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En terre étrangère

Robert A. HEINLEIN

Titre original : Stranger in a Strange Land, 1961
Première parution : États-Unis, New York : G. P. Putnam's Sons, 1er juin 1961
Traduction de Frank STRASCHITZ
Illustration de Jean-Pierre MEUER

EDITO-SERVICE , coll. Les Chefs-d'oeuvre de la science-fiction n° 3
Dépôt légal : 1974
Réédition
Roman, 476 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant
Format : 12,0 x 20,5 cm
Genre : Science-Fiction



Pas de texte sur la quatrième de couverture.
Critiques des autres éditions ou de la série
Edition Robert LAFFONT, Ailleurs et demain (1970)

     « En terre étrangère vint, et les hommes se dressèrent contre leurs frères, les femmes contre leurs maris, les enfants contre leurs parents… »

     (Richard Wacongne : Histoire de la science-fiction des origines à nos jours. Chapitre XV : Le grand schisme. OPTA -1998.)

     Après les multiples controverses qui ont divisé le fandom anglo-saxon sur Robert Heinlein et ses convictions politiques, controverses dont nous n’avons recueilli que de faibles échos (on se souviendra peut-être de l’algarade de Maxim Jakubowski contre Heinlein dans son article L’année dernière au Mount Royal Fiction n° 145 – et des réactions qu’elle suscita), il fallait bien que l’onde de choc atteigne un jour ou l’autre nos trop paisibles contrées. Que reproche-t-on à l’auteur de Une porte sur l’été (Fiction n° 61 à 63) ? Principalement, de professer des opinions anti-démocratiques. Dans un livre comme Starship troopers il suppose que, pour avoir le droit de vote, les citoyens doivent passer deux années dans l’armée, école d’altruisme (!) et de courage quotidien. Et Heinlein en arrive presque à se demander si les civils peuvent être considérés comme des humains…

     Nous n’avions malheureusement que peu d’occasions de participer aux réjouissances ; en effet, si les traductions s’accumulaient, il s’agissait la plupart du temps de livres plus particulièrement destinés aux jeunes, comme Transfuge d’outre-ciel (Fiction n° 47 à 49), ou Pommiers dans le ciel. L’entant de la science présentait bien un futur assez déplaisant mais, à l’époque, l’habitude n’était pas encore prise de faire une analyse idéologique des romans. Ô joie ! En terre étrangère vient enfin nous mettre à jour sur les bizarres théories de Monsieur Heinlein. Mieux, les qualités littéraires du second livre de la collection Ailleurs et Demain sont âprement discutées : nous ne pensons pas trahir un secret en dévoilant que Michel Demuth, Jacques Goimard, Demètre Ioakimidis et même notre vénérable rédacteur en chef sont hostiles à ce roman. D’un autre côté, William Atheling (James Blish) en a fait dans The issue at hand une critique élogieuse.

     Entre ces deux jugements extrêmes, il y a de la place pour bien des nuances ; c’est pourquoi, tout en posant au départ que En terre étrangère nous a largement intéressé, nous essaierons de montrer la Gloire et la Honte de cet énorme roman, ou plutôt de Robert Heinlein, puisque l’auteur est pleinement responsable de son œuvre.

     On pourrait soutenir, avec quelques raisons, que En terre étrangère est un catalogue des opinions (ou des préjugés) de Heinlein. En effet, celui-ci aborde les questions politiques, aussi bien que morales, tout en n’oubliant pas de nous parler art et théologie ; mais ces sujets multiples et disparates sont fermement enserrés dans une intrigue passionnante.

     C’est un triste jour que celui où Valentin Michael Smith arrive sur l’étrange planète à la pesanteur cruelle que ses habitants nomment Terre. Comment vivre dans un pays où les anciens ne se manifestent jamais pour guider vos actes ? Et comment comprendre des êtres qui passent leur temps à se hâter frénétiquement de nulle part à nulle part, au lieu de se conformer aux sages martiens, « de chérir et contempler les œufs afin de les encourager à mûrir (…) et persuader les nymphes accomplies d’abandonner leurs jeux enfantins et de se métamorphoser en adultes » ? Car V.M. Smith, né sur le premier vaisseau terrien à destination de Mars et seul survivant de l’expédition, croit être un Martien ; c’est d’ailleurs bien normal, n’a-t-il pas été élevé par les natifs de la planète rouge dans le respect des coutumes séculaires ? Mais, bien vite, Smith s’adaptera aux habitudes terrestres ou plus exactement il les modifiera à sa convenance, car celui qui regardait avec délices « un cousin aux longues pattes cheminer au plafond » en « se demandant s’il s’agissait d’un petit homme » se transformera en un être à la puissance de pénétration phénoménale, créateur d’une religion ultra-matérialiste dont il deviendra le premier prophète et le premier martyr.

