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La Dimension des miracles

Robert SHECKLEY

Traduction de Guy ABADIA

Robert LAFFONT (Paris, France), coll. Ailleurs et demain n° (20)
Dépôt légal : mars 1982
Recueil de romans, 384 pages, catégorie / prix : 59 FF
ISBN : 2-221-00983-5
Genre : Science-Fiction


Autres éditions

Sous le titre La Dimension des miracles / Échange standard   Robert LAFFONT, 1973

Quatrième de couverture
     Par son humour sarcastique, sa verve satirique, son sens des retournements imprévisibles, son goût de l'insolite, son irrespect des formes consacrées, Robert Sheckley est un peu le Mark Twain du XXe siècle. Plus une pointe de Lewis Carroll.
     Ou celui du XXIe. Le héros de Sheckley, c'est le petit homme qui affronte, avec la cocasserie du désespoir, les grandes machines impitoyablement détraquées de l'avenir. C'est Charlot, ou Walter Mitty, égaré dans l'imbroglio des sociétés interstellaires, errant dans les méandres de l'espace-temps.
     Que feriez-vous si, comme Carmody, vous aviez gagné sans l'avoir voulu un prix au tiercé galactique, un prix qui parle et qui change d'aspect à volonté, et qu'il vous faut aller chercher à l'autre bout de l'univers ?
     Partir, c'est l'affaire d'un clin d'œil.
     Mais revenir, c'est une autre histoire, quand vous ignorez où est la Terre, quelle est votre époque, et à quel possible vous appartenez. Et s'il vous faut compter, pour vous indiquer la route, sur un dinosaure amical, sur un dieu égocentrique et sur un architecte ès planètes.
     Lire Sheckley, c'est entrer dans la Dimension des Miracles, ou risquer de se perdre dans le Monde Paradoxal.
     Attention. Vous n'en reviendrez pas.
Sommaire
Afficher les différentes éditions des textes
1 - La Dimension des miracles (Dimension of Miracles, 1968) , pages 7 à 194, roman, trad. Guy ABADIA
2 - Échange standard (Mindswap, 1965/1966) , pages 195 à 378, roman, trad. Guy ABADIA
Critiques des autres éditions ou de la série
Edition Robert LAFFONT, Ailleurs et demain (1973)

