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La Terre est une idée

James BLISH

Titre original : Earthman, Come Home, 1955
Première parution : G. P. Putnam's Sons, 1955

Cycle : Les Villes nomades  vol. 3 

Traduction de Michel DEUTSCH

DENOËL (Paris, France), coll. Présence du futur n° 103-104
Dépôt légal : 3ème trimestre 1967
Roman, 320 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant
Format : 12,0 x 18,0 cm  
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     • Les anciennes villes terrestres sont devenues « les vagabonds de l'Espace »
     Mais les guerres interplanétaires vont les laisser sans ressources.

     • Des centaines de « cités volantes » connaissent déjà le chômage et la misère. Faudra-t-il une « longue marche » de protestation jusqu'à la Terre pour rétablir le système économique galactique ?

    Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes :    
 
Stan Barets : Le Science-Fictionnaire - 2 (liste parue en 1994)  pour la série : Les Villes nomades
Francis Valéry : Passeport pour les étoiles (liste parue en 2000)  pour la série : Les Villes nomades
Denoël : Catalogue analytique Denoël (liste)  pour la série : Les Villes nomades
Association Infini : Infini (1 - liste primaire) (liste parue en 1998)  pour la série : Les Villes nomades

 
    Critiques    

                Voici le troisième volume de la grande tétralogie du futur écrite par James Blish, et dont les deux premiers ont déjà été publiés dans la même collection sous les titres respectifs de Aux hommes, les étoiles et Villes nomades. Au début de ce nouveau livre, le lecteur trouvera une sorte de pré-prologue donnant les grandes lignes de ce qui s’est passé dans les deux romans précédents : il pourra ainsi suivre sans difficulté les pérégrinations spatiales de cette New York du XXXVIe siècle. Les villes nomades de Blish, ainsi qu’on le sait, sont des entités closes auxquelles un générateur de champ de force baptisé « tourne-bouloche » permet de vagabonder dans l’espace à des vitesses qui peuvent dépasser celle de la lumière. Le but de leur vagabondage est la recherche de travail spécialisé sur telle ou telle planète : entre deux contrats, c’est-à-dire entre deux atterrissages, chacune des villes se suffit à elle-même.

                Le présent roman est constitué d’une succession d’épisodes qui avaient primitivement paru, sous forme de nouvelles distinctes, dans divers magazines américains. Blish a partiellement récrit ces épisodes, mais il leur a délibérément laissé ce caractère de « récits complets ». Cette discontinuité se retrouve d’ailleurs dans la chronologie qui accompagnait le premier volume de la série, et la duplication est intéressante. Cette chronologie indique les événements tels que l’Histoire les retiendrait, tandis que les romans présentent – plus ou moins partiellement – ces mêmes événements, leurs causes ou leurs conséquences, tels que les verraient John Amalfi et Mark Hazleton, les deux guides de New York.

                En écrivant, après Heinlein et Asimov, son épopée du futur, Blish a cherché à réaliser un équilibre entre la simple succession d’instantanés, la narration d’aventures individuelles isolées (ainsi que l’a fait Heinlein), d’une part, et, de l’autre, la présentation panoramique (à la manière de Stapledon), qui conduit à une sorte de précis historique généralement sec et froid. La réussite de Blish n’est point totale, car l’équilibre qu’il recherchait oblige à abandonner périodiquement l’action pour préciser les modifications du décor historique. Le rythme de l’ensemble en devient irrégulier, saccadé. Mais les épisodes, considérés chacun pour lui-même, sont en grande partie réussis, abstraction faite d’une faiblesse probablement inévitable : les premiers plans sont constamment vivants, mais le fond des décors donne l’impression d’être planté seulement au moment où il va servir. L’immensité complexe de cette New York vagabonde du quatrième millénaire ne s’impose jamais complètement à l’imagination du lecteur. Ce dernier doit en somme accepter l’idée que cette métropole est une ville bien différente de celles qu’il connaît, mais on ne lui montre jamais en détail ce qui fait cette différence, exception faite des dispositifs de communication.

                En revanche, le décor économique et social des mondes planétaires est évoqué avec vraisemblance par l’auteur. Il ne s’y trouve aucune incongruité flagrante. Le conservatisme et les anomalies culturelles des diverses planètes contactées par New York sont plausibles, tout comme le sont les préjugés de leurs habitants. Pour ces derniers, les villes nomades sont des vagabonds un peu haïs, un peu méprisés, mais dont l’utilité est également reconnue. L’autonomie et la mobilité d’une ville nomade comme New York font de celle-ci un indispensable agent de liaison culturelle et commerciale. Ses ressources scientifiques lui procurent des emplois à sa mesure.