     Nous avons donné ici quelques vertèbres et une côte ou deux du squelette qui soutient tout le corps du récit. Les événements qui forment la colonne vertébrale de En terre étrangère sont bien plus nombreux ; quant aux sous-intrigues, aux digressions et même aux sermons, ils sont impossibles à chiffrer tellement ils grouillent, se bousculent, se marchent sur les lignes à chaque page… Alors, plutôt que d’examiner toutes les polémiques que provoque Robert Heinlein, nous allons nous intéresser à quelques points particulièrement caractéristiques, en approchant petit à petit du centre du cyclone.

     Dans la première partie du roman, Heinlein peint une multitude de personnages avec une attention pour les détails digne de Gustave Moreau. Gillian Boardman, Ben Caxton, le secrétaire général Douglas sont tous des individualités qu’on aimerait connaître plus à fond, mais qui disparaissent pratiquement dans la seconde partie, quand les choses deviennent un peu trop ésotériques et que Heinlein n’a plus le temps de s’occuper d’eux, perdu comme il l’est dans des considérations érotico-philosophico-religieuses. Pourtant, deux noms restent constamment au premier plan : ceux de Valentin Michael Smith et de Jubal E. Harshaw.

     Michael Smith ne peut être confondu avec Candide ou le Huron car, s’il observe nos us et coutumes avec des yeux neufs, ce n’est qu’en partie pour les ridiculiser ; tout au contraire, bien des institutions terriennes lui paraîtront supérieures aux martiennes lorsque Son éducation excentrique parviendra à son terme, et, plutôt que de pleurer sur la bêtise humaine, il partira en croisade pour imposer ses étranges idées à un monde incrédule. Peut-être vous demandez-vous comment ce presque Martien, écrasé par la pesanteur, dépassé par le plus simple concept, peut se retrouver quelque temps plus tard à la tête d’une religion ? C’est que Valentin Michael Smith est une personne qui sort pour le moins du commun : son enfance, au contact des anciens de Mars, a développé en lui à peu près tous les pouvoirs psychiques imaginables… et même quelques autres. Voyons, vous plairait-il de faire léviter une douzaine d’objets à la fois ? Non ? Alors vous préféreriez sans doute pouvoir projeter vos ennemis dans la quatrième dimension ? Mais, si vous êtes résolument pacifique, peut-être aimeriez-vous posséder le don de télépathie ? Ou ralentir votre perception du temps jusqu’à ce que des secondes passent comme des heures ? Smith peut faire cela et bien plus encore. Une scène est à ce point de vue très significative : il s’agit de celle où notre ami, qui s’est très bien habitué à la gravité terrestre depuis qu’il s’est « pensé » des muscles, se trouve au fond d’une piscine (il adore l’eau !) et occupe sa solitude à revoir en esprit le Webster, Nouveau Dictionnaire International de la Langue Anglaise. Nous vous accordons que cela ne dépasse pas les possibilités du plus petit des surhommes, mais, ce qui est un peu moins courant, c’est qu’entre Sorbe et Sorbet, Smith trouve le temps de surveiller les environs par l’intermédiaire de son corps astral, tout en projetant dans le néant une armée de policiers avec armes et bagages (et hélicoptères)… Heinlein aurait pu écrire là de la science-fiction à bon marché, du type Batman, mais il retourne la situation complètement en sa faveur grâce au personnage de Valentin Smith, si plein du désir de bien faire. Smith n’est d’ailleurs pas tellement sympathique que désarmant ; l’idée du Mal est tellement éloignée de lui qu’il semble hors d’atteinte, converser avec lui serait comme parler à une enceinte acoustique, car il n’est pas là pour écouter mais pour transmettre… C’est pourquoi il est dangereux, comme tous les fanatiques.