     Dans Le poison d'un homme, deux explorateurs meurent de faim dans un immense entrepôt de nourriture extraterrestre qu'aucun n'ose toucher de peur de s'empoisonner, avant de découvrir qu'ils peuvent se sustenter en dévorant I' « Habituel Supertransport Morog » et en buvant son carburant : car la machine est un animal, et son carburant, de l'eau.
     Dans La clé laxienne, une Machine à Production Spontanée se met à déverser des flots de tangreese dont personne ne veut ; pour l'arrêter, il faut posséder une clé laxienne, objet absolument introuvable dans l'univers.
     Ces deux nouvelles (qu'on peut trouver dans Les univers de Robert Sheckley, au C.L.A.) illustrent à merveille la thématique privilégiée de l'écrivain : l'univers est illisible. Il est tellement vaste, tellement plein, que celui qui s'y promène (disons, le pauvre petit Terrien type, ou un pauvre petit type de Terrien) ne peut que s'y perdre, ne peut plus rien reconnaître, perd complètement la boule dès qu'il hasarde un pied hors de sa petite banlieue solaire. L'univers est illisible, indicible : « Et il remarqua également d'autres choses qui, faute de références analogiques suffisantes, ne purent s'inscrire dans son esprit ». (La dimension des miracles, p. 16.)
     Et comme on ne peut lire l'univers, on ne peut pas s'y retrouver. Faute de comprendre le sens des panneaux de signalisation, on s'égare fatalement. L'univers est un labyrinthe où il n'y a pas plus moyen pour une chatte de retrouver ses petits que pour un honnête Terrien de retrouver sa planète ou sa raison. L'univers est un sacré bordel, un fichu piège à cons.
     A moins d'en posséder la clé, bien sûr. Mais où la chercher, et comment la reconnaître, dans un endroit (sic) où une clé peut aussi bien avoir l'apparence d'un bocal de cornichons que d'une cathédrale ? Ce qui fait la grandeur des héros de Sheckley, c'est la lutte qu'ils mènent pour déchiffrer l'indéchiffrable, lire l'illisible, comprendre l'incompréhensible. Et le but final de ces efforts dantesques (simplement rentrer chez soi, bon Dieu ! Seulement sauver sa peau, sainte Marie !) se perd dans le combat lui-même, dont les péripéties grandioses et dérisoires ont tendance à faire oublier la motivation prosaïque.
     Pourtant l'univers a une logique ; il suffit de la trouver, ou bien qu'elle nous trouve. Mais comme pour la clé, cette logique est insaisissable parce qu'elle est non-humaine, abhumaine, surhumaine et que les dieux eux-mêmes y perdent leur latin. L'univers n'est pas fou, sa logique est simplement supérieure. L'univers n'est pas absurde, il participe d'un ordre cosmique dont seule la complexité peut faire croire à l'absurdité. Cocteau a écrit quelque part quelque chose qui ressemble à : « Emparons-nous de ce désordre et feignons d'en être l'organisateur ». Sheckley ne dit pas autre chose. Il faut s'emparer du désordre apparent, le décortiquer pour en retrouver l'organisation cachée. Mais croyez-moi, c'est un foutu boulot !
     Pour Carmody qui, heureux gagnant du Sweepstake Intergalactique et transféré au Centre Galactique, ne peut pas retrouver le chemin de retour sur Terre parce que les étoiles et les planètes, vous savez bien, ça bouge tout, le temps... (La dimension des miracles).
     Ou pour Marvin Flynn qui, pour voyager pas cher, a troqué son corps contre celui d'un Martien malhonnête, et qui se retrouve dans celui d'un Meldien chasseur d'œufs de Ganzer, puis dans celui d'un Celsien insectiforme, et ne parvient pas à remettre la main — passez-moi l'expression ! — sur le sien... (Echange standard).
     Ces situations catastrophiques, où la loi universelle de l'entropie enchaîne les malheurs à la queue-leu-leu, nous rappellent un autre univers en état chronique de folie logique, celui de Boris Vian, qui chantait déjà : « Où qu' t'as mis I' corps ? » Et les deux écrivains (qui sont comme par hasard deux poètes, deux satiristes, et cachent pareillement une fort grave philosophie de l'existence sous le masque de l'humour le plus débridé) ont plus d'un point commun, jusques et y compris dans la façon de présenter leurs personnages. Si, dans L'écume des jours, Vian affirme que « Le nom de Colin lui convenait à peu près », Sheckley nous fait ainsi aborder Carmody : « Son humeur a prédominance morose et son caractère aux contours élégiaques étaient assortis d'un visage aux traits appropriés » (p. 10). Et les réactions à l'événement sont les mêmes, un sérieux sans emphase, que l'écrivain analyse avec une phraséologie imperturbable, un sourire colmaté dans du béton : « Décrire les émotions qui étreignirent Marvin à la lecture de ce billet équivaudrait a essayer de décrire le vol du héron à l'aube : les deux choses sont indicibles autant qu'ineffables. Qu'il nous suffise de mentionner que Marvin envisagea le suicide, mais qu'il se ravisa en raison du caractère superficiel d'un tel geste » (p. 318).