                Parmi les tâches dont New York s’acquitte au cours de ces aventures, il en est une qui est particulièrement caractéristique : il s’agit du redressement d’un axe de rotation planétaire, afin de modifier le climat de ce monde et de le débarrasser de la jungle qui infeste sa surface. La planète en question, qui porte le nom saugrenu de Hé, réapparaît dans le quatrième volume de la série. Lorsque Amalfi et les autres New Yorkais la rencontrent, elle est en train de traverser la Fissure, laquelle est une des belles créations de Blish. La Fissure est une zone de l’univers où il n’y a presque pas d’étoiles : les quelques astres qu’on y rencontre sont à des milliers d’années-lumière les uns des autres, et ce vide représente une barrière que la civilisation n’a jamais franchie. Pour échapper à des policiers trop tatillons, Amalfi y lance New York, et il rencontre la planète , qui gravite autour d’une étoile vagabonde traversant elle-même cette solitude. Le « traitement » de  par New York, traitement au bout duquel la planète deviendra elle-même un monde vagabond, séparé de son soleil, constitue un parfait exemple de l’aventure scientifique telle que Blish la conçoit. Un autre exemple est celui de la planète-projectile Hern VI grâce à laquelle Amalfi sauvera la Terre d’un danger que celle-ci ne soupçonne pas.

                La science est démesurée dans ses réalisations, et c’est très bien ainsi, puisque l’action se situe au quatrième millénaire. Mais Blish conserve un sens des proportions, dans le rôle qu’il fait jouer à son personnage principal. Si Amalfi apparaît comme un deus ex machina dans de tels épisodes, ce n’est pas grâce à l’intervention du hasard : il n’est pas le possesseur fortuit d’un secret cosmique, ni un mutant qui diffère profondément de ses contemporains. Amalfi est en quelque sorte un deus ex machina professionnel ; par sa position – maire de New York – il est à même de coordonner les connaissances et les contrôles qui lui permettent de jouer ce rôle dans l’univers des cités nomades. Le merveilleux scientifique chez Blish est excellemment rationalisé.

                John Amalfi est le personnage central de l’œuvre. Son pouvoir vient du fait qu’il est éminemment calculateur, à la manière d’un politicien, mais avec une foncière honnêteté (seul l’intérêt de New York lui dicte ses actes) et une grande capacité de pénétration qui lui permet de reconstituer les calculs éventuels de ses adversaires. Comme la plupart des personnages de Blish, Amalfi paraît imperméable aux émotions. Il n’en avoue qu’une seule dans ces pages, et même celle-là – son amour pour la femme de Mark Hazleton – entraîne des conséquences pratiques dans son emploi de maire, puisqu’il s’en sert pour influencer Hazleton. Mais, caractéristiquement, cette passion d’Amalfi restera platonique. En face du maire, Hazleton apparaît comme un Amalfi moins parfait (il est en général en léger retard sur Amalfi dans la préparation des machinations) et plus humain (il tombe amoureux d’une jeune planétaire, qui acceptera pour lui de vivre dans la cité nomade). Le contraste entre ces deux hommes, qui s’estiment et se complètent dans leurs rôles de directeurs de la cité, constitue le principal intérêt humain de ces pages. Et Blish a d’ailleurs présenté ce contraste à travers une succession de dialogues où les deux hommes sont souvent d’accord sur les points fondamentaux et où leur dispute naît de détails d’application.

                Comment ne pas placer les Pères de la Cité parmi les personnages principaux ? Les Pères de la Cité sont des calculateurs groupés en une sorte d’entité qui constitue pratiquement la mémoire, la conscience et la comptabilité de la ville. Non sans humour, Blish leur attribue des interventions qui évoquent celles d’un fonctionnaire méticuleux et borné : fonctionnaire idéal, en ce sens qu’il sait effectivement tout ce dont il a besoin pour faire son travail, mais fonctionnaire tout de même, qui ne sait point – contrairement à Amalfi – calculer un risque. Ce sont les Pères de la Cité qui font exécuter, deux ou trois siècles avant le début de ce roman, le prédécesseur de Hazleton (Chris deFord, protagoniste de Villes nomades) responsable d’une violation de contrat par la cité, et ce sont les Pères de la Cité qui comptabilisent probablement, au grand dam d’Amalfi, les défaillances dont Hazleton lui-même se rend coupable.