     Le second personnage principal de En terre étrangère est Jubal E. Harshaw, qui peut être considéré comme le porte-parole de Heinlein ; c’est une sorte de Delly qui passe son temps à dicter des récits d’une sentimentalité écœurante et à donner son avis sur tout. Et il ne s’en prive pas ; la majorité des rancœurs de Robert Heinlein sont rassemblées là : par exemple, semblable en cela à tous ses confrères, il n’aime pas que les rédacteurs en chef « améliorent » ce qu’il écrit et, comme il sait bien que les dits rédacteurs en chef ne peuvent pas plus s’empêcher de trifouiller les manuscrits qu’ils reçoivent que de cesser de respirer (H.L. Gold en est un exemple célèbre), il se venge en mettant dans la bouche de Jubal cette formule terrible :

     « Il faut bien donner à un éditeur quelque chose à changer, pour ne pas le frustrer. Lorsqu’il a mis sa petite crotte dedans, il trouve que ça sent meilleur. » Jubal Harshaw se permet aussi quelques remarques frappantes, sinon très originales ; il nous rappelle entre autres que nous sommes tous des « sales égoïstes » : « Vous ne me devez rien. C’est impossible, car je ne fais jamais une chose qui ne me plaît pas. Personne, d’ailleurs, mais moi je le sais. » Et, plus loin : « Reconnaissance est un euphémisme pour ressentiment. » Arrivé à ce point, on commencera peut-être à se rendre compte que, si la grande qualité de ce livre réside dans son ampleur, dans la complexité des thèmes enchevêtrés, son principal défaut aussi ; c’est pourquoi nous sommes assez étonnés de voir les enthousiasmes, comme les réactions de rejet, que l’ouvrage a pu susciter.

     Mais il y a encore plusieurs points qui font que En terre étrangère vaut largement d’être lu, les deux principaux étant le sexe et la religion. Il est assez difficile de les séparer, car l’un participe à l’autre quasi-inextricablement. Alors que, pour Pasolini, les relations sexuelles en dehors des normes fournies par le mariage faisaient éclater le carcan social, pour Robert Heinlein, elles s’inscrivent dans une cérémonie de rapprochement qui est au centre de sa religion, ce qui entraîne immédiatement des partouzes monstres, puisque, dans la communauté heinleinienne, le rapprochement est l’équivalent de notre serrement de mains, mais sans avoir le caractère machinal que nous lui donnons. On comprendra alors pourquoi ce livre, qui prône l’amour de tous avec tous, est tellement populaire dans les milieux de l’underground américain. La publicité aux États-Unis appuie d’ailleurs lourdement sur ce fait : « … un secret qui le rendait irrésistible pour les femmes (…) Il voulait réformer un monde immoral en lui apportant la paix. » Mais il ne faudrait pas prendre En terre étrangère pour l’Emmanuelle de la science-fiction ; au contraire, il traite le sujet avec la révérence un peu craintive, un peu froide, qui sied à un acte religieux.

     Cela fait bien des années que Robert Heinlein semble trituré par le problème de la foi ; dans Si ça arrivait (Histoire du futur, tome 2) il écrivait déjà :

     « Tu es un… athée. N’est-ce pas ? »

     Je le vis pâlir. « Ne me redis jamais cela. »

     Je m’avouais incapable de le comprendre, mais je ressentis un immense soulagement. « Ce n’est donc pas vrai ? »

     Ce passage est déjà très significatif, mais, jamais plus que dans En terre étrangère, ses préoccupations religieuses n’ont été aussi apparentes. Analyser en détail le dogme créé de toutes pièces par Heinlein nous mènerait trop loin ; nous nous contenterons donc d’une rapide revue de ses principaux articles de foi. Comme toujours les contradictions abondent, et la plus belle d’entre elles repose dans le fait que notre auteur hésite constamment entre un mono et un polythéisme : il écrit plusieurs fois que toute personne capable de comprendre la phrase « Tu es Dieu », qu’elle soit d’accord ou non avec celle-ci, est Dieu, et comme un Dieu ne peut pas mourir, ceux qui quittent la vie terrestre se retrouvent dans un endroit indéterminé, une sorte de salle d’attente, où, avant de se réincarner, ils continuent à s’occuper de leur planète. Tout cela serait assez cohérent si, dans une des conversations entre dieux, l’un d’entre eux ne faisait pas allusion à un « patron qui veut du rendement »… Si tout être pensant est Dieu, on peut en déduire une intéressante conséquence : Il n’y a pas de punition des péchés ; les pires actions entrent dans un schéma déterminé par Ceux qui s’occupent de la troisième planète – leurs auteurs semblent d’ailleurs devenir bons et dévoués lorsqu’ils ont passé quelque temps au « ciel ». On voit ici la bonne excuse pour se débarrasser des gêneurs : c’est dans l’ordre des choses et, après tout, ils ne meurent pas vraiment !

