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L'Orbite déchiquetée

John BRUNNER

Titre original : The Jagged Orbit, 1969

Cycle : Le Choc du futur  vol.

Traduction de Frank STRASCHITZ

DENOËL (Paris, France), coll. Présence du futur n° 137-138-139
Dépôt légal : 3ème trimestre 1971
416 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant
Format : 11,0 x 18,0 cm  
Genre : Science-Fiction


Autres éditions
   DENOËL, 1977, 1995
   in La Tétralogie noire, MNÉMOS, 2018

    Quatrième de couverture    
     Que cache Harry Madison, ce malade interné dans un hôpital de New York ?
     Madison est un noir, l'un des rares hommes de sa race autorisés à côtoyer des blancs.
     Madison ne présente aucun trouble et pourtant les psychiatres ne parviennent pas à faire de lui un individu de type courant.
     Madison est un génie de l'électronique. Il répare si bien les ordinateurs que ceux-ci sont ensuite pourvus.... d'humour et d'autre facultés...
     Mais Madison dissimule sa véritable personnalité, car le jour où celle-ci se révélera, on pourra trembler pour l'avenir de l'humanité.

    Prix obtenus    

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    Critiques    

Parmi les auteurs anglais de sa génération - il est né en 1934 - John Brunner apparaît comme un des écrivains de science-fiction les plus prolifiques. Stand on Zanzibar et le présent roman sont tous deux parus en 1969, et il s’agit dans les deux cas de récits nettement plus longs que la moyenne L’orbite déchiquetée est même le premier « volume triple » de « Présence du Futur ».

Zanzibar et L’orbite proviennent vraisemblablement de la même période de production de Brunner, car l’un et l’autre de ces romans présentent la vie aux Etats-Unis dans le premier quart du XXIe siècle. Dans l’introduction d’un de ses recueils de nouvelles (Now then), Brunner avait évoqué les embûches guettant actuellement l’aspirant prophète. Pour tenter de prévoir sérieusement les événements politiques, sociaux et technologiques de l’an 2000, disait-il en substance, il faudrait d’abord passer quelque deux ans à rassembler simplement des données ; puis, pendant les six mois que demanderait la rédaction effective du livre, des événements nouveaux apparaîtraient et suffiraient pour bouleverser les prophéties patiemment préparées auparavant. C’est pourquoi, dans Zanzibar comme dans L’orbite, Brunner se fonde sur un nombre très limité de facteurs contemporains et imagine son Amérique du XXIe siècle en hypertrophiant simplement ceux-ci. A cet égard, il fait ce que Pohl et Kornbluth avaient entrepris dans leur Planète à gogos, lorsqu’ils extrapolaient le rôle social de la publicité et de ceux qui la contrôlent. Dans Zanzibar, le thème central était celui de la surpopulation. Dans L’orbite déchiquetée, il est constitué par les conflits raciaux.

En l’an 2014, les Etats-Unis du présent roman ne semblent guère connaître de difficultés consécutives à la surpopulation. En revanche, la tension entre blancs et noirs est violente, et continue. Le pays s’est découpé en une multitude d’enclaves, les unes blanches et les autres noires, dont certaines ne représentent que des quartiers de ville alors que d’autres occupent des régions beaucoup plus étendues : rivales sur le plan social, ces enclaves dépendent tout de même économiquement et légalement les unes des autres. Quelques allusions passagères indiquent que cette situation se retrouve dans d’autres régions du monde, en Angleterre et en Afrique notamment.

A côté de cette tension raciale chronique, les facteurs caractérisant la société américaine de 2014 telle que Brunner la dépeint ici sont l’importance prise par la psychiatrie et le rôle des ordinateurs, Maîtres Jacques omniscients. Les psychiatres sont chargés d’éviter que leurs patients ne s’écartent trop d’une norme arbitrairement acceptée une fois pour toutes, à quelques variantes près. Une des actions mineures du récit concerne les efforts tendant à faire révoquer le pape de la psychiatrie américaine, lequel paraît d’ailleurs être un simplificateur schématiste beaucoup plus qu’un authentique charlatan.

Les ordinateurs, banques à informations et agents de liaison, sont présents, ou suggérés tout au long du récit. Les épisodes au cours desquels Matthew Flamen s’en sert pour ses programmes dégagent une incontestable impression de vraisemblance. Flamen est un producteur de télévision, héritier des journalistes à sensation et à scandales, il utilise les ordinateurs pour établir le coefficient d’authenticité probable des renseignements dont il dispose, pour prévoir si les personnes ou les organismes dont il parlera vont lui intenter des procès et surtout pour simuler les scènes qu’il imagine mais qu’il veut présenter à ses téléspectateurs, : les ordinateurs remplacent donc pour lui metteurs en scène, acteurs, décors et éclairages.

