en l’an 2468) pour mener au pouvoir Alberg, l’ancien chasseur de mutants, puis le détruire, suivant ainsi l’habituelle boucle action-réaction. Et les derniers espoirs de liberté seront portés par les « enfants de l’histoire » – c’est ainsi que Steiner appelle les cargos qui font la navette entre le système solaire et le reste de l’empire humain à une vitesse sub-luminique, rappelant en cela l’excellent roman de L. Ron Hubbard, Retour à demain (Fleuve Noir).

     Nous allons maintenant essayer de dégager ce qui fait l’intérêt de l’œuvre sur le plan de la construction et du style. Puis quelles sont les influences que l’on discerne dans Les enfants de l’histoire. Comment est traité ce nouveau mois de mai, à cinq siècles de nous. Enfin quels sont les défauts du livre et à quoi ils sont dus.

     Tout comme Ortog et les ténèbres, ce roman est une suite d’épisodes disparates. Steiner nous montre comment Alberg s’y prend pour découvrir et abattre un mutant, puis quelle est la situation sur Mars. Ensuite nous avons quelques pages exotiques à la Wul : « … Dérangés, d’autres insectes rouges lui grimpèrent sur le dos. L’un d’eux s’attaqua à sa manche, et y pratiqua un trou en moins d’une seconde. Et, pourtant, Alberg avait pu remarquer que le tissu contenait des fibres métalliques… » Jusqu’à la page 250, les événements se déclenchent ainsi à un rythme accéléré. Mais tout est beaucoup mieux lié que dans Ortog et les ténèbres. En ce sens, presque tous les méandres que prend le destin d’Alberg dans sa route vers la dictature sont nécessaires à la logique de l’histoire ; si, par exemple, il n’avait pas été « exporté » dans un système extra-solaire, notre héros n’aurait jamais découvert sa condition de mutant.

     Steiner ne respecte pas les tabous du genre « aventure ». Ainsi la révolution n’est pas dépeinte comme un grand nettoyage permettant de remettre la maison à neuf et de recommencer sur de nouvelles bases : au contraire, après un début triomphant, le mouvement s’enlise dans ses contradictions et il faut bien se rendre à l’évidence ; il est plus facile de renverser l’ordre établi que de transformer les schèmes de comportement des gens. Aussi les enfants seront-ils obligés d’en arriver à des extrémités dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles sont « déplaisantes » : « La nuit suivante, les deux tiers des enfants profitèrent du sommeil de leurs parents pour les assassiner ». On voit que Les enfants de l’histoire n’est pas un roman de tout repos, mais son originalité n’en est que plus grande. Par exemple, tous les personnages principaux sont plus ou moins détraqués : Alberg est un être sans scrupule, Silas ne vaut pas mieux et Del Padre est un Rousseau dans toute sa folle douce.

     Sur le plan du style, Kurt Steiner fait son numéro de haute voltige habituel. Les steinerismes pullulent, celui-ci par exemple : « Un océan dont les vagues inondaient les récifs de la côte d’une mousse rose pareille à celle que fait la salive d’un blessé à mort. Les vagues elles-mêmes ressemblaient à des éclaboussures de sang. Cet océan n’était qu’une vaste hémorragie. » Les termes scientifiques tiennent leur place sempiternelle : « On disposait de radiations plus efficaces, de plus grandes longueurs d’ondes, qui bloquaient la conduction nerveuse intra-cardiaque. » Et, bien entendu, l’humour ne fait jamais défaut.

     Par exemple, le plus grand hôtel martien s’appelle l’Argyre-palace ou bien le ludocrate Lewis est très soucieux de son esthétique : « Il coiffa un casque rouge qui jurait avec son costume. Il fit une grimace en se regardant dans un miroir, et sortit avec un soupir. »

     Des influences venant des États-Unis sont facilement discernables chez Kurt Steiner. La chasse au mutant du début du livre est directement inspirée par À la poursuite des Slans de van Vogt. De même, le thème du mutant dont les pouvoirs ne sont pas encore développés et qui ne connaît pas sa véritable nature est aussi emprunté à van Vogt.

