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Le Sceptre du hasard

Gilles D'ARGYRE

Cycle : Argyre (La Saga d') (découpage annexe)


Illustration de Gaston de SAINTE-CROIX

FLEUVE NOIR / FLEUVE Éditions (Paris, France), coll. Anticipation n° 357
Dépôt légal : 3ème trimestre 1968
Première édition
Roman, 256 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant
Genre : Science-Fiction


Autres éditions
   LIVRE DE POCHE, 2002
   in Espace-Temps K, MNÉMOS, 2021
   POCKET, 1980
   in Le Sceptre du hasard - Les tueurs de temps, Robert LAFFONT, 1974

Quatrième de couverture
     Les boules de la Machine du Hasard formèrent un nom, celui du nouveau chef suprême de l'humanité, le stochaste. Ingmar Langdon n'en crut pas ses yeux, car c'était le sien.
     II n'avait pas la moindre envie d'exercer le pouvoir. Mais il n'avait pas le choix. Et quand il découvrit que le précédent stochaste avait été tué, quand il entendit les rafales siffler à ses oreilles, il commença à avoir vraiment peur.
     D'autant que la situation était un rien troublée. Dans l'espace, les humains venaient de rencontrer des navires étrangers. Sous la terre, les parias, les Indignes, s'agitaient. Et dans les couloirs du Palais, les complots allaient bon train, sous l'oeil impassible de la Machine.
     Alors ? Fuir ! Facile à dire.
     Mais où, quand tout le monde connaît votre tête et que certains veulent en faire un trophée ?...
Critiques

     En 1873, les nihilistes russes, las de s’épuiser en vains complots, lancèrent la croisade populiste. Étudiants et étudiantes vinrent partager la rude existence des paysans et des ouvriers, tout en s’efforçant de leur inculquer les idées nouvelles. Ainsi, pensaient-ils, se ferait l’éducation du peuple, négligée par les révolutionnaires antérieurs ; et quand le peuple serait conscient, le tsar n’aurait qu’à bien se tenir.

     La science-fiction a-t-elle connu sa croisade populiste ? Nous savons en tout cas à quel point elle reste nécessaire. Le gros du public de la S.F. ne se recrute pas chez les habitués du Figaro littéraire, mais parmi les fidèles du Fleuve Noir. Ce ne sont pas tous des intellectuels assurément, et généralement ils apprécient plus le space-opera qu’Ellison ou Zelazny. Pourquoi pas si le space-opera est bon ? Longtemps l’équipe de Fiction s’est cantonnée, à propos du Fleuve Noir, dans un grief unique : c’est mauvais. Les littéraires de bonne compagnie trouvent volontiers que le peuple est bête. Il aurait mieux valu prêcher d’exemple, et faire du bon space-opera ; aller au Fleuve Noir, si le Fleuve Noir ne venait à vous. N’y avait-il pas là une chance unique de créer en France un public de S.F. à la fois large et compétent ? C’est cela, précisément, la croisade populiste. L’idée est en l’air depuis belle lurette. Ce n’est pas une lame de fond, mais on ne peut pas dire qu’elle ait été sans portée. Elle a connu des ralliements retentissants, comme celui de Francis Carsac qui, après la disparition du Rayon Fantastique, aima mieux confier La vermine du Lion au Fleuve qu’à Denoël. Mais le mouvement était commencé bien avant : tel publie sous son nom chez Denoël, qui ne dédaigne pas de publier sous pseudonyme au Fleuve. Il sait qu’il travaille pour la gloire dans le premier cas, pour la S.F. dans le second (non, pas pour l’argent, ni dans un cas ni dans l’autre ; car tout cela n’est guère payé ; et le pseudonyme, c’est parce que les éditeurs interdisent par contrat de publier des romans sous le même nom chez les concurrents). C’est notamment le cas de Gilles d’Argyre. Car Gilles d’Argyre, vous l’avez deviné, c’est Gérard Klein.

