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Substance mort

Philip K. DICK

Titre original : A scanner darkly, 1977
Science Fiction  - Traduction de Robert LOUIT
GALLIMARD, coll. Folio SF n° 25, dépôt légal : septembre 2000
400 pages, catégorie / prix : F7, ISBN : 2-07-041577-5

Couverture

    Quatrième de couverture    
     Dans une Amérique imaginaire livrée à l'effacement des singularités et à la paranoïa technologique, les derniers survivants de la contre-culture des années 60 achèvent de brûler leur cerveau au moyen de la plus redoutable des drogues, la Substance Mort.
     Dans cette Amérique plus vraie que nature, Fred, qui travaille incognito pour la brigade des stups, le corps dissimulé sous un « complet brouillé  », est chargé par ses supérieurs d'espionner Bob Arctor, un toxicomane qui n'est autre que lui-même.
     Un voyage sans retour au bout de la schizophrénie, une plongée glaçante dans l'enfer des paradis artificiels.

     Philip K. Dick (1928-1982) a laissé une œuvre considérable, qui a profondément marqué toute une génération d'auteurs et de lecteurs. Après Le Maître du Haut-Château, Ubik ou Blade Runner, il livra avec Substance Mort son œuvre la plus personnelle, la plus désespérément aboutie.


    Prix obtenus    
British Science Fiction, roman, 1978
Prix de la SF de Metz, roman étranger, 1979

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Denoël : Catalogue analytique Denoël (liste)
Jean-Bernard Oms : Top 100 Carnage Mondain (liste parue en 1989)
Lorris Murail : Les Maîtres de la science-fiction (liste parue en 1993)
Association Infini : Infini (2 - liste secondaire) (liste parue en 1998)
Francis Berthelot : Bibliothèque de l'Entre-Mondes (liste parue en 2005)
 
    Adaptations (cinéma, télévision, théâtre, radio, jeu vidéo, ...)   
A Scanner Darkly , 2006, Richard Linklater (Film d'animation)
 
    Critiques des autres éditions ou de la série    
Edition DENOËL, Présence du futur (1978)