     Les Martiens qui ont fini leur première vie, les Anciens, restent, eux, sur leur planète d’origine et dirigent la vie de leurs « descendants » (si on peut encore employer ce mot pour des êtres dont la sexualité diffère tant de la nôtre.) Nous aurions aimé que Heinlein développe plus la partie de l’ouvrage consacrée à la quatrième planète, car c’est un pays tout à fait fascinant : lorsqu’ils ont quitté l’état de nymphe, les Martiens adultes passent leur temps à gnoquer ce qui les entoure – gnoquer signifie en gros comprendre, mais avec le sens plus profond de « coïncider avec », un peu comme l’intuition bergsonienne, qui n’exclut pas la haine si l’objet que l’on a compris totalement est « mauvais ». Les Martiens ne sont pas pressés, ils ont mis plusieurs milliers d’années à percevoir dans sa plénitude la nécessité artistique de détruire la cinquième planète et, au moment où Valentin Michael Smith réforme la Terre, ils se heurtent à un problème important : « Peu avant, à l’époque du Terrien César Auguste », un artiste s’est désincarné avant de terminer son œuvre, puis l’a finie comme Ancien. Des questions cruciales se posent alors : « S’agit-il d’une nouvelle forme d’art ? Est-il possible de produire d’autres œuvres de cette sorte en désincarnant par surprise les artistes au cours de leur travail ? Les Anciens ruminaient les possibilités passionnantes depuis des siècles, et les Martiens incarnés attendaient impatiemment leur verdict. » Il est probable que, vers l’an 4000, les Anciens pourront s’occuper du cas de la troisième planète…

     Heinlein est un auteur de métier, un des meilleurs sur le plan technique : il parvient à planter des décors extrêmement riches et à se lancer dans de multiples digressions sans ralentir l’action, sauf à certaines pages sur lesquelles nous allons revenir. Solide écrivain de science-fiction classique, il nous offre ici plusieurs pages mémorables qui font de son livre un « fascinant pot-pourri », ainsi que le remarque James Blish, et dans cette dernière remarque on perçoit déjà quelles sont ses limitations.

     En terre étrangère manque tout d’abord d’unité ; c’est un livre qui parle de tout et de rien, passe d’un sujet à l’autre, revient en arrière, se contredit… Il semble bien que Robert Heinlein se soit attelé à une tâche au-dessus de ses forces ; l’histoire de ce roman le montre clairement. En terre étrangère est formé de la première partie d’un récit satirique « à la Voltaire » commencé dans les années cinquante et jamais achevé, faute d’inspiration, auquel Heinlein a ajouté une seconde partie, écrite près de dix ans plus tard, qui en change totalement l’optique. Cela suffirait amplement à compromettre l’unité de l’ouvrage, mais Heinlein a parachevé l’entreprise en coupant un tiers du manuscrit original, ce qui a certainement supprimé des pièces maîtresses de la mosaïque.

     Ensuite, cette impression de confusion est aggravée par le fait que Robert Heinlein semble ne pas avoir coupé les passages qui mériteraient de l’être. Nous pensons en particulier au long, si long discours de Jubal Harshaw sur l’utilité du cannibalisme qui vient inutilement entraver les événements, sans apporter d’élément susceptible de nous faire mieux comprendre la psychologie du personnage. À moins que Heinlein ne soit vraiment convaincu des vertus du cannibalisme ? La tendance à faire des sermons est d’ailleurs beaucoup plus nette ici que dans les autres ouvrages de l’auteur, et c’est bien triste ; n’est-il pas passé maître dans l’art de peindre tout un arrière-plan, de dresser des théories sans que le lecteur, emporté dans le torrent des événements, s’en aperçoive ?