     Gilles d’Argyre, ou plutôt Gérard Klein, en est à son cinquième Fleuve Noir : après Chirurgiens d’une planète (1960), Les voiliers du soleil (1961), Le long voyage (1964) et Les tueurs de temps (1965), voici Le sceptre du hasard. Toute l’entreprise est dominée par une volonté de dialogue avec le grand public. L’auteur, qui avait fait ses débuts littéraires comme disciple de Bradbury, s’est converti à la fois à l’optimisme pour le fond et à la simplicité pour la forme ; il a opéré un véritable pèlerinage aux sources et notamment à Jules Verne. Gérard Klein était trop sensible aux faiblesses de l’humanité ? Qu’à cela ne tienne : Gilles d’Argyre allait montrer les possibilités presque infinies que lui offre son avenir. Son œuvre fut conçue comme l’équivalent S.F. des travaux d’Hercule : dans Chirurgiens d’une planète, Mars est dotée d’une atmosphère ; dans Les voiliers du soleil, les astéroïdes sont rassemblés, la cinquième planète reconstituée ; dans Le long voyage, Pluton est emmenée jusqu’à Proxima du Centaure et mise en orbite autour de cette étoile, il n’y avait pas de limite, en effet, et on pouvait se demander ce que serait le quatrième roman.

     Mais c’était Cyrano jouant Christian. Chassez le naturel, il revient au galop. Faut-il rappeler que les croisés de 1873 furent mal reçus par les paysans, qui voyaient leurs mains blanches et se moquaient de leur inaptitude au travail manuel ? « Lire des livres, disaient-ils, et déguster le thé, voilà qui va aux seigneurs. Mais travailler, ce n’est pas leur affaire ». Et en un sens, ils avaient raison. Tout paternalisme comporte inévitablement du mépris et il est salubre d’y renoncer. Gilles d’Argyre se lassa d’être Gilles d’Argyre, et son quatrième roman fut littéraire de la première à la dernière ligne. Juste retour des choses, le Fleuve Noir le refusa. L’auteur ne se laissa pas abattre (le roman fut proposé à Denoël et devint Le temps n’a pas d’odeur), mais la leçon porta. Il fallait décidément écrire pour le grand public ; mais pour que ce soit supportable au regard d’un écrivain désireux de s’exprimer, il fallait aussi chercher un authentique terrain d’entente avec ce public et pour cela cesser de s’en faire une idée mythique, abandonner le stock de préjugés jules verniens et le remugle de roman d’espionnage rentré qui encombrent les trois premiers Fleuve Noir et faire des romans de son temps, à l’écriture directe, au suspense bien conçu, à l’américaine et où il dirait ce qu’il avait à dire, sans faux-fuyants. Des concessions, oui, mais dans l’honneur et la dignité c’est-à-dire sur la forme et non sur le fond. Ce furent Les tueurs de temps, superbe histoire de voyage temporel dans la lignée van vogtienne (rappelons la phrase finale « Dans l’univers sans bornes, l’humanité venait d’apparaître » !) et maintenant Le sceptre du hasard, qui n’est pas seulement le chef-d’œuvre de Gilles d’Argyre, mais aussi, je pèse mes mots, celui de Gérard Klein tout court.