     Bien sûr, ce décodage d'un univers grillé prend parfois les allures d'un exercice de style qui tourne à vide (Echange standard déborde à ce titre d'épisodes dont la gratuité nous saute au visage — comme à celui du héros dont nous partageons l'impuissance), mais ce vide est si vertigineux et cette gratuité si généreuse que nul ne chercherait a s'en plaindre, et que le rire reste à tous les coups maître du terrain : « C'était l'époque où six femmes sur sept mouraient en couches, où la mortalité infantile atteignait le pourcentage choquant de 87 [%], où l'espérance de vie moyenne ne dépassait pas 12,3 ans, où la peste ravageait chaque année la cité, emportant environ les deux tiers de la population, où les guerres de religion continuelles réduisaient de moitié chaque année la population mâle valide — au point que dans certains régiments on était obligé d'employer des aveugles comme officiers d'artillerie. Et malgré tout cela, on ne pouvait pas dire que c'était une époque malheureuse » (p. 334).
     En fait, c'est bien la démarche même de Sheckley et de ses personnages qui impose à ses romans cette structure morcelée, cahotante — disons même leur manque de structure visible. Mais on ne se plaindra pas non plus de retrouver, en détaillant ce qui se présente comme un « roman », cinquante nouvelles accolées — des nouvelles toutes pareilles à celles qui provoquaient notre émerveillement du temps de l'ancien Galaxie. Trouver sa route, décrypter l'obscur message des étoiles, c'est un chemin tâtonnant en diable, qui nécessite d'incessantes haltes, des détours sans nombre, des marches arrière éprouvantes. Evoluant dans un univers qui n'offre que les signes du hasard là où se trouve pourtant l'armature de la nécessité, le personnage sheckleyen ne peut reconnaître l'humanité dans l'extra-humain qu'à l'occasion de lois cosmiques telles que « Le principe commercial, encore plus fondamental que la loi de la gravité », qu'énonce quelque promoteur du cosmos qui, fabriquant un système solaire, chipote sur la hauteur des montagnes et l'éclat de l'astre du jour... C'est là le côté si on veut « engagé » de l'auteur — mais il me semble que la satire sociale ne peut être séparée de cette lutte fondamentale qu'illustre Sheckley, celle de l'intelligence humaine contre tout ce qu'elle ne peut saisir, et contre tout ce que sont les déviations de l'esprit : et là s'enfilent comme des perles toutes ces aberrations universelles que sont les lois du profit et de l'escroquerie... Et si le rire reste l'arme préférée de Sheckley, c'est qu'il est la meilleure défense de l'homme, son seul rempart véritable contre la folie menaçante, le dégoût envahissant, la mort inéluctable. Ses romans sont bavards, mais c'est que l'intelligence passe par la parole (heureux univers de rêve où tout le monde parle le même langage !), et qu'il ne faut cesser d'argumenter pour pouvoir s'en sortir.
     A cette complexité de l'univers, à cette compacité d'un cosmos plein comme un œuf, bourré jusqu'à la gueule, répond l'évidence de romans qui sont également pleins, débordants, faisant eau de toute part. D'où cette impression première d'incohérence qui n'est que l'expression nécessaire d'un univers dont personne, ni l'auteur ni le lecteur, n'est capable de saisir la cohérence cachée. Epiques, humoristiques, pathétiques, satiriques sont les œuvres de Sheckley, qui sait user de l'humour noir ou rose, du surréalisme, de la comédie de boulevard (ah ! ces dialogues farfelus, ionesciens), du suspens, du pastiche (notamment Simak, Dick et Farmer dans La dimension des miracles), de l'épopée picaresque, pour les charger de toutes les denrées possibles et imaginables. A ce titre Sheckley, qui nous donne tout, tout de suite, et en même temps, est sans doute le seul écrivain de SF à avoir su concevoir une œuvre à la mesure non mesurable du territoire exploré. Quel type !

Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire) (site web)
Première parution : 1/8/1973
dans Fiction 236
Mise en ligne le : 28/10/2002

Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes
Jean-Bernard Oms : Top 100 Carnage Mondain (liste parue en 1989)
Lorris Murail : Les Maîtres de la science-fiction (liste parue en 1993)
Association Infini : Infini (1 - liste primaire) (liste parue en 1998)

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