     Enfin, et surtout, Robert A. Heinlein, qui professe des idées tellement radicales quand il s’agit de questions sexuelles, est un réactionnaire dans l’âme pour tout ce qui concerne les autres sujets. C’est bien son droit, et, dans d’autres circonstances, nous aurions gardé sur la question un silence discret, mais certaines de ses remarques vont tellement loin qu’il nous est impossible de ne pas réagir, tout en sachant fort bien qu’il s’agit d’opinions personnelles, donc subjectives, donc sujettes à caution.

     La principale caractéristique des idées de Monsieur Heinlein est de laisser à peu près de côté toute notion de démocratie ; une phrase comme « tous les hommes sont égaux » doit sans doute jeter cet auteur dans d’atroces convulsions. Nous avions-déjà remarqué plus haut que, dans le système théologique de En terre étrangère, le meurtre n’était pas un crime, mais, comme seuls les membres de la secte de Valentin Michael Smith ont développé des pouvoirs supranormaux, ce sont eux qui décident souverainement qui vivra et qui se « désincarnera ». Bien entendu, seule une petite élite sera initiée aux secrets de la parapsychologie ; les autres, ce sont les « jobards », les « sots », ceux dont il est inutile de s’occuper car ils disparaîtront vite de la surface de la Terre : « En l’espace de quelques générations les sots dépériront et ceux qui posséderont la discipline hériteront de la Terre ». C’est sans doute ce que Heinlein appelle quelque part « l’indispensable sélection naturelle ». Il prend d’ailleurs beaucoup de précautions pour nous faire croire que les disciples de Smith ne peuvent se tromper (après tout, ils savent gnoquer), mais nous nous apercevons bien vite qu’ils ne sont pas meilleurs que ceux qu’ils sont censés remplacer. Ils sont jaloux par exemple, ou plutôt racistes, car ils ne sont hostiles qu’aux personnes extérieures à leur secte : « Que gnoquerais-tu si un de ces jobards m’approchait d’un peu trop près ? » « Je gnoque qu’il disparaîtrait. » Heinlein cache quelquefois bien son jeu, comme lorsqu’il remarque que la véritable raison d’être de l’herbe est « de se faire marcher dessus », mais que penser de cette phrase qui soulève bien des réminiscences : « Un Fostériste mort est un bon Fostériste » ou de celle-ci, que nous trouvons particulièrement abjecte : « Faire le bien, c’est comme traiter les hémophiles. Le seul véritable traitement est de les laisser saigner à mort avant qu’ils ne donnent le jour à d’autres hémophiles » ?

     Robert A. Heinlein énonce encore toute une série d’opinions bien particulières que nous vous livrons en vrac : peut-être ne le saviez-vous pas, mais « l’argent est un grand symbole structural destiné à équilibrer, à guérir et à rapprocher ». Après cette belle définition, vous ne vous étonnerez certainement pas d’apprendre que Jubal Harshaw est un nationaliste invétéré – « réactionnaire dans l’âme, Jubal avait déchiré ses papiers militaires le jour où les États-Unis cessèrent d’avoir leur propre armée » – et un fervent défenseur des thèses défendues par notre cher ministre de la Culture : « Un artiste soutenu par le gouvernement est un incapable et une putain. » Monsieur Michelet aurait sans doute été moins véhément, mais sa pensée aurait pris un cours similaire. Il va sans dire que Heinlein n’aime pas beaucoup les artistes modernes, car ils « se livrent à une masturbation pseudo-intellectuelle », et que compatir aux ennuis des autres lui semble dangereux : « La plupart des névroses ont leur origine dans l’habitude malsaine de se vautrer dans les ennuis de cinq milliards d’étrangers. » Arrêtons là notre inventaire ; il est loin d’être complet, mais nous croyons en avoir assez dit pour vous permettre de vous faire une idée sur les options morales et politiques de l’auteur de l’Histoire du futur.

     Passionnant et ennuyeux, fascinant et hideux, En terre étrangère est un livre de contrastes. Sa lecture est une expérience qu’il faut avoir vécue, car on vit ce roman ; il n’est que de voir les réactions passionnées qu’il déclenche pour en être convaincu ; en ce sens, Gérard Klein a eu pleinement raison de l’inscrire comme second titre de sa collection Ailleurs et Demain. Nous espérons toutefois ne pas être ensevelis sous ce genre d’ouvrages mi-chair, mi-poisson, pour lesquels on ne peut ni laisser éclater sa joie ni déverser son fiel, et qu’on nous donnera plutôt beaucoup de petits Vagabonds.