     Le monde de la drogue, Philip K. Dick le connaît tout particulièrement pour l'avoir fréquenté, tutoyé — monde dont la devise est « Prends du bonheur maintenant parce que demain tu seras mort  », mais qui ignore que la drogue est le plus court chemin d'aujourd'hui à demain.
     Substance mort (remarquablement traduit par Robert Louit) est la description de cet univers pathétique, une description d'un humour désespéré, tout imprégnée de tendresse pour ces damnés de la consommation, ces victimes de l'ordre social yankee que sont les drogués, pitoyables enfants qui ont préféré jouer au lieu de grandir et ont subi un châtiment entièrement disproportionné à leur faute. Mutilés, dévorés, écrasée, vampirisés par la mors ontologica qui brûle le cerveau, calcine l'identité et ramène l'individu à l'état de légume. Impitoyable discours anti-drogue certes, mais surtout réquisitoire implacable contre les straights, les gens bien-pensants, la société bourgeoise, la civilisation du plastique et du flic et du fric, qui pousse à l'overdose, encourage la toxicomanie, en tire d'énormes profits, puis la réprime.
     Mais, au-delà de la fresque sur l'univers junkee, au-delà de la condamnation sans appel de la drogue et de la société qui la secrète (par un Dick repentant qui, dans la postface, tient à se défendre d'avoir écrit là, un roman moralisateur) se profile le véritable sujet du roman. Car la substance mort qui ramène l'individu à l'état de légume, de machine à réagir dans laquelle « la vie biologique continue, mais tout le reste — esprit, sensibilité — est mort », qui le transforme en fourmi, cette machine réflexe recouverte de chitine et dépourvue de vie, est bien plus qu'une simple drogue, même si c'est la pire des drogues. C'est le symbole de la régression schizo dont Dick a la hantise et qui constitue la trame de toute son œuvre. La lutte de Fred/Arctor pour ne pas être happé par l'engrenage fatal, c'est celle menée par tous les héros dickiens contre les forces de l'aliénation qui tendent à le réifier, contre l'implacable Entropie, la « bistouille » finale, la désagrégation ultime, la schizophrénie. Mais comment ne pas succomber à la dépersonnalisation lorsqu'on est contraint à devenir l'espion de soi-même ? Fred, l'agent des stupéfiants dont l'identité est inconnue de ses chefs grâce au « costume brouillé » qu'il porte, reçoit pour mission de surveiller Arctor le junkee. Or, ce dernier n'est autre que lui-même, couverture qu'il utilise pour pénétrer le milieu. Arctor devient donc l'actor de cette sinistre et paranoïaque représentation, substance mort dont se nourrit (to feed, 1 fed, fed) F(r)ed. Dès lors, rapidement, le brouillage du costume pénètre le moi de notre pitoyable héros. A trop jouer avec son identité il se brûle les ailes, pauvre papillon rêvant qu'il est un homme. Est-il un agent des stups se faisant passer pour un drogué, ou un junkie jouant au stup ? Est-il l'acteur ou le personnage, le signifiant ou le signifié, l'être ou le reflet ? « Une part de lui-même se retourne contre lui et agit comme un autre sujet. Ainsi l'homme se défait-il de l'intérieur. Un homme à l'intérieur de l'homme, ce qui ne fait point d'homme. »
     Dans le creuset de cette situation invivable au sens strict, la substance mort accélère le processus. Détruisant le corps calleux, cet isthme de fibres nerveuses qui relie les deux hémisphères du cerveau humain, elle provoque la perte de l'intégration consciente chez l'individu en créant deux sphères indépendantes de conscience sous un seul crâne. Les deux hémisphères entrent en compétition et le cerveau reçoit désormais deux signaux, porteurs d'informations contradictoires car inverses, tout se passant comme si un des deux hémisphères voyait le monde réfléchi dans un miroir, en un miroir obscurément, A scanner darkly.
     Arctor devient objectivement étranger à Fred qui l'observe intensément dans l'holoplayback et se demande le pourquoi de ses motivations, ce qu'il va faire. Dans ce dédoublement schizophrénique, Fred perd son double. Or, la structure du psychisme humain est fondée sur le dualisme, même si l'homme occidental à l'intime conviction d'être un et indivisible. Perdre son double, c'est passer de l'autre côté du miroir dans l'univers insondable du reflet  : c'est, le cerveau à jamais calciné par la substance mort, être condamné à n'être plus soi-même. C'est perdre son âme. Tragique destruction du moi de Fred à trop observer son double (dans l'holoplayback), alors que l'observation du reflet dans un miroir est une étape importante de la formation du moi du tout jeune enfant. Vidé de sa substance, Fred/Arctor n'est plus qu'une coquille vide, à l'image de la dépouille du loup noir et blanc de l'histoire que lui raconte Thelma à la fin du livre.
     L'histoire de Fred/Arctor, c'est celle de Peter Schlemihl, L'homme qui a perdu son ombre (par Adalbert Von Chamisso in Histoires de doubles Presses Pocket). Mais c'est aussi celle de tous ces individus qui ont passé un contrat de dupes avec une société vampire et méphistophélienne qui les gruge et leur aspire âme et identité. C'est surtout celle d'une société schizophrène qui, en prônant le détachement et la mort de l' affectivité, vend son âme à elle-même, perd son double ultime et devient la première victime de la substance mort. C'est enfin un très grand roman, angoissant et impitoyable, que seul Philip K. Dick pouvait écrire.


Denis GUIOT
Première parution : 1/9/1978
Futurs 3
Mise en ligne le : 14/10/2000


Edition DENOËL, Présence du futur (1978)