                Un fonctionnaire qui guette les défaillances d’un de ses supérieurs : rien de nouveau sous le Soleil – ou plutôt loin du Soleil – Blish a effectivement déclaré (dans son recueil d’essais critiques, The issue at hand) qu’il écrivit son cycle des cités nomades alors qu’il se trouvait sous l’influence d’Oswald Spengler. Dans son ouvrage Der Untergang des Abendlandes (Le déclin de l’Occident) qu’il termina en 1917, ce philosophe développait la théorie d’une évolution cyclique, et non linéaire, de l’histoire. L’idée n’était pas nouvelle, ni même inattaquable, mais l’ouvrage connut une diffusion considérable auprès du public germanophone qui venait de perdre la guerre. Le thème de l’éternel recommencement n’est sollicité par Blish que dans sa chronologie d’ensemble. Les hégémonies d’origine terrienne naissent, croissent et dépérissent un peu partout dans l’univers, mais les cités nomades échappent précisément à ce cycle. C’est sans doute une manifestation de l’optimisme de l’auteur, de sa confiance en la science bien utilisée, que ce rôle principal qu’il confie à New York. Et même lorsque la métropole nomade se fixe, à la fin du récit, c’est dans une note confiante : la Terre est une idée, et il appartient aux hommes de bonne volonté de la conserver vivante, même sur une planète du Grand Nuage de Magellan.

                La traduction d’un tel texte ne constituait pas une tâche facile. Michel Deutsch s’en est acquitté d’une manière plus qu’honorable, restituant avec bonheur la science réelle et la pseudo-science introduites par Blish dans son récit. Mais quelques inexactitudes frappent tout de même le lecteur – et cela d’autant plus qu’elles représentent les résultats de simples étourderies, dont les correcteurs eussent normalement dû s’apercevoir.

                Tout au début, dans le prologue, il est question (p. 12) de « la 2018e expédition jovienne », alors qu’il s’agit dans le texte anglais de « l’expédition jovienne de l’année 2018 » – ce qui est d’ailleurs évident. À la page 91, une interversion de subordonnées place l’infortuné Hazleton dans une situation sans précédent, puisqu’il est dit qu’« il essuya le sang à l’aide de son mouchoir qui coulait de son nez ». Il y a plus grave à la page 164, où Amalfi est « habitué (…) à la pesanteur invariable de la cité, stabilisée à 1 gramme », alors qu’il s’agit évidemment de 1 g, soit d’une accélération équivalente à celle que l’attraction de la Terre communique aux objets situés à la surface de la planète. Les inexactitudes de ce genre sont d’ailleurs rares.

                D’autre part, Michel Deutsch a donné une sorte de gravité supplémentaire aux relations entre Amalfi et Hazleton, gravité qui n’existe pas dans le texte original. Sous la plume de Blish, le second nommé appelle fréquemment son supérieur boss, c’est-à-dire patron, et ce mélange de considération hiérarchique et de désinvolture correspond bien à la psychologie du personnage. Dans la version française, Hazleton, déférent et cérémonieux, dit Maire Amalfi. Ce changement paraît inutile car il est gratuit. Mais, encore une fois, il ne faut pas déduire de telles remarques que la traduction du roman a été mal faite : c’est au contraire parce qu’elle porte la marque d’un travail accompli avec soin – et par quelqu’un qui connaît la science-fiction – que ces quelques défaillances se remarquent.

                Avec ses qualités très réelles et ses faiblesses, également réelles mais moins profondes, ce roman de Blish est un des titres récents de « Présence du Futur » dont la lecture peut être conseillée à celui qui aime la science-fiction sérieuse : on ne peut en dire autant de la majorité des autres livres parus depuis plusieurs mois dans cette collection. Et, en vérité, La Terre est une idée aurait mérité d’être le livre du « centenaire » dans la série ; beaucoup plus, en tout cas, que le pitoyable Pallas ou la Tribulation. Contrairement à son personnage principal, Blish n’est ni infaillible ni omniscient, mais il possède du moins un sens certain de la vision cosmique ainsi qu’une réceptivité profonde à l’égard des possibilités de la science. L’union de ces deux qualités fait la valeur de ce livre.


Demètre IOAKIMIDIS
Première parution : 1/2/1968 dans Fiction 171
Mise en ligne le : 10/5/2020


 
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