Marcel THAON
Première parution : 1/7/1970
Fiction 199
Mise en ligne le : 11/9/2022


Edition Robert LAFFONT, Ailleurs et demain - Classiques (1999)

     Élevé par des Martiens, Valentin Michaël Smith, riche héritier de pionniers de l'exploration spatiale, est un jeune homme étranger à la culture terrienne. Face aux militaires et aux politiques, un groupe (le riche et cynique avocat-écrivain-scénariste Jubal, l'infirmière Jill, le journaliste Ben) entreprend de le défendre et de l'initier à la pensée terrienne. Les trois premières parties nous montrent un humain aux pensées extraterrestres extrêmement touchant car perdu dans notre monde cruel et manipulateur.
     Dans les deux parties suivantes, écrites postérieurement à la première version, Michaël finit par voler de ses propres ailes  : à l'époque où fleurissent les sectes et se répand la publicité (occasions pour l'auteur de commentaires sarcastiques), il fonde sa propre religion. Basée sur les principes de la philosophie martienne, elle permet d'acquérir la connaissance et le contrôle de soi, la compréhension des choses, ce qui se traduit par l'obtention de pouvoirs tels que la télépathie, la disparition physiques des indésirables, la lévitation des objets ou la faculté de s'enrichir facilement.
     Critique de la société capitaliste et de ses excès, visionnaire d'une société en quête de vérité qui prône une sexualité libre et partagée par tous, ce roman est devenu la bible des hippies et a obtenu le prix Hugo en 1962, après Double étoile en 56 et Étoiles, garde à vous (le controversé Starship Troopers) en 59.
     En France, la fascination pour En Terre étrangère (traduit seulement neuf ans plus tard) s'explique surtout par les qualités de conteur hors pair de Heinlein. Sinon, on est tour à tour enchanté, irrité, scandalisé par les idées généreuses, machistes, réactionnaires de l'auteur. Jubal est probablement le personnage qui exprime le mieux les positions de Heinlein, dont le cynisme masque le radicalisme de la pensée.
     Malgré tout, cet esprit libre a des accents humanistes dans ses professions de foi. La religion de l'homme de Mars ne fait que rendre à l'homme ce qui lui appartient  : en affirmant que chaque être est Dieu, il le rend responsable de son destin. Impossible, malgré les restrictions d'usage, de ne pas apprécier ce livre  : le lecteur qui aura gnoqué cela comprendra qu'il est en présence d'une réédition sinon capitale, du moins incontournable.

Claude ECKEN (lui écrire)
Première parution : 1/12/1999
dans Galaxies 15
Mise en ligne le : 17/5/2001


Edition LIVRE DE POCHE, SF (1ère série, 1977-1981) (2003)