 
     SUBSTANCE DICK

     Deux cent quatre-vingt-quatorze pages, bien tassées. Une collection -Présence dg Futur — chez un éditeur — Denoël. Une couverture, très belle, signée Stéphane Dumont. Tout cela fait un livre, intitulé Substance Mort. l'auteur : Philip K. Dick.
     Autant le dire tout de suite : ce n'est pas rien.
     Je sors de ce roman, je quitte à l'instant la dernière ligne de la « Note de l'Auteur ». Je vais donc essayer d'en parler à chaud, ou à froid, comme on veut. Je dis bien : essayer. Je m'efforce de casser le silence qui m'entoure, au sortir de cet univers saoulant dans lequel le guide Philip K. Dick m'a proposé une balade — à moins qu'il ne s'agisse d'une ballade.
     Précision : je suis de ceux, nombreux, qui s'intitulent les « inconditionnels de Dick ». Certains de ses livres m'ont littéralement sonné, même, ou à plus forte raison, quand je m'y perdais. Dans tous ces romans, quelque chose m'a piégé, quelque part, à un moment donné : c'était là, tapi en embuscade au détour d'une phrase, au chœur des chefs d'œuvres comme dans les méandres des livres moins bons. Un mot, une atmosphère, je ne sais pas quoi, quelque chose qui me filait droit au cœur et qui me disait : ce type-là te connaît, ou tu le connais : c'est un frère de chaîne. Oui monsieur. Romans-miracles et romans-moins-bons, il en reste toujours un écho, de toute façon, quand l'homme est cette offrande écorchée, quand il écrit avec un petit peu plus que des mots. Cela étant dit, je ne vais pas faire ici une sélection préférentielle. J'ajouterai simplement que Deus Irae, écrit en collaboration avec Zelazny, m'avait un peu laissé sur ma faim, sérieusement désorienté. Pour couronner le tout, la conférence de Dick à Metz, au Festival de SF 77, m'avait fait craquer. J'ai donc ouvert Substance Mort prudemment, me demandant où j'allais et ce qui m'attendait. Sur la pointe des pieds, « C'était un type qui passait ses journées à se secouer les poux des cheveux. Le toubib lui dit qu'il n'avait pas de poux dans les cheveux »... Et ça continue. Les deux premières phrases.
     Le roman foisonne de personnages hauts en couleurs, plus vrais que nature, dans une Amérique futuriste très proche — mais le temps ne signifie rien. C'est demain comme c'est aujourd'hui. Personnages paumés, tous ces « enfants qui jouent dans les rues... voient leurs compagnons disparaître l'un après l'autre — écrasés, mutilés, détruits — mais n'en continuent pas moins de jouer » (p. 295). Ils apparaissent successivement, avec leurs mimiques, leurs tics, leurs obsessions, au centre de leurs univers qui se déglinguent lamentablement au fil du temps. A la recherche d'eux-mêmes, d'une réalité stable et sécurisante, d'une identité protectrice qui n'en finit pas de foutre le camp, de se fragmenter inéluctablement sous les coups de boutoir de l'incertain et de l'imprévisible. Ils sont tous là, maladroits, éperdus, pions d'un jeu immense dont ils ignorent les règles (on ne les leur apprendra jamais, les véritables règles du jeu, c'est ça, la règle, mon garçon), et ils essaient désespérément de trouver un chemin élagué, quelque part, au cœur du grand foisonnement fou.
     Bien sûr, il y a Jerry Fabin, avec ses poux imaginaires, (imaginaires ?) Jerry tellement cramé à la Substance M qu'il passe son temps à se chercher des poux sur la tête... la belle image ! Jerry passe et s'efface. Au revoir, Jerry. Restent Bob Arctor et ses amis, dans la maison de Californie : Jim Barris, Charles Freck, Luckman, Donna Hawthorne. Et tous les autres. Un monde de flippés en tous genres, qui ne songent guère qu'à descendre quelques hits de merde, qui courent après leurs rêves, les rattrapent un instant et soufflent un brin avant de reprendre la course, éternellement. Eternellement. En fuite. Vers qui, quoi, où ? Des enfants qui jouent dans la rue, parmi les flics et les balances de la brigade des stupéfiants.
     L'univers rond, bien fermé, de la drogue, il est là. Univers de piégés. Oui, c'est un livre contre la drogue : elles sont toutes à rejeter. Substance Mort en premier, la plus dure, la plus vache. Toutes les drogues, chimiques ou idéologiques, elles ne font qu'illusionner, elles vous baisent : et vous êtes là, à planer, dans un monde qui ne comprend que deux catégories d'individus : les salauds et les baisés. Amen.
     La Substance Mort est la plus vache de toutes. La drogue de tous et de toutes, morts en sursit aux personnalités interchangeables. De qui, de quoi suis-je fait ? Et toi ? Et nous tous, derrière nos façades de comédie ?