     Parmi les nombreuses qualités de ce livre, la plus précieuse est sans doute la cohérence. Le sujet – le gouvernement du hasard, le choix des chefs par tirage au sort – est classique : on le retrouve entre autres dans Loterie solaire de Philip K. Dick, récemment traduit en français, mais publié aux États-Unis dès 1955. Mais Klein lui a beaucoup apporté, notamment par le souci qu’il a eu de rendre plausible ce paradoxe sociologique. Historiquement, le tirage au sort apparaît à deux conditions : Il faut que les fonctions gouvernementales n’intéressent personne, soit qu’elles coûtent cher, soit qu’elles soient dangereuses – et que les problèmes à résoudre soient à la portée du premier venu. C’est surtout à la première que font penser les rares cas de régimes « stochastocratiques » que nous connaissions, notamment dans l’antiquité athénienne et romaine. Le mérite de Klein est d’avoir approfondi la seconde : une société stochastocratique est au fond une société qui n’a plus besoin de gouvernement, parce qu’elle a résolu ses problèmes et que tout est prévu ; ce peut donc être une société de l’avenir entièrement robotisée, où l’homme n’a conquis le droit au hasard que parce qu’il a perdu à peu près tout le reste. Loin d’être un paradis, la stochastocratie est un enfer ; mais qu’un nouveau problème se pose, et l’histoire recommence – ce qui entraîne presque fatalement la chute du régime. Moralité : Il faut vivre dangereusement, ou s’attendre à ne pas vivre du tout. Autour de ce thème central, Klein brode d’innombrables développements sur les origines du régime (où il reconnaît à la technique des sondages un rôle déterminant), sur le rôle des robots, sur l’élimination de ceux qui sont physiquement ou mentalement impropres aux fonctions publiques (et sur le quasi-fascisme qui en résulte). Rarement livre aura été plus médité.

     Avec cela, Le sceptre du hasard est un chef-d’œuvre de construction. Klein a retenu le principe van vogtien de la complication du récit, de l’addition à l’infini de thèmes nouveaux autour du thème central : la machine truquée, le monde souterrain, les mutants, les expériences biologiques, l’intervention des extraterrestres, rien ne manque à l’appel ; et en même temps nous ne nous sentons jamais gagnés par un sentiment de confusion et de prolifération comme cela arrivait parfois dans les premiers Gilles d’Argyre, parce que les différents ingrédients sont dosés, intégrés à l’ensemble en fonction du rôle qu’ils ont à y jouer logiquement.

     De van Vogt encore, Klein a retenu l’idée de crise comme fil directeur de son livre. Page après page, son héros ne cesse de courir de graves dangers, et ceux-ci ne sont pas accumulés pour le mettre en valeur, mais au contraire pour donner le sentiment de sa vulnérabilité. Le vertige, l’horreur, la sensation d’être au bord de l’abîme (et à l’occasion d’y tomber) font partie de son lot quotidien. D’autre part son aventure n’est pas individuelle : c’est toute la civilisation, peut-être même l’existence de l’humanité qui est en cause. Mais son héros est aux premières loges pour subir le choc de plein fouet : la machine l’a désigné au début du roman comme « stochastocrate de la Terre et haut protecteur des Cent Mondes » et ce tirage au sort apparaît tout de suite comme l’équivalent du coup monté par lequel commencent d’innombrables Série Noire. D’emblée, Ingmar Langdon est dans le pétrin – ce qui suppose en filigrane un premier jugement sur la stochastocratie : le hasard, c’est la poisse.

     En revanche Klein se sépare de van Vogt sur un point essentiel : son héros n’est nullement invincible, au contraire. C’est, un pauvre homme du temps de la stochastocratie, un timoré, un passif. En outre, c’est un inadapté, et ce handicap supplémentaire, qui fait de lui un véritable anti-héros (c’est un intellectuel à lunettes, qui n’aime que les choses désuètes et les livres), apparaît finalement comme sa seule chance. D’abord parce que se placer soi-même en marge d’une société est déjà un commencement de jugement sur celle-ci ; ensuite parce qu’à force de remuer le passé, on finit par en tirer des recettes pour le présent (parfois fort imprévues, par exemple quand Langdon, privé par accident des mécanismes ultra-modernes qui le font vivre, parvient à se débrouiller grâce à son expérience de bricoleur ou à son amour pour la poésie). Finalement l’avantage littéraire du faible, c’est qu’il peut évoluer ; tout le roman raconte l’itinéraire moral de Langdon dans son univers, itinéraire qui le conduit à des certitudes et à une force réelle – pas celle qui est miraculeusement donnée aux héros des romans d’espionnage, ni celle que les personnages van vogtiens puisent à peine moins miraculeusement dans leur dialectique, mais celle qui vient de l’expérience. Klein, qui se trouve être par ailleurs un psychologue bardé de diplômes, n’a jamais fait un meilleur usage de son savoir.