     La lecture d'En terre étrangère m'a irrésistiblement remis en mémoire un article de Philip K. Dick (La bombe atomique sera-t-elle jamais mise au point, et si oui, qu'adviendra-t-il de Robert Heinlein ? 1), où l'auteur d'Ubik exprimait notamment son exaspération vis-à-vis de certains aspects réactionnaires et sexistes de la prose de Heinlein. Recontextualisons la chose : Robert A. Heinlein était alors la superstar américaine de la science-fiction (quatre Hugo du meilleur roman en douze ans, record inégalé, dont un, en 1962, pour En terre étrangère). Il fut même, selon Isaac Asimov (qui, en libéral convaincu, ne l'en égratigna pas moins dans son autobiographie 2), celui qui ouvrit au genre la voie de la respectabilité.
     Bien que je n'aie lu qu'une fraction infime de son œuvre, j'aime énormément Robert Heinlein, parce qu'il est l'auteur de l'un des plus beaux romans de science-fiction qu'il m'ait été donné de lire, Une porte sur l'été, un opus pour le moins dénué de toute trace de réaction. Comment Dick et Asimov pouvaient-il s'entendre pour critiquer cet auteur, qui selon eux était le parangon du conservateur obtus, alors qu'il avait tout pour moi de l'aède romantique ? Puis j'ai eu vent de certaines de ses prises de position, lu certains autres de ses textes, et j'ai aisément compris où Dick et Asimov voulaient en venir. Néanmoins, Heinlein restait toujours dans mon cœur le créateur de Petronius-le-sage, et j'escomptais fermement d'En terre étrangère le même genre de frisson que m'avait procuré Une porte sur l'été. Sans doute parce j'avais lu et relu que ce livre était l'un des bréviaires des hippies du summer of love, sur la côte Ouest des Etats-Unis, et qu'une bande d'idéalistes chevelus n'aurait certainement pas porté aux nues un livre réactionnaire ou militariste. Ensuite parce que le roman faillit être adapté à l'écran (par le cinéaste John Schlesinger, en 1973) avec David Bowie dans le rôle principal 3.
     En terre étrangère nous raconte l'histoire de Valentin Michaël Smith, un enfant né lors d'une mission terrienne sur Mars, et unique survivant de celle-ci. Recueilli par les Martiens, il est élevé selon les coutumes de la planète rouge, et y acquiert des talents qui font de lui un être surhumain selon les critères terriens (capable de télépathie, de télékinésie, d'apnée prolongée, de désincarnation, et j'en passe). Vingt-cinq ans plus tard, il est découvert par une nouvelle expédition terrienne et ramené sur sa planète d'origine, dont il n'a en fait jamais foulé le sol. Gardé au secret par les autorités (des suites d'un imbroglio juridique, Smith est tout à la fois, d'après les lois terriennes, légataire d'une fortune considérable et propriétaire légitime de la planète Mars), il est finalement soustrait à l'influence pernicieuse du gouvernement par Ben, un journaliste d'investigation idéaliste, assisté de Jill, une séduisante infirmière. Après quelques péripéties, ce petit monde trouve refuge chez un universitaire exubérant, Jubal Harshaw, chez qui ils vont parfaire l'éducation terrienne de Mike Smith, qui se montrera un élève particulièrement diligent et avide d'apprendre. Ce sera aussi pour les terriens l'occasion de découvrir la curieuse philosophie martienne, qui semble entièrement reposer sur le concept de “gnoquer” les faits, les gens ou les idées. Nous suivrons ainsi le singulier parcours de Smith, de son apprentissage jusqu'à la liberté, et verrons qu'il n'est décidément pas facile d'être un étranger dans une étrange contrée...
     En terre étrangère est un roman long et assez dense, qui suit pas à pas la destinée de son protagoniste, découpée en cinq parties de longueurs inégales (Son origine impure, Son absurde héritage, Son éducation excentrique, Sa scandaleuse carrière, et Son heureuse destinée). C'est dans les trois premières parties (corps initial du récit, puisque les deux suivantes seront écrites postérieurement) qu'il faut chercher l'intérêt majeur du roman, c'est à dire la confrontation entre les mœurs martiennes et terriennes et l'acculturation progressive de Smith, qui oscille sans cesse entre l'inné et l'acquis (sa quête du rire, notamment, est l'une des touches les plus subtiles du récit). Il est facile de comprendre pourquoi ce roman a pu plaire aux hippies californiens : Mike Smith est dépeint comme un être profondément bon, pacifiste et naïf (il échappe assez largement à une caricature paternaliste de “grand enfant”, car Heinlein cherche à stigmatiser le cynisme, l'iniquité et le fanatisme de la société terrienne future), prônant un rapprochement entre les êtres qui ne demande qu'à verser dans l'amour libre. Smith est un personnage des plus attachants, une appréciation qui peut s'étendre au bout du compte à l'intrigue tout entière car elle tourne entièrement autour de son protagoniste.
     Mais si ce roman est une rampe de bois lustré qu'on lâche difficilement une fois saisie, on a souvent la désagréable surprise de récolter des échardes dans les paumes lorsqu'on lit au détour d'un dialogue que “lorsqu'une femme se fait violer, c'est neuf fois sur dix de sa faute” (dans la bouche d'une jeune femme, par-dessus le marché). On en vient à se demander, comme Dick à son heure, si les femmes sont forcément pour Heinlein des êtres qui ne trouveront leur honorabilité que dans le mariage, et dont l'unique vocation serait d'être appelées “ma petite dame” par des quinquagénaires plus ou moins libidineux. C'est dommage. C'est dommage car il en résulte un curieux et inutile salmigondis d'humanisme et de réaction, qui me fait refermer le livre avec dans l'esprit un écho dissonant, faussé. A-t-on affaire à une nuque rase quelconque qui s'affublerait d'une perruque et de clochettes pour jouer au Frisco freak ? A titre personnel, je serais bien en peine de percer à jour les motivations personnelles de Robert Heinlein lorsqu'il écrivit ce roman. Entendons-nous bien : En terre étrangère est un classique, et on ne reviendra pas là-dessus. J'en retiens avant tout le plaisir que l'histoire m'a apporté, ce qui est déjà beaucoup. Pour le reste, je continue de chercher dans le bunker qu'est l'œuvre d'Heinlein une autre porte sur l'été...