     Car Bob Arctor le dealer est aussi Fred, l'agent de la brigade des stupéfiants, camouflé sous un complet brouillé — cette géniale invention qui lui permet de conserver l'anonymat en lui donnant l'apparence d'un gribouillis informe, parmi d'autres gribouillis, lorsqu'il vient faire son rapport à ses supérieurs : ils ne le connaissent pas, lui ne les connait pas. L'agent Fred est chargé d'espionner la trafiquante Donna, mais l'agent Fred est également Bob Arctor, amoureux de Donna. Mission classique, en somme, qui doit permettre de remonter une filière et de coincer en haut lieu les fournisseurs de Substance M. Pour ce faire, il est bien évident que Fred, sous la couverture de Bob le toxico, doit ingérer lui-même cette drogue contre laquelle il lutte. Simple ? Jusqu'au jour où Arctor s'aperçoit qu'un de ces amis lui veut du mal, jusqu'à ce que ses supérieurs lui ordonnent de surveiller un certain Bob Arctor. Il accepte, évidemment, que ses collègues truffent son appartement de caméras, pour la surveillance d'Arctor, car cela lui permettra de surveiller également ses « amis » et de repérer celui d'entre eux qui cherche à la faire plonger — celui de ses amis qui est peut-être un agent simple toxico le suspectant d'être à la solde des stups...
     Impensable cavale-poursuite de Fred-Arctor, dénoncé à son propre service par un anonyme... Auto-surveillance effrénée débouchant sur une parfaite attitude schizo-paranoïaque, poussant Fred-Arctor à faciliter lui-même l'installation des appareils de surveillance à son domicile. Faut-il être à la fois dealer et agent de répression pour conserver une chance de s'en tirer sans mal ? Question. « Bob Arctor se répéta la question. Combien y a-t-il de Robert Arctor ? Dingue. Au moins deux, à vue de nez. Le nommé Fred, qui se prépare à espionner le nommé Bob. Même type. Voire. Fred est-il vraiment le môme que Bob ? Quelqu'un le sait-il ? Moi, je le saurai, j'imagine, puisque je suis la seule personne au monde à savoir que Fred est : Bob Arctor. Mais qui suis-je ? Lequel des deux ? » (p. 108)
     Qui est Arctor/Fred ? Celui qui veut se sauver, ou celui qui veut se perdre ? Dans ce cas, quelle est la signification du sauvetage, celle de la perdition ?
     Et lorsque Bob s'imagine savoir, il se trompe encore. Il ne sait rien. Il ne saura rien. Il n'est rien, rien d'autre qu'un personnage-pion, dans le monde des pions masqués, incapable de voir plus loin que les univers-scindés de son cerveau disloqué par la Substance M. Incapable d'imaginer la réalité de ceux qui tirent les ficelles.
     Parfait. Je me suis laissé avoir. J'ai glissé sur la pente avec Bob/Fred, avec les autres, jusqu'au fond de cette pièce silencieuse dans laquelle un légume mort qui s'appelait Bob Arctor attend que l'on décide pour lui. Dans ce monde saoulé de technologie, bourré de gadgets électroniques, où les caméras ont un regard combien plus efficace que celui des humains ; dans ce monde où nous n'avons pas, plus, la conscience du temps. Jamais. (Jamais : mot hors du temps par excellence). Nous ne vivons pas au présent, jamais, mais au contraire toujours sur les bases tremblantes du passé, l'imperfection absolue, dans l'attente d'un avenir de gouffre.
     Substance Mort est un roman d'une infinie tendresse pour les personnages qu'il met en scène. L'œil-caméra de Dick se promène parmi tous ces décors dérisoires, s'accroche aux pas vacillants des acteurs du drame. On ne referme pas ce livre : on pousse une porte : elle claque derrière nous, avec un grand bruit qui résonne. Tendresse, désespoir, cri de colère... mais n'y aurait-il pas, aussi, caché sous les décombres, le fantôme de l'espoir en l'homme combattant son dérisoire spectre de victime manipulée pour tenter la seule fuite valable : celle qui le poussera hors les murs des aliénations ? Si ce n'est pas une illusion supplémentaire, et si ces murailles ont finalement une autre apparence que celle, précisément, du détenu...
     A ceux qui douteraient encore que Dick soit autre chose qu'un écrivain de SF, c'est-à-dire un écrivain-tout-court qui a choisi de se promener dans des paysages frappés du sceau de ce que l'on appelle la SF, je conseille, un petit sourire en coin, d'admirables pages et d'admirables scènes : Barris le bricoleur fabriquant un silencieux pour son pistolet, et l'essayent... la ballade en voiture et la panne, à la recherche d'un céphascope... la réparation de la voiture nase de Bob Arctor... l'échouement dans le centre de « désintoxication »... Caldwell aussi possède cet art de nous faire entrer dans la peau de ses personnages — ou, en tout cas, de nous faire assister, aux premières loges, à leurs aventures. Caldwell, Bukowski... Tous ces foutus ricains pleins de ce qu'on appelle le talent. A moins qu'ils ne soient que des caméras ? On sait désormais que ces yeux-là sont terriblement plus efficaces que le regard humain. Tant pis pour nous. Ou tant mieux. Les deux. Allez savoir. Cessez un peu de jouer dans la rue. Le temps, au moins, de lire Substance Mort.