     Frederik Pohl et Cyril Kornbluth dans Planète à gogos, A.E. van Vogt dans Les armureries d’Isher, fournissent l’idée d’envoyer le héros comblé partager la vie d’une population plus démunie, pour lui montrer l’envers de la médaille. Enfin, et surtout, c’est l’ombre de Henry Kuttner et de son Vénus et le titan qui dominent le roman. Dans les deux cas, un être sans scrupules sera nécessaire pour obliger une société sclérosée à se transformer radicalement ; mais dès que l’impulsion sera donnée, tout retour en arrière rendu impossible, ce personnage, qui n’est que puissance, n’aura plus sa place dans l’ordre des choses et il faudra l’éliminer.

     Ces rapprochements sont tout à fait logiques dans un genre où innover devient de plus en plus difficile, et il vaut mieux être comparé à Henry Kuttner qu’à M.A. Rayjean. De toute façon, Kurt Steiner structure ces éléments d’une manière qui lui est bien personnelle.

     Et ce mois de mai, me direz-vous ? Eh bien, il ne manque rien à la reconstitution historique. Événements et personnages sont là en nombre, plus vrais que nature : police qui viole les domiciles ; réformettes votées par le Sénat pour apaiser les esprits ; création de groupements para-militaires pour « faire régner l’ordre », sortes de C.D.R. du futur ; appel du gouvernement avec son cortège d’insinuations habituelles, dont la plus délicieuse est du type bien connu « les agitateurs sont soutenus par l’étranger » : « Le Sénat ne se laissera pas intimider par une poignée d’agitateurs dont il est prouvé qu’ils sont à la solde des cerveaux des mondes étrangers » ; enfin, présence d’une opposition au gouvernement en place, qui est aussi intégrée à la société de super-consommation que lui.

     Cette révolution s’impose d’ailleurs par son caractère intensément vécu : Steiner tient la gageure de nous présenter des événements actuels dans un contexte de science-fiction sans qu’il se produise une seule fausse note, une seule notation qui ne soit pas intégrée au monde d’Alberg. Merci, monsieur Kurt Steiner !

     Il nous faut maintenant parler des défauts de ce livre ; ils sont très réels, mais les ombres dans un tableau ne font-elles pas ressortir les coloris les plus éclatants ? Nous aurons à formuler deux critiques, une mineure et une autre plus grave.

     La première concerne le fond. Comme Damon Knight le disait à Isaac Asimov au sujet de Fondation (voir Fiction n° 97), l’Histoire ne se répète pas, ou alors pas au point de se ressembler trait pour trait à elle-même. Personnellement, se défaut ne nous dérange absolument pas. Après tout, Steiner ne prétend guère prédire le futur ; mais il fallait tout de même en parler, puisque des critiques aussi distingués que Knight y attachent de l’importance.

     La seconde est évidente, et elle s’adresse à la forme. La fin des Enfants de l’histoire est visiblement bâclée. Sans doute Steiner s’est-il aperçu à la page 230 qu’il ne lui restait plus beaucoup d’espace pour terminer son livre. Alors, l’ouvrage laisse une forte impression d’inachevé : le rôle des cargos, pourtant très important puisqu’ils sont les « enfants de l’histoire », est laissé dans l’ombre. Tout au plus apprenons-nous que les passagers de ces navires méprisent leurs frères sédentaires : « Alberg croisa un homme de l’équipage du cargo. Le marin était vêtu d’une cuirasse brillante. Il sourit à Alberg comme on sourit à un chien. » Mais peut-être Kurt Steiner prépare-t-il une suite ? Sinon, nous pourrons dire qu’il partage avec Philip K. Dick, sans avoir tout à fait le talent de l’auteur américain, sa manière de faire croire que le tout est plus grand que la somme des parties, ses lecteurs attendant toujours des révélations qui ne viennent pas, les réponses étant à jamais partielles et la vérité perpétuellement vue à travers une glace déformante.

     Cela ne doit pas nous empêcher de dire que Les enfants de l’histoire est un livre tout à fait excellent, qui aurait pu aisément être splendide si l’artiste ne s’était pas laissé aller dans les derniers stades de son travail, car Kurt Steiner est un artiste, on le sent à toutes les pages de ses romans, même si le Fleuve Noir ne lui permet pas d’exprimer totalement ses dons.

Marcel THAON
Première parution : 1/10/1969 dans Fiction 190
Mise en ligne le : 17/9/2022

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