Cette évocation du fond sur lequel se développe l’action est présentée avec beaucoup d’adresse par Brunner. Le rythme du récit n’est ralenti que par de petites « notes en marge », coupures de journaux réels ou commentaires passagers destinés surtout à rattacher ces Etats-Unis de 2014 à ceux que le lecteur connaît. Dans l’art de planter ce décor, Brunner fait montre d’une habileté comparable à celle déployée par un Robert Heinlein dans la première partie de En terre étrangère ; tout au plus pourrait-on lui reprocher d’employer les néologismes avec moins de métier que son aîné ; la plupart de ses abréviations et transformations - ni abrégé de niblank pour désigner une personne de couleur, trank pour tranquillisants, etc. - sont parfaitement transparents ; mais quelques-uns restent ambigus ou imprécis jusqu’à ce que l’auteur les décrive ou indique leur emploi, comme les éléments du costume féminin, yash et nix, dont le premier semble être une sorte de cagoule-cuirasse, et le second correspond apparemment à quelque mini-hypo-cache-sexe.

Dans les coulisses de sa société du XXIe siècle, Brunner a placé une sorte de super-Mafia organisée selon une structure pseudo-familiale, les Gottschalk, fabricants et marchands d’armes. Les Gottschalk de Brunner, à l’inverse des armuriers de van Vogt, entretiennent soigneusement un climat de tension, de méfiance et de haine réciproques, notamment entre les deux groupes raciaux des Etats-Unis, ce qui leur assure évidemment une immense clientèle. La surenchère dans la puissance destructrice de leurs marchandises leur permet de vendre aux Etats aussi bien qu’aux individus, aux organisations privées aussi bien qu’aux villes ; et là où la suggestion psychologique et la crainte de « celui d’en face » ne suffisent pas, les Gottschalk disposent des ressources variées de la corruption.

Tels sont donc les Etats-Unis de 2014 imaginés par John Brunner. Ils ne représentent d’ailleurs nullement un cas exceptionnel sur la planète, ainsi que le suggèrent les allusions à l’Angleterre et à l’Afrique indiquées plus haut et ainsi que le confirme d’ailleurs la suggestion que l’empire Gottschalk est mondial.

Tout cela est donc dépeint par petites touches successives, de même que le récit progresse par chapitres en général courts, et par changements fréquents de scène. Brunner présente séparément différents groupes d’individus, que l’action va amener à se rencontrer, à s’opposer ou à s’unir. Matthew Flamen, le journaliste à ragots de la télévision, a une femme, Celia, qui est traitée dans un hôpital psychiatrique de l’Etat. Cet établissement est dirigé par Elias Mogshack, le pape de la psychiatrie, habile, brillant, simplificateur, et obsédé par l’ambition d’avoir tous les New Yorkais comme patients. Celia Flamen est soignée par Jim Reedeth, médecin capable qui s’est rallié aux vues de Mogshack par opportunisme, alors qu’il était à ses débuts un disciple de Xavier Conroy, psychologue et sociologue génial mais suffisamment mal vu des gens « en place » pour avoir dû s’exiler dans une université mineure du Canada. Sur l’invitation d’Ariane Spoelstra, qui est une collègue de Reedeth, une « pythonisse » - sorte de prophétesse-voyante - est invitée à donner une séance de divination à l’hôpital, devant plusieurs médecins et divers malades jugés proches de la guérison. Parmi ces, derniers, il y a un énigmatique noir, Harry Madison, qui se révèle assez vite possesseur de pouvoirs extraordinaires...

Tels sont, simplifiés, les points de départ de l’aventure racontée par Brunner. Il apparaît de bonne heure que Madison devra tôt ou tard devenir le pivot de l’action. Ce qu’on ne devine en revanche pas tout de suite, c’est la manière dont l’auteur fera de ce personnage le deus ex machina de son récit. Madison ne se révélera nullement l’envoyé de quelque discrète et puissante Résistance qui se démasque au moment opportun ; il n’est même pas un mutant ; il indique sa vraie nature en une réplique (à la page 351 du livre) qui est une superbe manifestation de la maîtrise britannique dans l’emploi de la litote.