Pierre PELOT
Première parution : 1/9/1978
dans Fiction 293
Mise en ligne le : 9/5/2010


Edition DENOËL, Présence du futur (2000)


     « C'était un type qui passait ses journées à se secouer les poux des cheveux. Le toubib lui dit qu 'il n 'avait pas de poux dans les cheveux. Après être resté huit heures sous la douche, debout sous l'eau chaude à souffrir le martyre, heure après heure, à cause de ses poux, il sortait et se séchait, et il trouvait encore des poux dans ses cheveux ; en fait, il en trouvait partout. Un mois plus tard, il en avait dans les poumons. »
     C'est ainsi que commence ce livre, relation romancée des rapports que Dick eut avec le milieu junkie, pendant toute l'année 1971 au cours de laquelle — pratiquant la politique de la porte ouverte — sa maison devint le repaire des drogués, dealers et marginaux de la Baie, ainsi qu'au début de 1972, lors de son séjour volontaire dans un centre de désintoxication.

     À travers la trajectoire du toxico Bob Arctor, qui est également l'agent des stups Fred, chargé un jour par ses supérieurs (qui ignorent son identité réelle, l'apparence physique des agents leur étant masquée par un ingénieux complet brouillé — seul artifice S-F indispensable à l'histoire) d'espionner... Bob Arctor, Dick met en scène des personnages qu'il a connus, des anecdotes et des situations dont il a été témoin. Il narre la déshumanisation, la destruction de l'individu (poussée à son extrême par un habile renversement de la logique : Fred en vient à ne plus avoir conscience qu'il est aussi Bob Arctor...) provoquées par la drogue. Il relate les discussions oiseuses et sans but ni fin des accros, révélant la vacuité de leur existence.
     Cela pourrait être une démonstration pesante. Cela pourrait être piteusement risible. Voire geignard, sur le mode « regardez comme nous avons souffert ».
     Il n'en est rien.
     Car l'auteur utilise un style plat, il raconte, sans fioritures, mais fait une nouvelle fois preuve de son humour noir et grinçant (comme un des drogués du livre, « il avait conservé le don de voir le côté drôle des choses malgré sa piteuse condition personnelle »). Il ne porte pas de jugement de valeur sur ses personnages, au contraire, il les aime, il parvient à faire entrevoir la lueur d'humanité, de charité, qui subsiste dans ces individus paumés et dérisoires égoïstement obsédés par leur prochain hit, leur prochain rêve. Il montre que le mal de la drogue contamine même ceux qui la combattent (« La nuit, quand je n'arrive pas à dormir, je me dis que, merde, on est encore plus froids et calculateurs qu'eux », avoue un agent des stups). Il remet une fois de plus en cause les faux-semblants (Bob Arctor n'est pas le seul à ne pas être ce qu'il paraît être), même si dans Substance Mort il ne remet pas vraiment en question la nature de la réalité.

     Et il signe là un chef-d'œuvre douloureux, un roman terrible, qui frappe au cœur, fort, et que seule une petite fleur bleue empêche de refermer avec un sentiment de désespoir.

Gilles GOULLET
Première parution : 1/5/2000
dans Bifrost 18
Mise en ligne le : 9/10/2003


 
Base mise à jour le 21 janvier 2017.
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