Notes :

1. Will the atomic bomb ever be perfected, and, if so, what becomes of Robert Heinlein ? (1966), repris en français dans le recueil L'œil de la Sibylle (disponible actuellement chez Folio SF).
2. Moi, Asimov (I, Asimov, 1991, disponible actuellement chez Folio SF).
3. Bowie venant de se débarrasser à grand bruit de sa défroque de martien (Ziggy Stardust), on comprend aisément qu'il n'ait finalement pas souhaité en revêtir une autre dans la foulée. Il le fera cependant trois ans plus tard avec L'Homme qui venait d'ailleurs (de Nicholas Roeg), adaptation du roman de Walter Tevis, L'Homme tombé du ciel, présentant d'énormes points communs avec En terre étrangère.

Julien RAYMOND (lui écrire)
Première parution : 14/5/2003
nooSFere


Edition LIVRE DE POCHE, SF (1ère série, 1977-1981) (1979)

 
     FEU D'ARTIFICE EN POCHE (III)

     Bien peu heinleinien, au premier abord, si l'on en reste aux stéréotypes dont on use en parlant de cet auteur en qui l'on voit un raciste (6e colonne) ou/et un militariste à tout crins (Etoiles, garde à vous !). En terre étrangère fait partie de ce que son premier analyste/critique, Panshin, nomme sa « troisième période » . Elle n'est pas uniforme ; on y trouve à la foi cet ouvrage, et le déjà cité Etoiles, garde à vous ! tous deux avec des Hugo en prime.
     Ouvrage composé sur trois pistes : un roman d'aventure, la fondation d'une religion nouvelle, une satire des idéaux de la culture occidentale. But de l'auteur ? « Examiner tous les axiomes essentiels de notre culture, les scruter, faire germer le doute à propos de leur pertinence ». Possible. En tout cas, un livre ambigu, d'autant qu'on ne sait plus très bien qui fait la satire de quoi ; mais le ressort « aventure » entre alors en action, et vogue la lecture. Ambiguïté qui lui a valu une notoriété dépassant les lecteurs de SF. Comme le « boskonisme » de Vonnegut (Berceau du Chat), la religion prêchée ( ? ?) ici a nourri quelques millions de fantasmes, dans la contre-culture des années 60-70. Qu'en reste-t-il à la relecture ? D'abord, malgré le pavé, ça reste lisible. Ensuite, on peut y voir une sombre et humoristique prémonition : le retour des fanatismes religieux appuyé sur la publicité des mass média, toujours à la recherche du produit miracle pour se vendre. Mais ce retour des ayatollahs, des popes, des évêques, des papes montre qu'Heinlein partageait avec son époque une illusion : que le « retour de la religion » serait gai, joyeux ; que la religion de l'avenir serait libératrice !
     A (re)lire, en alternance avec A. Watts et ses joyeuses cosmologies, Ginsberg, Rubin etc., en se souvenant des anciens airs de Zappa, des Jefferson Airplane, des Dylan de bonne cuvée.
 

Roger BOZZETTO
Première parution : 1/9/1979
dans Fiction 304
Mise en ligne le : 23/10/2009

Prix obtenus
Hugo, Roman, 1962


Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes
Annick Béguin : Les 100 principaux titres de la science-fiction (liste parue en 1981)
Jean Gattegno : Que sais-je ? (liste parue en 1983)
Jean-Bernard Oms : Top 100 Carnage Mondain (liste parue en 1989)
Lorris Murail : Les Maîtres de la science-fiction (liste parue en 1993)
Stan Barets : Le Science-Fictionnaire - 2 (liste parue en 1994)
Association Infini : Infini (1 - liste primaire) (liste parue en 1998)
Francis Valéry : Passeport pour les étoiles (liste parue en 2000)
Jean-Pierre Fontana : Sondage Fontana - Science-fiction (liste parue en 2002)

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