Madison est tout compte fait assez conventionnel, mais cela ne gêne pas le personnage qu’il représente dans l’action. Les autres protagonistes restent en général plutôt stéréotypés : l’auteur expliquerait peut-être cette faiblesse par l’effet du milieu dans lequel ils vivent, et qui impose des limites à l’individualité. Même Xavier Conroy, le psychologue original et profond qui a échappé à cette société, donne l’impression d’être surtout là pour exprimer le point de vue de l’auteur - en d’autres termes, pour souligner les défauts de ce monde du XXIe siècle et pour dégager la filiation qui a mené des faiblesses de notre époque à celles de la sienne : Conroy est tranchant, colérique et lucide, à la manière de beaucoup de savants qui occupent des fonctions analogues aux siennes dans d’autres romans. Autour de lui, Flamen et Reedeth représentent, à quelques nuances près. la race du personnage encore jeune fondamentalement probe, mais faible et vulnérable aux tentations de l’opportunisme. Lyla Clay, la pythonisse, incarne l’évolution inverse - celle qui mène d’une acceptation paresseuse à la prise de conscience. Également conventionnel, Lionel Prior, le beau-frère de Flamen, se retrouve dans d’innombrables romans de science-fiction sous les traits figés du minus chargé du mépris de l’auteur et dont la réussite sociale est proportionnelle à l’acceptation conformiste donc à l’incapacité de raisonner par lui-même. A un échelon plus élevé - moins imbécile et plus adroitement opportuniste - Elias Mogshack incarne un aspect plus brillant du succès obtenu par l’art de naviguer dans la direction générale du moment. Plus individuel, et plus subtilement tracé, Pedro Diablo complète en somme Matthew Flamen ; il travaille à la télévision pour les programmes de propagande de l’enclave noire de Blackbury, bien qu’il ait lui-même plus de sang blanc que de sang noir dans ses veines de métis. Lorsqu’il est chassé de Blackbury précisément parce qu’il n’est qu’un métis, il se rend à New York et se met à travailler avec Flamen : traître ou « revanchard » ? Non   , car il accepte d’apprendre de Flamen les perfectionnements de son métier, et ne cherche nullement à le supplanter : Diablo apparaît beaucoup plus comme le personnage qui ne donne une couleur (c’est le cas de le dire) politique à son engagement que dans la mesure où celui-ci est concilié avec son ambition individuelle. Lorsque Conroy, appelé par Flamen tente d’éclaircir les mystères qui entourent en particulier Harry Madison, Diablo apparaît comme un des éléments les plus intelligents et les plus adaptables du groupe. L’auteur éprouve une certaine sympathie pour lui.

En revanche, John Brunner ne manifeste que du mépris à l’égard de l’agitateur professionnel noir Morton Leinigo, arrivé clandestinement aux Etats-Unis pour alimenter l’huile sur le feu par habitude au moins autant que par conviction. L’auteur ne manque pas de montrer, en outre, que Leinigo est un personnage aussi peu intelligent que Lionel Prior - et, au total, tout aussi conformiste : simplement, son conformisme a pris une autre direction. Mais il convient de noter que ce mépris de John Brunner ne s’étend pas aux autres animateurs des communautés noires qu’il met en scène.

En fait, et bien que ses Etats-Unis de 2014 ne soient pas le moins du monde une contrée idyllique ou même simplement plaisante, ce n’est pas à l’une des communautés - noire ou blanche - que John Brunner s’en prend principalement. Ceux à qui il confie le rôle de traîtres sont avant tout les Gottschalk, c’est-à-dire ceux qui ont besoin de la discorde entre les autres pour asseoir et consolider leur propre puissance. Et ce n’est pas par hasard que l’écroulement des Gottschalk est amené précisément par ce qu’eux-mêmes considéraient comme un atout - un atout pour l’avenir immédiat comme pour le futur lointain...

Mais ce qui fait avant tout l’intérêt de ce roman, avant le message que l’on peut essayer d’en dégager, c’est la qualité de sa construction son rythme nerveux et sa logique interne. La traduction, soignée, de Frank Straschitz restitue l’oeuvre d’un écrivain authentique qui sait raconter une histoire. Pour goûter celle-ci, point n’est besoin de lire entre les lignes : preuve du talent de Brunner.


Demètre IOAKIMIDIS
Première parution : 1/12/1971 dans Fiction 216
Mise en ligne le : 3/3/2019


 
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