     Voilà donc un roman remarquablement conçu, et non moins remarquablement écrit, Klein ayant à peu près complètement éliminé cette fois la dangereuse complaisance qu’il avait héritée de son maître Bradbury. Un simple détail maintenant : ce roman a été écrit en onze jours – sur un canevas fortement étayé certes, et nous avons vu que le meilleur du livre est sa conception ; mais enfin en onze jours tout de même. Celui qui est capable de cette prouesse ne manque certes pas de talent, et on comprend qu’il éprouve quelque amertume de ne pouvoir en donner davantage la preuve, et qu’il se répande en propos pessimistes sur la crise de la science-fiction française. Car – et ce sera ma dernière révélation – ce roman fut écrit en 1962. Eh oui, le Fleuve Noir pratique volontiers le stockage, et parvient à conférer ainsi une régularité illusoire à la production de ses auteurs. En 1962, Klein avait du temps de reste – il faisait son service militaire ; on ne dira jamais assez que l’armée reste (à son insu le plus souvent) un des derniers mécènes en France – et il n’est pas étonnant qu’il ait acquis alors un métier aussi achevé que celui qui apparaît dans ce livre. Depuis… eh bien, depuis, il a bien fallu vivre ; et, pour cela, choisir un métier (la littérature en France ne paie que pour un infime nombre d’élus), travailler toute la journée à autre chose et se priver du temps et de l’allant nécessaires pour continuer. Avons-nous perdu Klein ? J’espère bien que non ; mais enfin, qu’a-t-il écrit depuis 1962 ? Ce qu’il a publié depuis avait le plus souvent été écrit auparavant, et il en est encore à chercher la véritable relance.

     Pourtant une idée me vient tout à coup. Son service militaire, Klein le faisait à Alger – et c’était en 1962, l’année de l’indépendance. Assurément le danger a fait partie là-bas de sa vie quotidienne, et nous l’avons vu revenir les nerfs à vif, avec de la mélancolie à revendre. Il faut croire que cette atmosphère est propice à la création littéraire ; en tout cas son livre en porte les traces : les Indignes nous y ont souvent fait penser aux Indigènes, saint Sigmund sait pourquoi ; quant au règne du hasard, beaucoup de gens à cette époque ont eu le sentiment de le vivre concrètement. Et puis cet amateur de livres soudainement plongé dans un grand drame politique, qui n’y reconnaîtrait certain écrivain devenu petit soldat ? Tout compte fait Klein n’a pas seulement souffert depuis lors d’exercer un métier, ni même de vivre en sécurité, mais aussi de suivre sa propre pente sans que rien vienne la troubler ; bref, de créer en toute liberté son jardin d’Aroigne et son glisseur-cocon, comme Langdon dans Le sceptre du hasard. L’excès de travail ne s’explique pas autrement ; car un intérieur comme celui de Langdon, dans le monde tel qu’il est, suppose de nombreuses traites à la fin du mois.

     Tout compte fait, je crois que Klein a trouvé lui-même la solution au chapitre III de son livre : l’attentat contre le glisseur, la perte des trente mille volumes ont sauvé Langdon de lui-même. Admirateurs de Klein, vous savez maintenant ce qui vous reste à faire : formez un commando ; marchez sur son appartement ; cassez sa chaîne haute fidélité ; brûlez ses tapis d’Orient ; fracassez ses beaux meubles, et mettez le feu à l’ensemble ; ne lui laissez qu’une paire de blue-jeans déchirés (pas les siens, qui sont des blue-jeans de luxe) et abandonnez-le en rase campagne avec une plume et du papier ; repassez de temps en temps pour lui tirer dessus, en vous arrangeant pour ne pas trop l’amocher. Et attendez avec confiance.

Jacques GOIMARD
Première parution : 1/11/1968 dans Fiction 179
Mise en ligne le : 5/11/2022

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